La scène se passe début janvier, bien avant les municipales. Nous sommes dans un restaurant de la capitale, dans les beaux quartiers, près des ministères. Olivier Faure vient de s’attabler avec un groupe de journalistes, pour un déjeuner « off the record ».
Arrive alors Boris Vallaud, président du groupe PS de l’Assemblée, qui a lui aussi rendez-vous avec d’autres journalistes dans le même établissement – joies du petit monde politico-médiatique parisien. Son allié, qui lui a permis de conserver son fauteuil de premier secrétaire au congrès de Nancy, vient voir le député de Seine-et-Marne et lui dit, l’air presque soucieux : « Il faut qu’on se voit ». Le numéro 1 du PS explique avoir déjà un rendez-vous l’après-midi, semblant esquiver. Mais le député des Landes insiste. Près de trois mois après, cette simple anecdote sonne différemment. Elle symbolise les difficultés à se parler et à s’entendre, sur fond d’ambition pour 2027 entre deux potentiels rivaux.
« En colère », Boris Vallaud veut un PS en « ordre de bataille pour la présidentielle »
Car depuis, Boris Vallaud a lâché sa petite bombe dans la maison PS. Une bombe à fragmentations, dont les effets se font sentir – pour le moment – en deux temps : premier acte de cette tragédie dont les socialistes sont friands, la semaine dernière, quand Boris Vallaud accuse la direction du PS de manquer de clarté sur les alliances avec LFI lors des municipales. Deuxième acte, cette semaine, où le président du groupe PS attaque encore Olivier Faure, dans Le Parisien. C’est toute sa conduite du parti, à un an de la présidentielle, qu’il remet en cause.
C’est donc un Boris Vallaud « en colère », qui a lâché ses coups. « La tactique ne peut faire office de stratégie », tance le député dans le quotidien, appelant à « se secouer », « se réveiller. La somme des non-décisions, des non-dits, ça ne met pas la gauche au travail ». Boris Vallaud propose plutôt « de mettre le Parti socialiste en ordre de bataille pour la présidentielle », en désignant « avant l’été, par un vote des militants, son candidat », qui pourra ensuite discuter avec les autres formations de la gauche non-mélenchoniste. Et de menacer de claquer la porte : « Je n’aurai pas ma place dans une direction qui choisit l’enlisement ».
« L’absence de primaire ne répond pas davantage à l’objectif d’un candidat commun », souligne Olivier Faure
Pour Boris Vallaud, la primaire dite de Bagneux, que défend Olivier Faure aux côtés de Marine Tondelier, patronne des Ecologistes, Clémentine Autain ou François Ruffin, n’a pas lieu d’être. « Ça ne dit rien de ce que nous proposons. Ça ne dit rien de pour qui nous nous battons », alerte le député PS des Landes, qui « propose de bâtir une coalition ».
Sous pression, le numéro 1 du PS semble lâcher du lest et ne plus faire de la primaire l’alpha et l’omega, sans pour autant l’enterrer. « Le vote sur le processus présidentiel est ce que j’ai porté au congrès. Les militants voteront avant juin, c’est une évidence. Je n’ai aucune intention de me dédire », a déclaré le premier secrétaire, mardi soir, lors du bureau national à nouveau compliqué. Reste à savoir ce que l’on entend par « processus présidentiel ». « S’il y a d’autres voies de passage que la primaire, un processus acceptable par l’ensemble des partenaires et des candidats, je prends », ajoute Olivier Faure. La primaire « ne résout pas tout, mais l’absence de primaire ne répond pas davantage à l’objectif d’un candidat commun », ajoute-t-il cependant.
Boris Vallaud candidat ?
S’il y aura donc un vote, son objet précis est encore à définir. Dans l’esprit de Boris Vallaud et de ses amis, la désignation du candidat et de la stratégie vont de pair et doivent faire l’objet d’un même vote. « Ça doit aller ensemble. Le candidat doit porter une stratégie pour la gauche », explique Rémi Branco, maire de Puy-l’Evêque, porte-parole du PS et l’un des lieutenants de Boris Vallaud. « Imaginons qu’Olivier Faure soit candidat en interne au printemps, il dira qu’il porte telle vision pour le pays et qu’il faut passer par une primaire. Et on peut imaginer que d’autres candidats diront je ne souhaite pas de primaire, avec une vision différence pour la France », illustre le vice-président du département du Lot.
Un autre candidat qui pourrait s’appeler Boris Vallaud. Mais pour l’heure, le député PS ne s’est pas déclaré et botte en touche. « Si tout se passe comme il le souhaite, il se posera évidemment la question », imagine un socialiste, qui pense qu’« il ne serait pas illogique qu’il poursuive sa réflexion sur le pays comme candidat ». Une hypothèse que balaie un autre camarade. « Vallaud, ça n’existe pas. Il ne sera jamais candidat en 2027. Et il le sait. Il fait ça pour aller se vendre à Glucksmann, au mieux », tacle ce soutien d’Olivier Faure, qui y voit « beaucoup d’agitation pour pas grand-chose ».
