[Série] Le dernier été avant la présidentielle : 1995, le duel annoncé n’aura pas lieu
Public Sénat vous raconte l’été 94, le dernier été qui a précédé l’élection présidentielle de 1995. On imagine à l’Élysée Édouard Balladur (RPR), voire le socialiste Jacques Delors. Jacques Chirac, candidat pour la troisième fois à l’élection suprême, est à la peine.

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Public Sénat vous raconte l’été 94, le dernier été qui a précédé l’élection présidentielle de 1995. On imagine à l’Élysée Édouard Balladur (RPR), voire le socialiste Jacques Delors. Jacques Chirac, candidat pour la troisième fois à l’élection suprême, est à la peine.
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« I can see clearly now ». Voici les paroles qui résonnaient sur les haut-parleurs de France en juin 1994. La célèbre reprise de Jimmy Cliff caracolait une fois de plus en tête des ventes. Mais dans ce dernier été avant l’élection présidentielle, les Français pouvaient-ils en dire autant des dynamiques électorales à l’œuvre ? Y voyaient-ils vraiment « clair » sur l’issue du 7 mai 1995 ? Voici le premier épisode de notre série estivale sur les étés qui ont précédé les élections présidentielles.

La fin des élections européennes donne le coup d’envoi d’une campagne présidentielle qui ne dit pas encore son nom. Ce 12 juin 1994, la liste PS emmenée par Michel Rocard ne dépasse même pas la barre des 15 % et finit onze points derrière la liste d’union RPR-UDF. Tout s’annonce sous les meilleurs auspices pour Jacques Chirac, le président fondateur du RPR (Rassemblement pour la République, l’ancêtre de LR et de l’UMP). Il ne s’est pas encore déclaré pour sa troisième élection présidentielle, bien que sa position en fasse le candidat naturel de la droite.

Mais le maire de Paris n’est pas le seul dans les starting-blocks et observe avec méfiance la montée en puissance du Premier ministre de cohabitation, Édouard Balladur (RPR lui aussi), qui lui fait de l’ombre. Poursuite de la hausse du chômage, contestation dans la rue contre le contrat d’insertion populaire, ou encore les affaires qui éclaboussent la majorité (le ministre de la Communication Alain Carignon démissionne en juillet) : rien n’y fait, Édouard Balladur garde une solide assise dans les enquêtes d’opinion. Quatre ans plus tôt, avant que la droite ne revienne aux responsabilités, les deux hommes s’étaient accordés sur un pacte. L’hôte de Matignon devait assurer l’intendance et renoncer à l’échéance de 1995. « Le choix du Premier ministre de 1993 ne soulèverait pas de grande difficulté dès lors qu’il serait décidé, dès le départ, qu’il ne serait pas candidat à l’élection présidentielle deux ans plus tard », estimait Édouard Balladur dans une tribune en 1990.

« Aujourd’hui c’est compliqué », confesse Jacques Chirac à la fin du mois d’août 1994

Jacques Chirac assiste un peu médusé à l’émancipation du Premier ministre, en qui de plus en plus de figures à droite voient une solution séduisante pour 1995. Les défections de parlementaires en direction du camp Balladur s’allongent, mais Jacques Chirac peut compter sur l’appareil du parti. Alors qu’une guerre sourde couve au RPR depuis un an, Jacques Chirac confie avant l’été à des journalistes qu’il ne croit pas au « duel ». Les 1er et 2 juillet 1994, l’institut Ipsos teste un second tour Balladur-Chirac. Le premier écraserait le second avec 65 % des voix. En juillet, les chiraquiens ne se privent pas d’afficher leur scepticisme quant à l’action d’Édouard Balladur. Jean-Louis Debré (le secrétaire général du RPR) et Bernard Pons, le président du groupe RPR à l’Assemblée nationale, font part de leurs préoccupations sur la montée du chômage.

Le patron du RPR est dans une position difficile. Comment mettre un pied dans la campagne, sans se lancer prématurément et sans donner l’impression de déprécier l’action du Premier ministre Édouard Balladur, son « ami de trente ans » ? Jacques Chirac sort du bois le 21 juin 1994 avec la sortie de son livre Une nouvelle France. Écrit dans le secret, il préfigure sa campagne sur le thème de la « fracture sociale ». Le prétendant à l’Elysée marche sur un fil. Dans son livre, il adresse quelques compliments convenus en direction du gouvernement, qui ne peut « faire beaucoup mieux » en période de cohabitation. L’idée d’un livre-programme est réfutée, à l’Agence France Presse, le président fondateur du RPR parle pudiquement d’une « contribution au grand débat d’idées aujourd’hui nécessaire ». Il y développe néanmoins quelques priorités d’actions pour les années à venir : emploi, protection sociale ou encore lutte contre l’exclusion. C’est un plaidoyer pour le changement. A Matignon, le 20 heures de Jacques Chirac sur TF1 fait de l’ombre. Édouard Balladur doit décommander sa venue le même soir sur France 2, où il devait présenter son action pour le reste de l’année 1994.

