Second round legislative election-Dijon
Crédits : KONRAD K./SIPA

Sondages : pour les municipales, « un exercice vraiment plus difficile » pour les sondeurs

Les sondages sont-ils fiables pour les municipales ? C’est la question qui se pose après la publication de deux sondages Odoxa et Ifop sur Nantes, totalement contradictoires. « C’est probablement la méthodologie qui a été choisie qui explique les écarts importants », explique Gaël Sliman, président et cofondateur d’Odoxa. « Les enquêtes par téléphone ne sont pas les plus efficaces ou faciles, et beaucoup sont réalisées par téléphone » dans les villes moyennes, ajoute Jean-Daniel Levy, directeur délégué de Harris Interactive. Plongée dans la fabrique des sondages.
François Vignal

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Ce sont deux sondages, publiés à peu de temps d’intervalle, qui donnent le tournis. Deux études d’opinion sur les municipales à Nantes ont dévoilé des résultats totalement contradictoires.

Le premier sondage, commandé par le candidat LR Foulques Chombart de Lauwe et réalisé par Odoxa donne un scénario où la maire PS sortante, Johanna Rolland, créditée de 35 % des voix, est au coude-à-coude avec le candidat LR, donné à 34 %, suivi du candidat LFI, William Aucant, à 12,5 % et qualifié pour le second tour. Au deuxième tour, en cas de triangulaire, le candidat de droite l’emporte même, avec 42 % des voix contre 40 % pour la socialiste. Les interviews ont été ici réalisées en ligne, du 17 au 22 février.

L’échantillon est de 1094 personnes, représentatif de la population de Nantes âgée de 18 ans et plus. La fiche du sondage, publiée sur le site de la commission des sondages, précise que « les intentions de vote sont établies auprès des personnes inscrites sur les listes électorales comptant aller voter, et ayant exprimé une intention de vote, soit 572 individus au 1er tour et 530 à 552 individus au 2nd tour ».

Le second, commandé par le PS et réalisé par l’Ifop, donne la socialiste Johanna Rolland au plus haut au premier tour, avec 43 % des voix, contre 26 % pour Foulques Chombart de Lauwe, le candidat LR, et 13,5 % pour le candidat LFI. L’échantillon est de 803 personnes. Les interviews ont été ici réalisées par téléphone, du 27 au 28 février.

Un troisième sondage Cluster117, réalisé pour Politicio, et publié le 5 mars, donne encore un autre résultat : Johanna Rolland en tête avec 38 %, suivie de Foulques Chombart de Lauwe, à 31 % et 13 % pour William Aucant. L’étude a été réalisée du 1er au 4 mars, via des questionnaires autoadministrés en ligne, auprès d’un échantillon de 712 personnes, dont 634 inscrites sur les listes électorales à Nantes.

Les jeux sont faits ou tout est ouvert ?

Nous voilà bien. Electeurs comme candidats ont dû rester pour le moins dubitatifs. Quel sondage croire ? Ou plutôt lequel est le plus juste ? Les jeux sont faits ou tout est ouvert ?

Avant d’en venir au cas précis de Nantes, Gaël Sliman, président et cofondateur d’Odoxa, a accepté d’expliquer les difficultés auxquelles les sondeurs peuvent se prêter sur les sondages des municipales. Car « oui, les municipales sont pour les sondeurs un exercice vraiment particulier et plus difficile », reconnaît le responsable d’Odoxa. Un exercice plus difficile « que pour des sondages nationaux, comme pour la présidentielle, ou sur de très grandes échelles, des régions, ou même de très grandes villes comme Paris ». Ici, la difficulté réside dans la taille de la population à sonder.

« Sur les petites villes, le téléphone est encore le seul moyen, sinon le principal moyen qu’on utilise »

Pour comprendre la suite, il faut expliquer ici qu’« il y a deux méthodes qui existent en sondage : le téléphone, méthode la plus répondue jusque dans les années 2000/2010. Et depuis une quinzaine ou une vingtaine d’années, pour les sondages nationaux, les instituts préfèrent travailler sur une méthode online, des enquêtes web, qui ont montré qu’elles étaient plus efficaces. Car tout le monde peut répondre sur son ordinateur, sa tablette. On arrive à joindre toutes les populations, même les plus âgées. Alors que par téléphone, c’est devenu très difficile. Les gens, très sollicités, ne répondent plus. Il y a des systèmes de blocage. Ça devient très difficile de pouvoir recueillir par téléphone », détaille Gaël Sliman.

