Retraites : « Je pense qu’Elisabeth Borne est inquiète du durcissement du conflit », selon François Hommeril (CFE-CGC)

Retraites : « Je pense qu’Elisabeth Borne est inquiète du durcissement du conflit », selon François Hommeril (CFE-CGC)

Après une nouvelle journée de mobilisation réussie, la première ministre a repris contact avec les principaux responsables syndicaux, au moment où l’intersyndicale entend mettre « la France à l’arrêt » le 7 mars. Les « avancées », mises en avant par le gouvernement sur « la pénibilité, les carrières longues et les droits familiaux », ne parviennent pas à freiner ce durcissement annoncé du mouvement.
François Vignal

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« Allo Laurent Berger ? C’est Elisabeth Borne ». Les responsables syndicaux ont vu ce week-end s’afficher sur l’écran de leur téléphone portable le numéro de la première ministre. Après un mois de mobilisation contre la réforme des retraites et une dernière journée de manifestations qui a fait le plein, samedi, Elisabeth Borne a décidé de reprendre langue avec les syndicats.

La locataire de Matignon a appelé le leader de la CFDT, Laurent Berger, Frédéric Souillot, secrétaire général de Force ouvrière et Cyril Chabanier, président de la CFTC. Elle a attendu dimanche soir pour joindre Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT. François Hommeril, président confédéral de la CFE-CGC, a également reçu un appel d’Elisabeth Borne « hier soir », annonce-t-il à publicsenat.fr, « elle fait le tour de tous les responsables syndicaux ». L’information, révélée par BFM TV, nous a été confirmée par Matignon, qui parle « d’échanges informels » entre la première ministre et les syndicats. Les derniers contact remontaient à un mois.

« Ce n’est pas sain de couper les ponts », alertait vendredi Jean-Claude Mailly

Un silence qui étonnait Jean-Claude Mailly, l’ancien secrétaire général de FO, invité de Public Sénat vendredi dernier. « Il n’y a plus de contact entre les confédérations et le gouvernement. Je n’ai jamais connu ça. En 2010, il y avait toujours des contacts, y compris quand il y avait des manifestations. Ce n’est pas sain de couper les ponts », s’étonnait l’ancien leader syndical.

Ce lundi, après la prise de contact du week-end, le ministre du Travail, Olivier Dussopt, a revendiqué justement l’utilité de ne pas couper la ligne. « Nous sommes dans notre rôle. La première ministre et moi-même essayons de garder des contacts pour voir quelle est l’étape de mobilisation que les organisations syndicales souhaitent préparer », a expliqué sur France Info le ministre du Travail, qui a mené les consultations fin 2022.

Du côté parlementaire, alors que l’Assemblée est en plein examen du projet de loi, des échanges informels ont aussi lieu. « Les syndicats continuent de demander des rendez-vous pour discuter pénibilité, index des séniors. Je vois tout le monde », assure un responsable du groupe Renaissance qui suit de près le dossier.

« Des mesurettes »

Aux yeux des syndicats, ces échanges téléphoniques avec la première ministre ne changent pas l’équation. Pour le secrétaire général de la CFDT, il n’y a « rien de nouveau ». « Je lui ai redit notre profond désaccord avec l’âge de départ à la retraite à 64 ans et notre volonté d’être écoutés », a indiqué Laurent Berger à l’AFP. « J’ai eu Madame la première ministre au téléphone. C’était avant notre intersyndicale et elle avait compris qu’on allait durcir le ton », a confirmé dimanche soir BFM Frédéric Souillot. « Je lui ai dit que si nous ne sommes pas entendus ou écoutés, alors que ça fait des mois que nous vous disons tous la même chose, […] on va durcir le mouvement. C’est passer à l’étape supérieure et le 7 mars, on mettra la France à l’arrêt, si nous ne sommes pas entendus d’ici là », prévient le leader de FO. L’intersyndicale a en effet décidé de durcir le ton à partir du 7 mars, soit après les vacances scolaires et en plein milieu de l’examen du texte au Sénat.

« Elle m’a reparlé de carrière longue et tout ça. Je lui ai dit que c’était juste des mesurettes. Et que les plus chanceux auraient quand même un recul de l’âge de départ, peut-être pas deux ans, mais il y aura un recul de l’âge de départ pour tout le monde. Et nous sommes contre », a rappelé Frédéric Souillot.

« Un appel de courtoisie », selon Philippe Martinez

Philippe Martinez a aussi reçu le coup de fil « hier soir. C’était plus un appel de courtoisie. Comme on avait répété avec mes homologues qu’on n’avait pas de nouvelle du gouvernement, elle a dû se dire peut-être « qu’il faut que je les appelle pour éviter de laisser penser qu’on met de côté les organisations syndicales et les mobilisations ». Je pense que c’était de pure forme », a-t-il réagi lundi matin sur RMC/BFM TV. « Je pense que le gouvernement et le Président ne prennent pas la mesure de ce qu’il se passe dans le pays. Je me suis permis de le rappeler », ajoute Philippe Martinez. Faut-il néanmoins voir dans cet appel les prémices d’une reprise des négociations ? « A aucun moment, il y a eu négociation, ni aujourd’hui, ni avant l’annonce du projet de réforme », rétorque le leader de la CGT.

