Dans le domaine budgétaire, la défense est l’une des rares exceptions. Car son budget est non seulement en hausse, mais comme annoncé, il sera encore renforcé. C’est l’objet de l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM), présentée mercredi en Conseil des ministres. Emmanuel Macron vise une adoption d’ici le 14 juillet.
Le texte prévoit 36 milliards d’euros supplémentaires sur la période 2024/2030. Ce qui s’ajoute aux 413 milliards d’euros prévus par la LPM 2024/2030, soit un total de 449 milliards d’euros. Le budget annuel de la défense sera ainsi porté en 2030 à 76,3 milliards d’euros, soit 2,5 % du PIB, contre 57,1 % en 2026. En 2024, il était de 47,2 milliards d’euros. Lors de ses vœux aux forces armées, Emmanuel Macron avait expliqué que l’objectif du texte était de « préserver la crédibilité opérationnelle de nos armées et faire face, si nous devions y être confrontés, à un engagement majeur d’ici 3 à 4 ans », face à une Russie de plus en plus menaçante.
Plus de munitions, de missiles et de drones, mais pas plus d’avions, ni de bateaux
Concrètement, le texte prévoit notamment plus de munitions, de missiles et de drones, mais pas plus d’avions, ni de bateaux. Pour l’acquisition de munitions, 8,5 milliards d’euros supplémentaires seront prévus, en plus des 16 milliards déjà décidés sur la période. Les stocks – dont le niveau n’est pas communiqué – vont augmenter de 400 % pour les munitions téléopérées de tous types, de 240 % pour les bombes propulsées AASM, de 85 % pour les missiles de croisière Scalp ou de 190 % pour les obus de 155 mm.
Côté drones, 2 milliards d’euros s’ajouteront à l’effort prévu de 8,6 milliards. « Pour les petits drones, nous en avons commandé 10.000 pour l’exercice 2026, nous en aurons 5.000 dès cette année », a précisé la ministre des Armées, Catherine Vautrin, sur TF1.
Obliger les anciens agents du renseignement d’obtenir une autorisation avant de publier un livre
Le nombre de systèmes de défense aérienne moyenne portée SAMP/T de nouvelle génération sera porté de 8 à 10, d’ici 2030. Ils sont capables d’intercepter des missiles balistiques. 500 fusils brouilleurs de drones supplémentaires sont au programme, ainsi que des radars antidrones, des canons antiaériens pour la protection des bases aériennes, ou encore des canons Caesar supplémentaires. Sans oublier un nouveau programme de missile sol-sol balistique conventionnel d’une portée de 2.500 kilomètres. Les dépenses consacrées au spatial de défense augmenteront quant à elles de 4,2 milliards d’euros, outre les 6 milliards déjà prévus dans la LPM. A noter que le texte prévoit d’obliger les anciens agents des services de renseignement à obtenir une autorisation avant de publier un ouvrage.
En revanche, cette loi de programmation militaire actualisée ne compte pas grossir le format des armées. Le nombre de militaires d’active restera ainsi de 210.000. Nombre inchangé aussi pour les avions, avec 225 aéronefs, et côté Marine, toujours 15 frégates de premier rang et pas davantage.
« Le Sénat avait raison, en 2023, lorsque la commission expliquait que la LPM était sous financée »
Cette hausse globale du budget des armées est sur le principe saluée, au Sénat. « Tout ce qui va dans le sens de l’augmentation des crédits de la défense va dans le bon sens, car c’est une nécessité absolue dans la période qu’on traverse. Mais les 3,5 % du PIB consacrés à la défense, il faudrait à terme les atteindre bien avant 2035 », avance Cédric Perrin, président LR de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat.
« Après, à la lecture de la LPM, je constate que le Sénat avait raison, en 2023, lorsque la commission expliquait que la LPM était sous financée pour arriver au résultat souhaité. J’avais dit qu’à moins de 430 milliards d’euros, on ne tenait pas », rappelle Cédric Perrin. Le Sénat avait alors « eu une grosse discussion pour changer la trajectoire budgétaire, en mettant l’accélération dès le départ, alors que c’était prévu post 2027 ». Cette actualisation ne viendrait ainsi que donner les moyens réellement nécessaires aux armées.