L’opération littéraire ne paye pas, comme le constatent certains lieutenants du camp Balladur. « Malgré le matraquage médiatique, le livre de Chirac ne lui a pas fait prendre un point dans les sondages », confie Nicolas Sarkozy à la journaliste du Point Sylvie Pierre-Brossolette le 8 juillet. Édouard Balladur reste à un haut niveau dans les intentions de vote. Un sondage TNS Sofres le place à 28 %, une enquête Ipsos à 32 %. Jacques Chirac émerge loin derrière, respectivement à 16 % et 19 %. Même à la fin de l’été 1994, la « chiracomania » de 1995 est encore bien loin.

A la fin de l’été, Jacques Chirac reste optimiste malgré les sondages décevants. « Je développe mes idées et les Français jugeront. On verra si cela prend ou non. J’avais un boulevard. Aujourd’hui c’est compliqué. Mais je ne me vois pas perdre. » Alain Juppé déclare le 24 août que le RPR sera amené à choisir, « le moment venu », entre Jacques Chirac et Édouard Balladur.

Que Jacques Delors « laisse la droite bien patauger »

De son côté, la gauche, dans l’opposition depuis sa déroute aux législatives de 1993, se délecte des divisions naissantes à droite. Après trois années difficiles et un nouveau camouflet aux européennes, Michel Rocard est évincé de la tête du parti, au profit d’Henri Emmanuelli. Les socialistes ont néanmoins quelques raisons d’espérer, à dix mois de la présidentielle. Son nom : Jacques Delors, président de la Commission européenne depuis 1985. Sur le papier, l’ancien ministre de l’Economie n’apparaît pas seulement comme le meilleur candidat possible pour réunir les socialistes, il fait aussi figure de possible vainqueur de l’élection présidentielle. Malgré la réserve que lui impose son poste, les sondages sont flatteurs depuis plusieurs mois. Début juillet, 26 % des personnes interrogées par l’institut TNS Sofres lui accorderaient leur vote, c’est deux points derrière Édouard Balladur. A partir de l’automne, il vire en tête dans certaines enquêtes du premier tour. Quant aux hypothèses d’un second tour avec Jacques Chirac, la plupart des sondages à partir du mois de juillet donnent Jacques Delors victorieux.

L’été marque le début d’une interminable attente pour les socialistes. Occupé par ses fonctions à la Commission européenne, Jacques Delors souffle le chaud et le froid sur ses réelles intentions. Beaucoup au sein du parti militent pour appuyer son éventuelle candidature, comme un certain François Hollande.

Le 31 juillet, l’ancien garde des Sceaux, le socialiste Michel Vauzelle, estime que Jacques Delors, qui aurait « une bonne chance de gagner » la présidentielle selon lui, n’aurait qu’à attendre et à récolter la mise. « ll ne faut surtout pas qu’il se déclare maintenant. Qu’il laisse la droite bien patauger dans ce qui va être, à l’automne, le combat Chirac-Balladur ! » Fin août, le premier secrétaire du PS recommande lui aussi de ne pas brusquer les choses, préférant une désignation du candidat en fin d’année ou début 1995. « Je ne vous conseille pas de vous presser ». Le 11 décembre, face à Anne Sinclair sur Sept sur Sept, Jacques Delors annonce qu’il ne sera pas candidat à l’élection présidentielle. Orphelins, les socialistes se rabattront sur Lionel Jospin en janvier.

Jacques Chirac se lancera officiellement le 4 novembre, Édouard Balladur le 19 janvier 1995. Les courbes des deux hommes dans les sondages ne se croiseront qu’au mois de mars. À l’arrivée au premier tour, le 23 avril, le socialiste Lionel Jospin finira en tête avec 23,29 % des voix, devant Jacques Chirac (20,83 %). Aucun des deux grands favoris des sondages de l’été 1994, Jacques Delors, qui n’est pas entré dans la course, et Édouard Balladur battu avec 18,57 % au premier tour, ne seront sur les affiches du second tour.

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