Sous le feu des critiques de la gauche, le Sénat commence l’examen du report de l’âge de départ à la retraite à 64 ans

Sous le feu des critiques de la gauche, le Sénat commence l’examen du report de l’âge de départ à la retraite à 64 ans

Après six jours de débats, les sénateurs ont débuté l’examen de l’article 7 sur le report de l’âge légal. La gauche s’est relayée pour dénoncer une « mesure guillotine ». « Mépris, passage en force, bras d’honneur, je crois que c’est le vrai mot utile pour qualifier ce qui est en train de se passer », a résumé le socialiste Jérôme Durain, en référence à un coup de colère du ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti.
François Vignal

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Les choses sont parfois bien faites. Ou plutôt, les sénateurs de gauche ont su parfaitement maîtriser depuis le début le rythme des débats sur la réforme des retraites, en jouant avec les nerfs de la droite parfois, pour mieux accélérer ces dernières heures. Comme prévu, comme voulu, la Haute assemblée a commencé à examiner l’article 7 sur le report de l’âge légal de départ à la retraite de 62 à 64 ans ce mardi, en fin de journée, après une journée de mobilisation record contre la réforme du gouvernement. Un timing quelque peu favorisé par un « gentlemen’s agreement » passé en début de semaine avec la droite sénatoriale, qui n’a pas usé jusqu’ici de ses armes pour accélérer les débats. Et sur cet article 7, ils sont partis pour durer : une motion communiste de renvoi en commission – déjà rejetée – près de 50 prises de parole en ouverture et pas moins de 1.327 amendements sont au programme. Du lourd.

« Voulons-nous ou pas équilibrer notre système de retraite à l’horizon 2030 et assurer les pensions ? » demande le ministre Gabriel Attal

« C’est le cœur de cette réforme paramétrique », a lancé la centriste Elisabeth Doineau, corapporteure du projet de loi. « Voulons-nous ou pas équilibrer notre système de retraite à l’horizon 2030 et assurer les pensions ? » a demandé en résumant l’équation le ministre des Comptes publics, Gabriel Attal, « si c’est le cas, cela passe par un recul de l’âge de départ ».

« Avec de moins en moins de cotisations et des retraites qui durent de plus en plus longtemps, si nous ne prenons pas nos responsabilités, ce sont les générations futures qui paieront la note », a mis en garde le sénateur LR René-Paul Savary, l’autre rapporteur (voir vidéo ci-dessus). « Il nous appartient maintenant de passer à l’acte », ajoute celui qui a défendu ces dernières années l’amendement sénatorial pour repousser à 64 ans et accélérer la réforme Touraine, qui a directement inspiré le texte du gouvernement. Ce sont les seuls mots qui seront entendus de la droite jusqu’à la pause dîner de 20 heures. Car au micro, ce sont les sénateurs des trois groupes de gauche – il n’y a pas de Nupes au Sénat – qui se sont relayés pour dire tout le mal qu’ils pensent de la réforme, à l’unisson avec les manifestants. « Un quarteron de sénateurs est en train de s’exprimer. […] Mais où est la droite ? » a ironisé le patron des sénateurs PS, Patrick Kanner, leur lançant :

N’ayez pas la droite honteuse.

« Nous y sommes, au cœur de votre projet de loi jugé irrecevable par notre peuple »

Les sénateurs sont donc cette fois bel et bien arrivés dans le dur. « Nous y sommes, au cœur de votre projet de loi jugé irrecevable par notre peuple », a lancé la sénatrice PCF Cathy Apourceau-Poly en défendant la motion, « la levée populaire rappelle les grandes heures de l’histoire sociale de notre pays ». « Nous voici arrivés au moment tant attendu », a salué Guillaume Gontard, président du groupe écologiste, alors que les députés n’ont jamais atteint cet article, les députés LFI refusant de laisser avancer les débats.

« L’article 7, c’est le cœur de l’injustice et de la brutalité de cette réforme », a dénoncé Yan Chantrel, sénateur PS représentant les Français établis hors de France. « La mesure phare, ou plutôt la mesure guillotine », la requalifie le sénateur EELV du Val-de-Marne, Daniel Breuiller. « Est-il vraiment opportun de parler de cœur de la réforme, pour une mesure aussi inique ? » demande le socialiste Jérôme Durain.

