Retraites : vers une gilet-jaunisation du mouvement social ?
Depuis l’utilisation de l’article 49-3 jeudi dernier, l’intensité du mouvement social contre la réforme est montée d’un cran. Le florissement des mobilisations spontanées sur l’ensemble du territoire pourrait suggérer une « gilet-jaunisation » du conflit, mais avec un encadrement syndical plus important à la base, et un mouvement pour le moment plus marqué à gauche.

Retraites : vers une gilet-jaunisation du mouvement social ?

Depuis l’utilisation de l’article 49-3 jeudi dernier, l’intensité du mouvement social contre la réforme est montée d’un cran. Le florissement des mobilisations spontanées sur l’ensemble du territoire pourrait suggérer une « gilet-jaunisation » du conflit, mais avec un encadrement syndical plus important à la base, et un mouvement pour le moment plus marqué à gauche.
Louis Mollier-Sabet

Temps de lecture :

7 min

Publié le

« La France conteste. » Si le célèbre livre de Charles Tilly s’arrêtait aux années 1980, son titre résonne encore aujourd’hui. Personne ne sait ce que l’historien américain, mort en 2008, aurait à dire sur le « répertoire d’action collective » mobilisée ces dernières semaines en France. Mais la date du 16 mars 2023 dernier aurait probablement figuré en bonne place dans sa réflexion sur les modes d’action déployés par les opposants à la réforme des retraites. Depuis que le gouvernement a engagé sa responsabilité sur la réforme des retraites en activant le 49-3 face à un risque de rejet par l’Assemblée nationale, le climat social – déjà tendu depuis le 31 janvier dernier et le début des manifestations – a changé.

Actions coup de poing : « Une forme normale de l’action syndicale »

Aux grandes manifestations organisées par l’intersyndicale quasiment toutes les semaines, ont succédé des mobilisations plus spontanées et plus régulières. Au point d’épuiser les forces de l’ordre, a expliqué David Leveau, secrétaire-général Bretagne de Unité SGP Police FO à BFM, après le blocage de la rocade rennaise par des feux de palettes et de poubelles : « Ils sont ultramobiles, on court un peu partout, et on commence aussi à s’essouffler du côté police. En plus des manifestations officielles et de la casse à côté, a aussi des mouvements sporadiques plus les institutionnels qui bloquent des dépôts. […] »

Des blocages semblables ont été observés dans de nombreuses villes ce lundi matin. Bordeaux, Caen, Lorient, Metz ou Nîmes ont connu des scènes semblables, et même dans des régions moins urbanisées, des barrages ont pu être mis en place à la frontière espagnole (Biriatou, Pays-Basque) ou bien sur le pont de Serrières, qui relie l’Isère et l’Ardèche à 15 km d’Annonay, le fief d’Olivier Dussopt, ou bien encore à Montluçon (03). Si la tension est montée d’un cran depuis jeudi, ce genre « d’actions coup de poing » ne sont pas nouvelles, nuance Sylvain Boulouque, historien spécialiste des syndicats, qui y voit « une forme normale d’action syndicale. »

Des mouvements syndicaux organisent effectivement depuis des semaines des blocages de dépôts de carburants, de centre de tri ou de raffineries. Blocages qui ont repris un second souffle depuis l’annonce du 49-3 jeudi dernier. Par exemple, jusqu’à présent, les raffineries continuaient à produire, mais le carburant n’était pas expédié. La plus grande raffinerie de France, la raffinerie TotalEnergies de Normandie, a été bloquée ce week end et d’après Révolution Permanente, la raffinerie de Lavéra (Bouches-du-Rhône) l’a rejointe ce lundi après-midi. D’après les informations du journaliste de Libération, Damien Dole, le centre de tric des déchets de Romainville (93), « stratégique pour le pouvoir pendant cette grève », est aussi bloqué depuis ce lundi matin.

Une « lassitude » des modes de mobilisation traditionnels qui explique le durcissement

La nouveauté depuis jeudi, c’est la prolifération d’actions spontanées un peu partout en France. « La réforme touche les salariés, mais le mécontentement dépasse les organisations syndicales », explique Sylvain Boulouque. « Certains sont partisans d’autres types d’action, un peu à la Extinction Rébellion, sur le principe d’actions non-violentes. Parfois on a un recours à la violence un peu plus fort, mais on est dans le même style d’action : on veut utiliser le symbole, marquer les esprits. » Mais d’après ce spécialiste des mouvements sociaux, « ce n’est pas vraiment le retour des Gilets Jaunes, cela reste des noyaux plus structurés, des actions coup de poing, certes, mais organisées. »

Ce recours à des méthodes « extralégales » est « utilisé par la majorité présidentielle pour discréditer le mouvement », remarque Sylvain Boulouque, qui y voit une conséquence de l’organisation du mouvement social par les grandes centrales syndicales jusqu’à présent : « Des manifestations une fois tous les 10 jours, ça rend la mobilisation quasiment impossible, le temps syndical n’est pas le même que le temps politique. La mayonnaise ne peut pas prendre quand on la laisse retomber. »

D’autant plus quand d’importantes manifestations n’ont pas pu faire reculer le gouvernement : « Quand ce sont juste des manifestations, les gens finissent par se dire que ça ne fait qu’une journée dans les médias, et que le gouvernement n’a qu’a dire que ce n’est pas la rue qui gouverne pour que ça passe. » D’après Sylvain Boulouque, l’action syndicale au niveau national, depuis presque deux mois maintenant, a pu provoquer une forme de « lassitude » qui explique le changement récent dans le niveau d’intensité des actions spontanées.