Actualisation du rapport du Sénat sur les stocks de munitions « avant l’été »
Mais le sénateur LR du Territoire de Belfort s’inquiète d’un point. Car s’il y a une augmentation globale du budget, « on a le sentiment que finalement, on ne change rien au capacitaire, c’est-à-dire que le format de la Marine ne change pas. Il reste à 20 navires dont 15 frégates. Le format de l’armée de l’air ne change pas, avec 225 avions, pareil pour l’armée de terre, où on reste à 300 chars ». Et « même si on a beaucoup d’effort sur le cyber, les drones, c’est frustrant. Car je me dis que cette accumulation, qui devrait être un signal fort, est finalement un signal très mitigé, car on n’augmente pas notre capacité ».
Les sénateurs seront attentifs notamment sur la question sensible des stocks de munitions. La commission avait déjà réalisé un rapport sur le sujet. « Il sera actualité et le rapport sera rendu avant l’été », explique le président de la commission, qui ajoute qu’« on n’est pas au niveau sur la question des drones, alors que le Sénat alerte ». Le rapport entre Etats et entreprises de la défense est clef, souligne le sénateur LR :
« Le danger, c’est le saupoudrage » pour la sénatrice PS Hélène Conway-Mouret
A gauche, la sénatrice PS Hélène Conway-Mouret apprécie aussi, sur le principe, la hausse globale du budget. « Tout effort budgétaire est bienvenu, au vu des faiblesses et des trous capacitaires, qui ont été identifiés. Nous avons besoin de crédits pour pouvoir les boucher », commence la sénatrice représentant les Français établis hors de France. Mais elle reste sur sa faim. « J’aurais aimé avoir une vision globale, en disant voilà où on va mettre de l’argent supplémentaire, avec quelle priorité et le calendrier. Le danger, c’est le saupoudrage. On nous fait la longue liste de tous les besoins avec d’immenses projets qui coûte très cher, avec le futur porte-avions annoncé, le futur char connecté. Et le Scaf, si on se retrouve à le faire seul, faudra trouver les financements ». Elle ajoute : « Quand on dit 36 milliards supplémentaires, on se dit chouette, ça fait beaucoup d’argent, mais in fine, on les met où ? Et dans quel ordre ? » Hélène Conway-Mouret rappelle qu’« on ne peut pas tout faire en même temps. Ça veut dire qu’on va voter un budget qui ne sera pas sincère, par rapport aux visions exprimées ».
Sur les munitions, elle pointe aussi un risque : sans « la mise en place de nouvelles filières de production », « le danger, si nous devons nous équiper au plus vite, et que nous ne serons pas en capacité de produire nous-même. Ça voudra dire qu’on achète sur étagère », c’est-à-dire à l’étranger. « Le Président l’a dit comme une menace. Ça n’a pas plus aux industriels », relève la socialiste.
« Tant que la prochaine loi de finances n’aura pas été votée, il ne se passera rien »
Avec cette loi de programmation militaire actualisée, il faut rappeler un point : on est davantage dans l’objectif affiché, que dans la contrainte et une hausse de budget assuré. « C’est au bon vouloir du législateur, chaque année, au moment du vote du projet de loi de finances. On fixe les objectifs, le cap, avec la marche annuelle pour y arriver. Ça ne lie pas l’exécutif et ça suppose que le Parlement vote le budget conformément à ce qui a été prévu par la LPM », met en garde Cédric Perrin. « Et une fois que la LPM sera promulguée, avant le 14 juillet, ça ne produira aucun effet. Tant que prochaine la loi de finances n’aura pas été votée, il ne se passera rien. Il faudra que le budget 2027 soit voté. Et ceux qui ont aimé le budget 2026 vont adorer le budget 2027… » met en garde le président de la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat.
Le texte est attendu en commission le 20 mai à la Haute assemblée, avant d’être examiné en séance la première semaine de juin. Mais alors que le projet de loi devait commencer par le Sénat, c’est finalement l’Assemblée qui en aura la primeur. « On nous a expliqué que c’était pour accélérer la procédure et être sûr que le Président puisse promulguer le texte le 13 juillet. Mais l’argument ne tient pas. Le calendrier initial permettait de promulguer avant le 14 juillet », soutient Cédric Perrin, qui « pense qu’ils ont voulu mettre un peu la pression sur l’Assemblée en disant que ça passera d’abord par le Sénat. On a été la victime expiatoire des négociations avec l’Assemblée nationale ». Mais quand le texte arrivera à la Haute assemblée, les sénateurs ne se priveront pas d’y apporter les modifications qu’ils jugeront nécessaires.