« Il faudra avancer sur les modalités de désignation, qui peuvent inclure la désignation du candidat »
Du côté de la direction, on confirme bien qu’il y aura un vote. Sans s’engager sur l’objet. « De toute façon, les militants vont voter. Ce sera précisé dans les semaines à venir. Il faudra avancer sur les modalités de désignation, qui peuvent inclure la désignation du candidat », n’exclut pas Arthur Delaporte, autre porte-parole du PS, tendance Olivier Faure. Mais un autre soutien du premier secrétaire est plus dubitatif. « Pour moi, il n’y aura pas de désignation du candidat. Mais un vote sur la stratégique, peut-être », glisse ce socialiste fidèle à la direction.
Chez les amis du numéro 1 du PS, on souligne aussi que Boris Vallaud reste flou sur l’autre solution censée désigner le candidat de la gauche. « Je n’enterre pas la primaire si vite, pour une raison assez pragmatique : c’est que ce n’est pas idéal mais comme personne n’a d’autre solution », relève un pro-Faure au fait des discussions. Le même ajoute :
« Nous espérons nous mettre d’accord sur une proposition et un calendrier »
On pourrait encore proposer aux socialistes la course en sac, un bras de fer ou pourquoi pas un concours de danse, comme mode de départage. Mais avant de trouver la solution miracle, les socialistes se sont au moins entendus sur la nécessité de se parler. Un début. « On a convenu qu’il y aura une réunion cette semaine de la commission sur le processus présidentiel et un débat aura lieu lors d’un prochain bureau national. Et à cette occasion, nous espérons nous mettre d’accord sur une proposition et un calendrier soumis », avance Rémi Branco.
Mis en place il y a environ deux mois, ce « comité présidentiel » réunit des représentants des différents textes d’orientation issus des équilibres du congrès, les courants du PS. On y trouve notamment la maire de Nantes et première secrétaire déléguée, Johanna Rolland, le secrétaire général du PS, Pierre Jouvet, la sénatrice Laurence Rossignol, l’ex-sénateur David Assouline, Patrick Mennucci, le sénateur Alexandre Ouizille, soutien de Boris Vallaud, Choé Ridel, Emma Rafowicz ou encore Sébastien Vincini, a appris publicsenat.fr. Un aréopage de socialistes qui planche sur ces sujets sensibles.
Si Arthur Delaporte confirme de son côté une « réunion du comité présidentiel », ce sera plutôt « la semaine prochaine », ajoutant que « ce ne sera pas tranché définitivement dans les prochaines semaines ».
« Qu’on réduise notre parti à la tactique et une ambiguïté stratégique est insupportable »
Pas sûr que prendre son temps satisfasse Boris Vallaud, qui ne veut pas « pas le surplace », « pas les non-choix », ni « l’attente », mais « la mobilisation générale », pour surtout avancer sur le projet. « Qu’on réduise notre parti à la tactique et une ambiguïté stratégique est insupportable », dénonce à l’unisson Rémi Branco.
« Il faut d’abord une affirmation identitaire, sur le fond, dire ce qu’on pense, comment on peut changer la vie des Français », ajoute ce proche du président du groupe PS de l’Assemblée, qui va développer bientôt ses idées. « Boris Vallaud fait des propositions, qui vont se retrouver dans un livre (« Nos vies ne sont pas des marchandises. Manifeste pour la démarchandisation », à paraître fin avril, Ed. Seuil, ndlr). Elles touchent par exemple aux crèches comme aux Ehpad, à l’eau comme aux services funéraires, pour voir comment les services publics peuvent répondre aux besoins des Français », explique Rémi Branco.
« C’est vrai qu’ils sont supérieurement intelligents, eux… »
Du fond et moins de « popol » ? La critique a le don d’énerver certains amis d’Olivier Faure. « C’est vrai qu’ils sont supérieurement intelligents, eux. On avait oublié qu’on n’avait pas le même niveau. On n’est pas énarque… » raille, un brin courroucé, un soutien du numéro 1 du PS, qui rappelle au passage que « le dernier projet écrit par Boris Vallaud a fait 1,75 % à la présidentielle… » Pour rappel, Boris Vallaud, diplômé de l’ENA, était en charge du projet présidentiel du PS avant le scrutin de 2022, où la candidate socialiste, Anne Hidalgo, a terminé dans les limbes, à 1,75 %.
La tension risque de continuer encore un peu, entre camarades socialistes. En instaurant un rapport de force interne, Boris Vallaud et les siens n’entendent pas lâcher, d’autant que les soutiens de Nicolas Mayer-Rossignol, le maire de Rouen, opposant d’Olivier Faure lors du congrès, ne veulent pas davantage de primaire. « A l’heure actuelle, nous faisons partie de la direction mais notre présence au sein de la direction n’a de sens que si on avance ensemble dans le respect des militants et de nos engagements pris à Nancy », soutient Rémi Branco, avant de menacer à son tour : « S’il y a une rupture des engagements pris à Nancy, la question de notre participation à la majorité se posera ». Mais à un an de la présidentielle, le PS ne peut pas se payer le luxe d’une crise interne interminable.