Alors suffit-il de faire tous les sondages en ligne ? Non. Ce serait trop simple. « Pour les municipales, sur les bassins de population plus petits, sur les petites villes, le téléphone est encore le seul moyen, sinon le principal moyen qu’on utilise. Car sur les petites villes, les instituts ne disposent pas d’un bassin de population suffisamment interrogeable online. Si on fait un sondage à Montluçon ou Saint-Nazaire, on est obligé d’utiliser le téléphone, sinon, on n’y arrive pas, on ne sait pas faire. En ligne, on arrive à recueillir l’opinion de quelques-uns, notamment les jeunes. Mais par sur un sondage complet pour les petites communes de moins de 50.000 habitants ». A l’inverse, « pour Paris, Lyon ou Marseille, les très grandes villes d’un million d’habitants et plus, ça se fait très bien en ligne », précise le responsable d’Odoxa.

« Tous les instituts ont cette difficulté, de comment faire pour interroger un échantillon représentatif »

« Après, il y a les cas de figure des grandes villes, comme Bordeaux ou Nantes ». Nous y voilà. Et là, pas de chance, « c’est compliqué », reconnaît Gaël Sliman. Il continue : « Tous les instituts ont cette difficulté, de comment faire pour interroger un échantillon représentatif ». Et dans le cas de Nantes, l’Ifop et Odaxa n’ont pas opté pour la même méthode. L’Ifop a réalisé son sondage par téléphone, quand Odoxa s’est lancé « dans un sondage 100 % online, Cluster17 aussi », explique le président d’Odoxa, qui ajoute : « A Nantes, sur un échantillon solide de 1000 personnes, on est arrivé à le faire online ».

Remarque utile ici : si réaliser un sondage en ligne coûte moins cher que par téléphone au niveau national, « au niveau local, clairement, ça ne coûte pas moins cher. Ce n’est pas une question de prix, c’est une question d’accès à la population », précise Gaël Sliman. A noter que pour certains sondages, les deux méthodes, par téléphone et en ligne, sont utilisées conjointement.

Pour le responsable d’Odoxa, c’est cette différence de méthode de recueil qui expliquerait une telle différence entre les deux sondages. « L’Ifop préfère le faire par téléphone. C’est probablement la méthodologie qui a été choisie qui explique les écarts importants. Ce sont des écarts qui sortent des marges d’erreur statistiques. Et comme le terrain d’enquête est assez proche, on ne peut pas dire que ça ait évolué », soutient le cofondateur d’Odoxa.

Sur Nantes, « nul ne peut dire qui a raison »

Entre d’un côté « le sondage Ifop, qui dit qu’il n’y a pas de match, quand on a 17 points d’avance, c’est plié » et « le sondage Odoxa, dont l’enseignement est que ce sera indécis au premier tour », pour l’heure, « nul ne peut dire qui a raison », s’empresse d’ajouter le sondeur. Mais « un sondage a davantage raison que l’autre, ou mesure quelque chose de plus précis. Mais on ne peut pas savoir lequel des deux à ce stade. Nous espérons avoir raison, nous sommes un institut sérieux. L’Ifop aussi ». Contactée, la direction de l’Ifop n’avait pu être jointe au moment de publier cet article.

Mais si les résultats des 15 et 22 mars donnent tort à Odoxa, « ça voudra dire qu’on n’est pas encore au point sur le fait de pouvoir interroger en ligne, de façon parfaitement représentative, sur une ville de la taille de Nantes. Si on est dans un étiage serré, c’est que c’est devenu très compliqué d’interroger des gens par téléphone », s’avance Gaël Sliman.

Le responsable d’Odoxa relève cependant déjà un « un biais, par téléphone, dans les enquêtes locales. Comme il faut être vraiment patient et accepter de se faire embêter longtemps pour répondre, vous avez un profil de gens qui acceptent de répondre au téléphone, et qui sont plutôt conservateurs, dans le sens garder le maire. Le rebelle ne répond pas trop au téléphone, il envoie bouler le sondeur et le maire sortant », lance Gaël Sliman.

