Le Premier ministre britannique, Keir Starmer, et son ancien ambassadeur à Washington, Peter Mandelson, en février 2025 - Carl Court/AP/SIPA

Royaume-Uni : Keir Starmer face à « la défiance » de son propre camp, après de nouvelles révélations entre Jeffrey Epstein et l’ancien ambassadeur britannique à Washington

Le Premier ministre essuie les conséquences de sa décision de nommer Peter Mandelson en tant qu’ambassadeur à Washington en 2024, alors que ses liens avec Jeffrey Epstein étaient déjà connus. Après la publication de nouveaux fichiers sur le financier américain, la pression s’accentue contre Keir Starmer, déjà fragilisé depuis le début de son mandat.
Aglaée Marchand

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La révélation de millions de documents liés au prédateur sexuel, Jeffrey Epstein, par la justice américaine fin janvier, provoque des secousses jusqu’au 10 Downing Street, à Londres. Les nouvelles révélations sur l’homme d’affaires américain pourraient bien coûter son poste au Premier ministre britannique. En cause : la nomination de Peter Mandelson, ami du pédocriminel, au poste d’ambassadeur à Washington, en décembre 2024. La première vague de publications de fichiers avait mis en lumière ses liens avec Epstein, conduisant Keir Starmer à le limoger en septembre dernier. Cette fois, les dossiers dévoilent des transmissions d’informations sensibles, voire confidentielles, susceptibles d’influer sur les marchés financiers, entre les deux hommes, alors que Peter Mandelson était au gouvernement, entre 2008 et 2010.

La police londonienne a ouvert une enquête de police, et l’ancien diplomate a quitté le Labour Party. Ce nouveau scandale menace d’autant plus l’avenir du chef du gouvernement travailliste, qu’il parait déjà fragilisé après dix-neuf mois de mandat sans éclat, et ponctués de voltefaces dans son programme économique et social.

Starmer face à la Chambre des communes

La colère gronde dans la classe politique britannique, et la séance de questions au gouvernement du mercredi 4 février n’a pas contribué à l’apaisement. Pour la première fois, Keir Starmer a reconnu sa connaissance des liens entre Peter Mandelson et Jeffrey Epstein, avant qu’il ne procède à sa nomination. Pour ligne de défense, le locataire du 10 Downing Street, a déclaré que l’ancien diplomate avait « menti à plusieurs reprises » sur la nature de son amitié avec le financier américain. Jeudi, lors d’un discours à Hastings, il s’est excusé auprès des victimes du prédateur sexuel, se disant « désolé d’avoir cru aux mensonges de Mandelson et de l’avoir nommé ». Avant d’insister : « On savait depuis un certain temps que Mandelson connaissait Epstein, mais aucun d’entre nous ne connaissait l’étendue et la noirceur de cette relation ».

Mais ces arguments peinent à convaincre les députés à la Chambre des communes, tous partis confondus. L’opposition conservatrice a réclamé la transparence sur les conditions de la prise de fonction et de révocation de Peter Mandelson. D’abord réticent, le chef du gouvernement a fini par céder. Une commission parlementaire transpartisane sera chargée d’examiner l’ensemble des échanges, une fois publiés.

Les critiques sont aussi dirigées vers son directeur de cabinet, Morgan McSweeney : « C’est lui qui a appuyé considérablement la nomination de Mandelson en 2024, alors qu’on savait que cette personnalité suscitait beaucoup de réserves. La majorité demande à Starmer, a minima, la révocation de son conseiller. Ce qu’il se refuse à faire pour le moment », explique Patrick Martin-Genier, enseignant à Sciences Po, expert des questions européennes et internationales et auteur de L’Europe a-t-elle un avenir ? (4e édition, 2026 ed. Studyrama). Et même dans l’hypothèse où Morgan McSweeney serait limogé, ou démissionnerait de lui-même, le spécialiste considère que « ce ne serait pas suffisant pour le Labour Party [dont il fait partie, ndlr]. Encore une fois, cet épisode montre que le Premier ministre rechigne et réagit trop tardivement ».

« Le danger vient de son propre camp »

Alors que Keir Starmer a exprimé sa volonté de rester au pouvoir, son aptitude à diriger le Royaume-Uni est remise en cause, jusqu’au sein du parti travailliste. « Les conséquences risquent d’être très importantes pour lui, d’autant plus qu’il est très fragilisé depuis l’année dernière, notamment à cause de sa volonté de réduire le déficit, qui s’est traduite par des baisses des dépenses sociales. Sur le plan international, sa posture vis-à-vis de Donald Trump ne convainc pas vraiment non plus. Les sondages le concernant ne sont pas très bons », analyse Patrick Martin-Genier. Si l’opposition multiplie les appels à sa démission, « le danger vient plutôt de son propre camp », estime-t-il. Dans la presse britannique, des élus de la majorité, sous couvert d’anonymat, estiment que « ces jours sont comptés ».

Nommé Premier ministre en juillet 2024, après la large victoire en sièges du Labour Party aux élections générales anticipées, il a succédé au conservateur Rishi Sunak. « Les résultats, il y a deux ans, ont donné un énorme espoir aux travaillistes, mais ils ont vite été déçus. Keir Starmer n’a pas su faire face, il manque de crédibilité, d’autorité et de charisme », juge le spécialiste, « à tel point, que le parti envisageait d’entamer une procédure de remplacement au mois de décembre dernier, qu’ils ont finalement choisi de retarder avec l’approche des scrutins régionaux en mai ». Les prochaines législatives ne sont pas prévues avant 2029, néanmoins, les élections locales serviront de test pour la majorité, avec le risque d’une montée en puissance du parti anti-immigration Reform UK, mené par Nigel Farage. « Cette affaire avec Mandelson peut accélérer les choses, la défiance s’accroit encore plus contre lui. Dire qu’il a été naïf, ce n’est pas suffisant pour son camp », précise Patrick Martin-Genier.

Résultat, « il pourrait y avoir un challenge pour le renverser », veut croire l’expert en relations européennes et internationales, « ce qui est déjà dans l’air depuis un certain temps. Plusieurs candidats potentiels n’ont pas encore osé se présenter ». Selon l’enseignant à Sciences Po, deux personnalités au sein du Labour Party pourraient vouloir le « défier » au poste de chef de l’exécutif, ce qui lancerait automatiquement « une nouvelle compétition ». D’un côté, Angela Rayner, son ancienne vice-Première ministre, qui dispose « d’une grande écoute au sein du parti ». De l’autre, Wes Streeting, secrétaire d’État à la Santé dans son gouvernement. Déjà en novembre 2025, ce dernier a été accusé par certains proches de Keir Starmer de vouloir le déloger, ce qu’il avait démenti. « La question aujourd’hui, ce n’est plus tant de savoir si la procédure de remplacement va être lancée, mais plutôt quand : avant ou après les élections du mois de mai ? », conclut Patrick Martin-Genier.

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