Sur l’Europe, Marine Le Pen a-t-elle vraiment changé ?
En cinq ans, la candidate du Rassemblement national a revu sa copie sur l’Europe. La remise en cause de la monnaie unique lui avait fait perdre de précieuses voix. Depuis, elle dément tout « Frexit ». Mais plusieurs mesures contreviendraient aux traités européens.

Sur l’Europe, Marine Le Pen a-t-elle vraiment changé ?

En cinq ans, la candidate du Rassemblement national a revu sa copie sur l’Europe. La remise en cause de la monnaie unique lui avait fait perdre de précieuses voix. Depuis, elle dément tout « Frexit ». Mais plusieurs mesures contreviendraient aux traités européens.
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La présidentielle 2022 sera aussi « un référendum sur l’Europe ». Le 12 avril à Strasbourg, Emmanuel Macron a choisi de prendre en défaut son adversaire sur son euroscepticisme. Une critique à laquelle a choisi de répondre Marine Le Pen, ce 13 avril, lors d’une conférence de presse. « Le Frexit n’est nullement notre projet, nous voulons réformer l’Union européenne de l’intérieur […] L’Europe nous y sommes, nous sommes Européens. Personne ne conteste qu’il faut une organisation entre les nations, c’est la forme que prend cette organisation qui nous fait diverger », a rétorqué la candidate du Rassemblement nationale. Voilà plusieurs jours que les soutiens d’Emmanuel Macron dénoncent un projet de « sortie cachée » de l’UE. La manière d’appréhender le sujet a fortement évolué en 5 ans.

La question de la monnaie unique européenne constitue l’un des revirements les plus spectaculaires de Marine Le Pen. À la veille de sa seconde campagne présidentielle, l’euro était la cible du programme du Front national. Il était accusé d’être la première cause des politiques austéritaires et surtout du déficit commercial français. Dans son programme de 2017, la candidate défendait le « rétablissement d’une monnaie nationale adaptée à notre économie, levier de notre compétitivité ».

L’abandon de l’euro a pesé sur le débat de l’entre-deux tours de 2017

Mesure emblématique de sa précédente campagne, le retour du franc a finalement été l’une des plus grandes faiblesses. Marine Le Pen s’est retrouvée en difficulté dans le débat de l’entre-deux tours face à Emmanuel Macron. Interrogée sur les modalités précises, elle avait exposé un projet confus de cohabitation d’une monnaie nationale et d’une monnaie commune, pour les échanges internationaux.

Anxiogène chez les Français, notamment les épargnants et les retraités, la proposition a vite été abandonnée après la défaite de 2017. Invitée de France 2, cinq mois après la présidentielle, Marine Le Pen reconnaissait que cette sortie, « perçue comme brutale » avait entraîné dans la population « une véritable crainte ». « Je pense que plutôt qu’une sortie brutale, il faut retrouver nos souverainetés les unes après les autres », avait-elle alors reconnu. « La souveraineté monétaire clôturera le processus. » La proposition d’organiser dans les six mois suivant l’élection, un référendum sur la sortie de l’Union européenne, est également abandonnée. Elle était portée depuis 2014.

La mise en sommeil de la proposition de la sortie de l’Union européenne ou de la zone euro est actée pour de bon en 2019 à l’occasion des élections européennes. Défendant une approche « pragmatique » lors des vœux à la presse en janvier, Marine Le Pen souligne que l’abandon de l’euro n’est « plus une priorité ». Sur la politique monétaire, le programme ne se borne plus qu’à demander une modification du fonctionnement de la zone euro.

Des réformes « par secteur »

Le Rassemblement national fait alors campagne sur la « réforme en profondeur » des traités, proposant par exemple la suppression de la Commission européenne (et le maintien du Conseil européen et du Parlement). Aujourd’hui, sur ce point précis, le programme a évolué. Il est désormais question de déposséder la Commission de certains de ses pouvoirs « inconstitutionnels », et de la transformer en « un secrétariat du Conseil ». Le programme, intitulé « Pour une Europe des nations et des peuples » projetait déjà de transformer l’Union européenne en une « Alliance européenne des nations ».

Reléguée au second plan, la souveraineté monétaire laisse la place à des priorités réaffirmées : souveraineté frontalière, économique et budgétaire. Plutôt que des ruptures brutales, Marine Le Pen déclare à cette étape que l’on peut « envisager par secteur » des traités alternatifs aux traités européens existants. C’est cette Europe à la carte, cette Europe des « coopérations » sur laquelle Marine Le Pen fait désormais campagne. Une façon plus subtile et discrète d’avancer.