Influence du commanditaire de gauche ou de droite ? « Complètement ridicule », rétorque Gaël Sliman

Et si le commanditaire – ici la maire PS d’un côté, le candidat LR de l’autre – était de nature à influencer les résultats ? C’est souvent une suspicion qui pèse sur les instituts de sondages, y compris si le commanditaire est un média de gauche ou de droite. Certains ne s’en privent pas dans le cas nantais. Une idée battue en brèche par Gaël Sliman.

« C’est complètement ridicule », assure le Président d’Odoxa, « l’Ifop n’est pas un institut de gauche, et nous, nous ne sommes pas un institut de droite. On travaille avec des médias de gauche comme de droite. Quand on fait un sondage, on sait qu’il sera publié. On ne veut pas passer pour des idiots après ». Ce qui pourrait influencer, ou plutôt tromper le sondé, « c’est si votre commanditaire, PS ou LR, vous demande de mettre un libellé très différent de la manière dont il sera présenté devant les gens. Il y aurait un énorme biais. Et nous, on s’y oppose », ajoute Gaël Sliman.

« La population de référence est un peu plus faible »

Jean-Daniel Levy, directeur délégué de Toluna – Harris Interactive, confirme de son côté que les instituts peuvent se retrouver confrontés à quelques écueils sur les municipales. « C’est parfois un peu plus difficile car la population de référence est un peu plus faible. C’est plus difficile quand l’offre électorale n’est pas complètement figée aussi. C’est plus difficile aussi car les enquêtes par téléphone ne sont pas les plus efficaces ou faciles, et beaucoup sont réalisées par téléphone. Et autre petite difficulté : les regards qui peuvent être portés sur les enjeux municipaux sont un peu loin, on a mis un peu de temps avant d’entrer complètement dans la campagne, qui ne passionne pas forcément », avance le responsable de Harris Interactive.

Jean-Daniel Levy ajoute « un point dont on ne parle pas souvent, c’est qu’il n’y a pas non plus de candidats macronistes sortants. L’idée de soutenir ou de sanctionner le Président à travers les municipales ne se fait pas sentir. Ça peut être un moteur en moins ».

Quid du redressement des résultats bruts ?

Pour bien lire un sondage, il faut aussi savoir que ses résultats bruts sont redressés. Mais ce qui s’apparente à la cuisine interne des sondeurs n’est pas vraiment source d’erreur, soutient Gaël Sliman. « Souvent, on utilise le même type de redressements avec les précédentes élections municipales, présidentielles et européennes. Après, on peut plus ou moins pondérer entre le premier et le deuxième tour. Mais ça ne change pas grand-chose », assure le cofondateur d’Odoxa.

En revanche, « ce qui change, c’est la population de base qu’on va avoir, avant le redressement. Si dès le départ, il y a un échantillon où il y a par exemple deux fois trop d’électeurs du maire sortant, ou pas assez, vous avec beau redresser, c’est délicat », pointe Gaël Sliman. D’où l’importance d’avoir un échantillon bien représentatif.

Marges d’erreur qui dépassent + /- 5 points sur un petit échantillon

Sur ces sondages des municipales, il faut enfin avoir en tête que la marge d’erreur a tendance à être plus forte, avec des échantillons plus petits. Pour le sondage Odoxa sur Nantes, elle est de + /- 3,2 points pour un score de 30 %, ce qui relativise le côté serré du premier tour. Pour le sondage Ifop, elle est de + /- 3,5 points pour un score de 40 %.

Prenons un autre sondage : celui du sondage Cluster17 sur Beauvais pour Le Courrier Picard, réalisé en ligne auprès d’un échantillon de seulement 532 personnes, dont 357 qui ont exprimé une intention de vote et après redressement et pondération, « l’effectif utile est de 332 personnes », selon la fiche du sondage.

La marge d’erreur est ici de + /-3,9 points à 30 % et même de 5,3 points à 40 %. Le maire sortant divers droite, Franck Pia, est ainsi crédité de 38 %, contre 31 % pour la candidate de Roxanne Lundy. Mais en réalité, comme pour tout sondage, il faudrait mieux dire que Franck Pia est crédité d’un score potentiellement compris entre 32,7 % et 43,3 % et Roxanne Lundy entre 27,1 % et 34,9 %, en fonction de la marge d’erreur. Ce qui peut revenir à un écart encore plus faible… ou l’inversion de l’ordre d’arrivée des candidats, en faveur de la candidate de gauche. Avec un RN (Claire Marais-Beuil) en capacité de se maintenir, ce n’est pas la même histoire à la fin.

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