« Il n’y a pas d’autre façon de dépasser l’obstacle que de retirer la réforme »

Surtout en annonçant le jour du déclenchement du 49-3, une journée de mobilisation une semaine plus tard. « Les formes d’action des grandes centrales syndicales risquent de finir par se discréditer elles-mêmes. Les gens auront juste l’impression d’avoir perdu une journée de salaire pour rien », détaille l’historien. Dans les grands centres urbains, « avec une sociologie plus urbaine, plus diplômée » et des formes d’action « plus rattachées à certains courants de la gauche et à cette sociologie », la « lassitude » a donné lieu à des heurts plus violents entre policiers et manifestants, notamment à Paris et à Lyon, mais aussi à Bordeaux ou à Nantes.

Le risque d’une gilet-jaunisation « est réel », analyse le politiste Martial Foucault, directeur du Cevipof. Son collègue Bruno Palier, directeur de recherche au CNRS, va même plus loin : « C’est plus qu’un risque, c’est ce que l’on voit depuis jeudi. On est dans une dynamique d’escalade, et on n’est pas encore à l’acmé. » D’après lui, la mobilisation est maintenant coupée en deux : « Il y a une mobilisation qui continue d’être maîtrisée par les syndicats, mais en parallèle, il y a des feux, de la violence et une mobilisation non-maîtrisée par les syndicats qui enfle. »

Dans tous les cas, les deux chercheurs sont unanimes : Emmanuel Macron va devoir trouver une sortie de crise. « La situation va devenir extrêmement compliquée. Il est évident qu’il va devoir créer un électrochoc dans la vie démocratique, pas seulement la vie politique. Il ne peut pas continuer avec une telle opposition dans l’opinion, des mobilisations spontanées comme on n’en a pas vu depuis longtemps. Chaque texte pourrait faire l’objet d’opposition au sein du Parlement et dans la rue. Quatre ans comme ça, ça me paraît un sacerdoce impossible à tenir », analyse Martial Foucault. Bruno Palier parie même sur un retrait du projet de loi : « Emmanuel Macron a déjà montré qu’il sait céder et rebondir. Il n’y a pas d’autre façon de dépasser l’obstacle que de le retirer. »

Partager cet article

Dans la même thématique

Paris : Olivier Faure – Allocution 1er tour des Elections Municipales
10min

Politique

Après les municipales, « la nuit des longs couteaux » aura-t-elle lieu contre Olivier Faure au PS ?

Malgré des résultats globaux plutôt bons, c’est l’heure des comptes au PS. Les opposants au premier secrétaire dénoncent l’échec des listes PS/LFI au second tour des municipales. Au moment où Boris Vallaud lui-même, allié d’Olivier Faure lors du congrès, dénonce « l’ambiguïté stratégique » du PS, les regards se tournent vers le bureau national, ce mardi. « Il va se passer des choses », prévient un opposant. « Ça va être chaud », assure un autre anti-Faure…

Le

Green party leaders attend Stephane Baly campaign rally in Lille
7min

Politique

Municipales 2026 : l’heure est à « l’introspection » chez les écologistes au lendemain de la perte de plusieurs grandes villes  

Bordeaux, Strasbourg, Poitiers, Annecy… les écologistes ont subi de nombreuses pertes aux élections municipales après leur percée de 2020. Le signe d’un parti qui peine, à l’inverse d’il y a six ans, à apparaitre comme une force motrice à gauche, à l’heure où les propositions écologiques locales sont reprises par ses adversaires, y compris à droite.

Le

Gregory Doucet,Municipal and metropolitan elections in Lyon Vote
6min

Politique

Municipales à Lyon : victoire à la Pyrrhus pour les écologistes, qui perdent la Métropole

La victoire de Grégory Doucet à Lyon a médiatiquement éclipsé la défaite des écologistes à la Métropole, alors que celle-ci dispose d’un budget et de compétences bien plus importantes. La droite conduite par Véronique Sarselli dispose d’une majorité confortable, si la coalition formée autour de Jean-Michel Aulas se maintient telle quelle.

Le

« Un parti déjà solide et bien implanté » : malgré la perte de Nice, Horizons consolide son assise dans les villes et met le cap vers 2027
7min

Politique

« Un parti déjà solide et bien implanté » : malgré la perte de Nice, Horizons consolide son assise dans les villes et met le cap vers 2027

Le parti fondé par l’ancien Premier ministre Édouard Philippe à l’automne 2021 a remporté 17 villes de plus de 30 000 habitants aux élections municipales. Sa présence dans la France très urbaine est globalement stable, bien que marquée par la perte brutale de Nice, cinquième ville de France. Grâce à son maillage de petites villes, Horizons revendique une progression territoriale.

Le