Autre aggiornamento de taille : Schengen. Si en 2017 elle envisageait de suspendre ces accords de libre circulation, elle prône désormais leur renégociation. « Il est évident qu’aujourd’hui, compte tenu de la composition de l’Union européenne et de son fonctionnement, il est assez difficile d’envisager d’obtenir une unanimité [des voix] sur la capacité à récupérer l’intégralité de la maîtrise de nos frontières », avait-elle reconnu en 2021. Récemment, seule la pandémie de covid-19 avait permis des dérogations aux accords.

Des références plus discrètes dans la propagande électorale, qui ne fait plus mention d’une sortie de l’Europe

L’évolution des documents de campagne est symptomatique de la nouvelle stratégie du Rassemblement national vis-à-vis de son programme européen. En 2017, le retour de la « souveraineté (monétaire, législative, territoriale, économique) » était cité comme le premier des 144 engagements du programme. « Une négociation sera engagée avec nos partenaires européens suivie d’un référendum sur notre appartenance à l’Union européenne », pouvait-on lire. De cette consultation, proposée un an après le vote du Brexit, il n’en est plus question.

Cinq ans plus tard, les références à l’Union européenne sont beaucoup plus discrètes. Dans le résumé (22 propositions), la candidate propose d’ « arrêter l’immigration incontrôlée en donnant la parole aux Français par référendum » en guise de première mesure. Il faut aller à la cinquième page pour retrouver une proposition ciblant nommément l’organisation européenne. Marine Le Pen propose de « sortir du marché européen de l’électricité pour retrouver des prix décents ».

C’est au milieu du manifeste présidentiel de 36 pages qu’il est fait référence à la « création d’une Alliance Européenne des Nations », alliance « qui a vocation à se substituer progressivement à l’Union Européenne ». « Cette Europe des Nations libres et souveraines, assumant son héritage millénaire, sera celle des coopérations et viendra mettre un terme au projet de ceux qui veulent faire de l’Union européenne un super-État fédéraliste chargé d’idéologie », est-il précisé.

Remise en cause de la primauté du droit européen

En réalité, certaines propositions de la candidate, notamment sur le volet de la souveraineté juridique, mettraient de fait la France en porte-à-faux la France vis-à-vis de l’Union européenne. Marine Le Pen souhaite inscrire « la supériorité du droit constitutionnel français sur le droit européen […] Tous les textes européens qui sont contraires à notre loi suprême [n’auront] pas d’application dans notre droit français », exposait-elle en janvier.

La primauté de la Constitution sur le droit international ne s’appliquerait pas seulement à l’immigration, « mais aussi dans toutes les matières, permettant ainsi à la France de concilier son engagement européen avec la préservation de sa souveraineté et avec la défense de ses intérêts », selon le livret thématique dédié à l’immigration.

Or, ce type de disposition serait contraire aux traités, aux engagements européens que la France a signés et reviendrait à sortir du droit européen. Sauf à renégocier ces traités, ce qui nécessiterait l’unanimité des Etats membres sur ce projet. « C’est une attaque en règle contre le droit européen qui serait sans doute jugée inacceptable par les autres pays de l’Union européenne. A terme, cela pourrait conduire au Frexit », expliquait récemment Dominique Rousseau à Challenges. « Sous un emballage modéré, c’est de facto la sortie de l’UE que propose Marine Le Pen », dénonce également Philippe Lamberts, coprésident du groupe des Verts-ALE au Parlement européen, dans La Croix.

Si des infractions aux valeurs de l’Union européenne sont constatées, des sanctions financières peuvent être décidées. La suspension du versement de fonds européens est également un autre moyen de pression. La Pologne a notamment fait l’objet d’une procédure d’infraction, pour sa réforme judiciaire controversée. Elle a écopé l’an dernier d’une lourde sanction (un million d’euros d’astreinte par jour).

La « priorité nationale d’accès au logement social et à l’emploi », défendue par Marine Le Pen, placerait la France dans une situation incompatible avec les traités européens. La proposition de baisser de 5 milliards d’euros la contribution française au budget européen contreviendrait également au cadre financier pluriannuel 2021 à 2027, déjà voté par l’Union. Enfin, la lutte contre les « marchandises frauduleuses » impose de « rétablir une surveillance nationale des frontières ». Une autre entorse au marché unique européen.

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