Sahel : le Sénat essaye de tirer les leçons de l’opération Barkhane
Un débat sur le redéploiement de l’opération Barkhane au Sahel était organisé ce mercredi au Sénat. Une procédure sans vote – et donc sans grand enjeu politique – qui a tout de même permis aux sénateurs et au gouvernement d’essayer de tirer des enseignements des 9 ans d’intervention militaire française au Mali.

Sahel : le Sénat essaye de tirer les leçons de l’opération Barkhane

Un débat sur le redéploiement de l’opération Barkhane au Sahel était organisé ce mercredi au Sénat. Une procédure sans vote – et donc sans grand enjeu politique – qui a tout de même permis aux sénateurs et au gouvernement d’essayer de tirer des enseignements des 9 ans d’intervention militaire française au Mali.
Louis Mollier-Sabet

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« L’enjeu, c’est maintenant de refonder notre relation avec le continent africain » conclut Jean-Yves Le Drian. Le débat organisé ce mercredi au Sénat a parfois pris des allures de colloque, tant les différents orateurs des groupes politiques et du gouvernement ont tenté de tirer des leçon des 9 années d’intervention militaire de la France au Mali, qui vont prendre fin dans les prochains mois. Sur le fond, l’histoire est maintenant connue et l’issue paraît rétrospectivement évidente, tant la décision du « redéploiement » de Barkhane dans d’autres pays du Sahel, et notamment le Niger, était « nécessaire » et « de bon sens » pour Christian Cambon, le président de la commission des Affaires étrangères du Sénat. Politiquement, le débat est donc un peu particulier, puisque le gouvernement n’est pas venu demander son avis au Parlement sur l’orientation générale – déjà actée par le Président de la République – ni présenter plus en détails la manœuvre de redéploiement qui durera de 4 à 6 mois d’après Jean Castex, une discussion dans l’hémicycle ne s’y prêtant pas.

>> Pour en savoir plus : Départ de l’armée française du Mali : « Je ne sais pas si c’est un échec, c’est en tout cas un beau gâchis pour le Mali », réagit Christian Cambon

L’enjeu n’était donc ni politique ni proprement opérationnel. Certains l’ont dénoncé, comme le président du groupe écologiste Guillaume Gontard, qui s’est demandé « à quoi bon débattre », puisqu’ « un seul vote de la représentation nationale est intervenu depuis 2013 » et que « même si les orientations stratégiques ont évolué, jamais le Parlement ne s’est prononcé formellement. » Claude Malhuret, président du groupe Les Indépendants, en a simplement profité pour délivrer à la Chambre haute une des diatribes dont il est coutumier, mais sur un tout autre sujet : la crise ukrainienne, où Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Éric Zemmour rivaliseraient d’ingéniosité dans un « concours de caniche » pour s’aligner sur Vladimir Poutine. La majorité des intervenants a tout de même essayé de jouer le jeu d’un tel débat – un peu particulier par son timing, il est vrai – devant la représentation nationale. En rendant hommage aux soldats tombés, d’abord, puis en essayant de faire la part des succès, souvent militaires, et des échecs, souvent politiques et économiques, des opérations Serval, puis Barkhane.

« Nous avons perdu cette course de vitesse contre l’érosion du soutien des opinions publiques »

Si tous les orateurs des groupes politiques ont reconnu le succès militaire de l’opération Serval et de la décision « courageuse » – selon les mots de Jean Castex – de François Hollande de répondre à l’appel des autorités maliennes en 2013, c’est sur la pérennisation de cette intervention que, de l’avis général, le bât blesse.  Pour Bruno Retailleau, président du groupe LR, la France a « perdu le pari » qu’elle avait fait en transformant l’opération Serval en opération Barkhane : « Nous avons fait un pari, qui reposait sur le fait que nous puissions contenir ces groupes armés en attendant la relève des forces locales. Ce pari nous ne l’avons pas gagné. Nous avons perdu cette course de vitesse contre l’érosion du soutien des opinions publiques. » L’histoire des guerres dites asymétriques est en effet souvent faite ainsi : la victoire militaire n’empêche pas la défaite politique. Mais Bruno Retailleau va un peu plus loin en pointant des « erreurs diplomatiques » au plus haut sommet de l’Etat avec « l’annonce du retrait progressif des troupes lors du sommet de Pau », qui aurait été « saisie comme prétexte » par la junte militaire malienne pour « aller dans les bras de Wagner. »

Ce groupe de mercenaires financé et soutenu par la Russie, actif dans le Donbass, en Libye, en Syrie, et maintenant au Sahel, est une « contrainte » qui a pesé sur l’opération pour le sénateur socialiste Jean-Marc Todeschini : « Comment mener des opérations sur zone avec la présence de ces fous de guerre dans le secteur ? L’histoire est déjà écrite : quand la junte n’aura plus la trésorerie, les milices de Wagner se payeront sur la bête et la population paiera le prix du sang et des larmes. » Florence Parly, ministre des Armées, a tenu un diagnostic un peu plus nuancé sur le rôle des milices Wagner dans le retrait français : « Wagner n’est pas la cause de notre départ. Mais c’est le symptôme de la volonté de la junte de s’isoler de la communauté internationale, c’est cette rupture actée par la junte malienne qui nous pose problème. »