« On trouvait bizarre que le gouvernement reste mutique », explique de son côté à publicsenat.fr François Hommeril, qui n’espère rien non plus, après cet échange. « Elisabeth Borne, qui est dans son rôle, compte tenu de l’appel fait par l’intersyndical sur les défilés du 16 février et la journée France à l’arrêt du 7 mars, reprend contact avec les responsables syndicaux sous une forme informelle, avec peut-être une initiative de sa part dans les jours qui viennent, je ne sais pas », imagine le leader de la CFE-CGC, syndicat des cadres et encadrants.

« Elle continue de penser que les femmes ne seraient pas pénalisées »

La teneur des échanges, tels qu’ils sont évoqués, laisse l’impression d’une première ministre qui essaie encore de convaincre sur certains points de sa réforme. « L’échange a porté autour des arguments. On a eu un échange assez technique, qui n’apporte pas grand-chose car on est en désaccord », rapporte François Hommeril, « on a surtout parlé des femmes, des carrières longues » et « des débats à l’Assemblée ». « Elle continue de penser que les femmes ne seraient pas pénalisées. Mais ce n’est pas tenable, il suffit de regarder qui est touché. Je pense qu’elle n’a pas pris elle-même la mesure de l’impact, de l’injustice faite aux femmes », ajoute le président de la CFE-CGC. Quant au durcissement du conflit annoncé, « on n’a pas échangé dessus, mais je pense qu’elle est inquiète », avance François Hommeril, dont le dernier échange avec Elisabeth Borne remontait au 3 janvier.

Du côté du gouvernement, si on sait le blocage total sur l’âge de départ, on aimerait au moins voir les syndicats réformistes saluer les quelques évolutions consenties par l’exécutif. « Nous avons passé quatre mois à travailler avec les syndicats. […] Les organisations syndicales, beaucoup d’entre elles, nous avaient dit aussi qu’il y avait un certain nombre de sujets qui pouvaient être considérés comme des avancées. J’aimerais que dans les jours de débat qui nous restent, on puisse retrouver cet équilibre », a espéré dimanche sur France 3 Olivier Dussopt, qui souligne que « sur les questions de prévention en matière de pénibilité, sur les carrières longues, sur les droits familiaux, il y a une forme de convergence, une forme d’accord, dans la mesure où cette réforme porte aussi des progrès. […] L’âge ne peut pas tout emporter et nous devons continuer à avancer ».

« Elisabeth Borne peut négocier ce qu’elle veut à la périphérie de la réforme, au centre, elle doit être retirée, il n’y a pas d’autre solution »

Cette stratégie qui consiste à essayer de se rapprocher des syndicats réformistes, ou ceux plus ouverts à la négociation, semble pour le moment être peine perdue. « Vous ne pouvez pas rester sourd à ce qui s’exprime dans la rue et l’opinion. Il faut remettre l’ouvrage sur le métier. Et à défaut, parce que ce sera le moment où le texte sera au sénat, le 7 mars, on fera à nouveau une démonstration », a prévenu Laurent Berger sur RTL.

« Cette réforme est très injuste, brutale. Elisabeth Borne peut négocier ce qu’elle veut à la périphérie de la réforme, au centre, elle doit être retirée, il n’y a pas d’autre solution. C’est quand même une réforme qui dit de travailler deux ans de plus, alors qu’à l’Assemblée, on a fait voter la suppression définitive de la CVAE pour les entreprises. La motivation de la réforme, c’est que l’Etat a besoin d’argent. On se fout de qui ? C’est insupportable », lance pour sa part François Hommeril, qui insiste :

La seule issue, c’est le retrait du projet.

Après une nouvelle journée de manifestation le 16 février, les syndicats entendent donc monter en intensité le 7 mars, avec l’idée de mettre « la France à l’arrêt ». Ce sera « des activités qui seraient arrêtées par la grève. Cela peut être aussi des commerçants qui tirent le rideau, des manifestations plus symboliques », explique le responsable de la CFE-CGC. Mais alors que la CGT-cheminot envisage une grève reconductible à partir du 7 mars et que Laurent Berger n’en soutient pas le principe, un début de divergence entre syndicats commence-t-il à apparaître ? « Sûrement pas », assure François Hommeril, « c’est comme ça depuis le début. L’intersyndical rassemble. Après, chaque organisation assume des différences dans la façon de mobiliser. C’est vrai pour nous, pour la CGT, pour la CFDT. […] A ce stade, c’est le 7 mars, avec France à l’arrêt. On est totalement solidaire de cet appel ». Du côté de la RATP, une grève reconductible a été décidée à partir de la même date. Et ici, elle est à l’appel de l’intersyndicale, qui rassemble CGT, FO, Unsa et CFE-CGC.

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