« A l’image du ministre Dupond-Moretti, vous faites un bras d’honneur au peuple français qui pourtant, manifeste pacifiquement contre cette réforme »

Deux choses se sont invitées dans les débats au Sénat ce mardi. L’une était attendue, l’autre pas du tout. La première, c’est la journée de mobilisation. La seconde vient de l’Assemblée nationale, où le ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti, mis en cause par la droite pour sa mise en examen, s’est retrouvé à faire non pas un, mai deux bras d’honneur. Et pas à n’importe qui : à Olivier Marleix, président des députés LR, dont le gouvernement a précisément besoin des voix pour faire adopter sa réforme à l’Assemblée…

Du pain béni pour les sénateurs de gauche. « Des millions de Français manifestent. Et vous faites ce soir comme si de rien n’était. A l’image du ministre Dupond-Moretti, vous faites un bras d’honneur au peuple français qui pourtant, manifeste pacifiquement contre cette réforme, de plus en plus nombreux. Imaginez la violence que vous renvoyez au peuple par votre indifférence » a dénoncé Yan Chantrel (voir la première vidéo).

Jérôme Durain s’est fait un malin plaisir à enfoncer le clou et à appuyer là où ça fait mal : « Je ne vois pas pourquoi la droite sénatoriale vole au secours du gouvernement, qui lui fait des bras d’honneur, à l’Assemblée nationale. Donc mépris, passage en force, bras d’honneur, je crois que c’est le vrai mot utile pour qualifier ce qui est en train de se passer ».

« Le pays a dit non dans toutes les villes de France »

Les sénateurs de gauche ont insisté à tour de rôle sur le mouvement d’opposition profond contre la réforme. « Le pays a dit non dans toutes les villes de France, tous les départements, toutes nos régions. Tous nos électeurs étaient dans la rue. C’est les nôtres, c’est les vôtres aussi », a lancé le sénateur Pierre Laurent, ancien numéro 1 du PCF, qui « face au pays unanimement mobilisé » dénonce « un coup de force » (voir vidéo ci-dessous). « Une minorité ne peut pas bloquer le pays. Aujourd’hui, vous êtes seul. Plus personne ne croit en votre projet, à part la droite sénatoriale » ajoute son collègue communiste Fabien Gay. « La réalité, c’est que le gouvernement joue le pourrissement », craint Marie-Noëlle Lienemann, sénatrice GRS (Gauche républicaine et socialiste).

« Le report de l’âge légal aura de lourdes conséquences sur les femmes et leur quotidien », pointe de son côté Laurence Cohen. La sénatrice PCF souligne que la « réforme creusera les inégalités » pour les femmes. L’écologiste Raymonde Poncet Monge note que « selon les calculs de l’économiste Mickaël Zemmour, 60 % des économies de la réforme vont être réalisées sur les femmes ». Elle continue sur d’autres enjeux : « Allo papy, tu peux garder les enfants ? Ah bas non, je suis au travail. En plus de mettre à mal les liens de solidarité familiale, notons qu’un dirigeant sur deux d’associations reste bénévole. Le recul de l’âge menace le bénévolat associatif », alerte la sénatrice EELV du Rhône. « Un bénévole sur trois est retraité », insiste Guillaume Gontard sur ce sujet auquel tiennent les sénateurs écologistes.

« Plus de 20 % des ouvriers sont déjà morts avant l’âge actuel légal de la retraite »

Alors qu’hier et la nuit dernière, tous les amendements de la gauche pour chercher d’autres sources de financement, notamment sur le capital, ont tous été rejetés, la sénatrice EELV Mélanie Vogel résume à sa manière ce blocage : « Taxer les dividendes, c’est non. Faire surcotiser les hauts salaires, c’est non, rendre contraignant l’égalité salariale, c’est non. Augmenter les salaires, c’est encore non. Mais faire trimer deux ans de plus les plus précaires pour rembourser ce que vous avez donné aux riches, ça c’est oui. Et ça, personne n’en veut dans le pays, pas même vos électeurs ». Regardez :

La durée de la retraite en bonne santé est aussi avancée dans la batterie d’arguments. « Ce sont des vies avec lesquelles vous jonglez », dénonce le socialiste Jean-Claude Tissot, pour qui « cet article 7, c’est tout simplement du vol. Car ils volent deux années de vie à ces personnes ». « Plus de 20 % des ouvriers sont déjà morts avant l’âge actuel légal de la retraite », pointe Daniel Breuiller, qui conclut « avec Serge Reggiani : "Deux années, des jours, des heures, quand j’y pense, mon cœur bat si fort. Mon pays, c’est la vie. Je l’aime tant, le temps qui reste, pour rire, pour courir, pleurer et parler, et voir et croire". Laissez ce temps aux Français ».

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