L’échec de la solution politique

Toujours est-il que les agissements des milices Wagner et la complaisance de la junte militaire ont largement entamé le crédit de l’armée française auprès des populations locales. Si Florence Parly maintient que « la rupture politique » est la seule et unique raison du redéploiement de l’opération Barkhane, force est de constater que c’est aussi la défaite de la France dans la « guerre informationnelle » qui a rendu impossible la présence militaire française au Mali. Jean-Yves Le Drian le reconnaît lui-même, « nous avons un enjeu de contre-offensive dans la guerre de l’information. » Le ministre des Affaires étrangères, au ton plutôt libre et franc dans l’hémicycle ce mercredi, a d’ailleurs estimé qu’une solution politique avait été envisagée, mais que les autorités maliennes avaient manqué de volonté pour la mettre en place, et avaient ainsi laissé la situation se dégrader dans l’opinion publique : « S’il y a un échec, et on n’en parle pas assez, ce sont les accords d’Alger. Une solution politique a été mise sur la table en 2015. Comment se fait-il que ces accords d’Alger soient restés lettre morte ? C’est peut-être là qu’il faut chercher les responsabilités. Ce n’est pas la diplomatie algérienne, il y a eu une telle inertie que tout le monde a abandonné. Les responsables politiques maliens de l’époque ont leur part de responsabilité, il faut dire les choses. »

En tout état de cause, cette solution politique n’a jamais pu véritablement être mise en place, alors que c’était tout l’enjeu pour le succès de l’opération Barkhane. « Lorsque des territoires sont libérés de la présence terroriste, il faut immédiatement accompagner le retour de l’Etat sur ces territoires. Cela veut dire le retour de l’Ecole, du dispensaire … », explique le ministre des Affaires étrangères, qui voit dans la Mauritanie et le Niger la preuve qu’une telle transition est possible. Le Président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, Christian Cambon, s’est montré plus dubitatif : « N’y a-t-il pas un immense risque que tout se passe au Niger comme cela s’est passé au Mali ? les campagnes anti-françaises y ont déjà commencé. Vous leur ferez peut-être un cadeau empoisonné. » Dans cette logique, la gauche sénatoriale a largement insisté sur la nécessité d’investir beaucoup plus fortement dans l’aide au développement, et peut-être moins dans les manœuvres militaires. Pierre Laurent, sénateur communiste, a notamment regretté que la France ait « dépensé 30 fois plus pour intervenir militairement que dans l’aide au développement » sur les dernières années de l’opération Barkhane.

« Refonder notre relation avec le continent africain »

Globalement, des lignes de force se dégagent du débat : il aurait fallu arriver à reconstruire rapidement un Etat malien, c’est-à-dire des services publics et une armée. Et si Florence Parly a estimé que « l’armée malienne est bien plus forte aujourd’hui et a montré qu’elle était capable de faire face aux groupes armés terroristes sur le terrain », Bruno Retailleau n’a pas eu l’air convaincu : « C’était beaucoup présumer qu’on pouvait relever en très peu de temps une armée comme celle du Mali. C’était une illusion de croire que le G5 Sahel pouvait exister sans la perfusion française. » Toujours est-il que le Mali va maintenant devoir composer avec ses forces armées, face à une menace terroriste certes moins organisée et territorialisée qu’au moment de l’intervention française, mais aussi beaucoup plus diffuse.

C’est d’ailleurs le grand diagnostic posé par Jean-Yves Le Drian durant ce débat. La nature de la menace terroriste a fondamentalement changé depuis 10 ans, avec « une diffusion, une dissémination, sur tout le continent africain. » Le Mali est loin d’être le seul pays concerné, le golfe de Guinée a été évoqué à de nombreuses reprises, mais aussi le Nigéria, la Somalie ou le Mozambique. Ainsi, d’après le ministre des Affaires étrangères, « l’inquiétude sur la sécurité devient véritablement continentale, c’est une préoccupation majeure des Africains » et cela doit par conséquent changer le regard des Européens sur la situation. Répondant à une interpellation de Pierre Laurent (PCF), Jean-Yves Le Drian abonde et en appelle donc à une « refondation de notre relation avec le continent africain. » Cela tombe bien pour le numéro 2 du gouvernement formé par Emmanuel Macron, c’est ce que le Président de la République aurait tenté d’initier dans le cadre de la PFUE avec le dernier sommet de Bruxelles. La guerre – et les relations internationales – restent bien la continuation de la politique par d’autres moyens.

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