TikTok : « Il n’y a pas de lien négatif avéré et systématique avec le développement cognitif de l’adolescent », estime un chercheur

TikTok : « Il n’y a pas de lien négatif avéré et systématique avec le développement cognitif de l’adolescent », estime un chercheur

Ce lundi, la commission d’enquête sur TikTok a auditionné Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation à l’Université Paris-Cité. Le chercheur a présenté des données aux sénateurs qui sont venues nuancer leurs craintes sur l’influence des écrans et des réseaux sociaux sur les capacités cognitives des adolescents et leur bien-être.
Louis Mollier-Sabet

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Si, sur les aspects technologiques ou géopolitiques, la commission d’enquête a pu approfondir sa réflexion, les craintes des sénateurs sur les aspects développementaux pour les adolescents qui utilisent le réseau social ont trouvé un écho plus mesuré. « On a très peu de données sur ce que TikTok produit sur le cerveau en développement, avec un temps de recul extrêmement faible », a d’emblée prévenu Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation (Université Paris Cité), avant de tout de même donner quelques éléments de réponses aux sénateurs de la commission d’enquête. » Au manque de recul et de données s’ajoute la difficulté à établir une causalité entre le temps passé devant les écrans et capacité cognitives.

« Il peut y avoir des variables cachées, comme le statut socio-économique »

« La plupart des études sont corrélationnelles : on ne sait pas si c’est le temps d’écran qui produit des effets sur le développement cognitif et socioémotionnel, ou si c’est le développement cognitif et socioémotionnel qui explique un temps accru passé devant les écrans », a expliqué Grégoire Borst. « D’autant plus qu’il y a des variables latentes qui pourraient expliquer une éventuelle corrélation. Par exemple le statut socio-économique des familles, avec des conditions de vie qui font qu’ils passent plus de temps devant les écrans, et qu’il explique aussi des différences de développement cognitif et socioémotionnel », ajoute-t-il.

En particulier, les difficultés psychologiques observées chez les jeunes depuis la crise sanitaire, sont difficilement interprétables comme liées à une explosion de l’utilisation des écrans, qui a pourtant été observée pendant le confinement : « C’est très difficile à trancher, parce qu’il y a une covariation de l’augmentation du temps passé devant les écrans et une dégradation globale de la santé mentale des adolescents postcovid. Vu le stress chronique généré et ce que ça produit en termes de dépression, on peut se dire que ça va dans le sens de dire que la covid a été une période très particulière, plutôt qu’un rôle propre des écrans. »

Le directeur du laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant (LaPsyDÉ - CNRS) détaille : « Il y a quand même eu un discours très particulier adressé aux adolescents à ce moment-là : on n’était pas très loin de ‘vous allez être responsables de la mort de vos grands-parents’. Ça a été une période très particulière pour un cerveau très particulier : à l’adolescence, on passe d’un lien d’attachement au sein de la cellule familiale à un attachement qui se fait au sein d’un groupe social extérieur. Or les réseaux sociaux n’ont pas qu’un aspect négatif : ils ont permis aux adolescents de maintenir du lien social avec leurs pairs pendant le confinement. »

« Il y a très peu de données qui suggèrent un effondrement massif du développement cognitif de l’enfant et de l’adolescent depuis les années 1990 »

Une fois ces précautions d’interprétation prises, les données disponibles permettent tout de même, d’établir, de façon tout à fait descriptive, qu’entre 1990 et 2017, l’augmentation du temps passé devant les écrans et l’utilisation des réseaux sociaux n’a pas été associée avec une explosion des « difficultés psychologiques ou relatives au bien-être des adolescents. » Encore une fois, les données ne permettent pas d’établir un rôle particulièrement significatif de l’utilisation des écrans dans le bien-être des adolescents, dans un sens ou dans l’autre, mais l’exposition croissante à ces nouveaux usages n’a pas été accompagnée par une explosion des difficultés psychologiques des enfants ou des adolescents, a détaillé Grégoire Borst.

Mais « le sujet, est-ce celui du bien-être ? » lui a demandé Claude Malhuret, président du groupe Les Indépendants. « On peut aussi considérer que si les réseaux sociaux rendent neuneu, quelqu’un qui y passe 5h par jour peut avoir un bien-être largement supérieur à celui qui n’y passe que quelques secondes et se pose des problèmes personnels. Ma question porte sur le plan cognitif et l’acquisition des connaissances, où je suis un peu resté sur ma faim », a détaillé le rapporteur de la commission d’enquête. « J’ai très peu abordé la question cognitive parce que les données sont encore moins convaincantes », a répondu le chercheur au sénateur.

« J’entends bien qu’il y a une crainte légitime, mais on n’a pas de lien avéré, systématique et négatif, avec le développement cognitif de l’enfant au-delà de 3-4 ans. En dessous, il y a des données cohérentes et convergentes qui semblent suggérer que cela entraîne du retard sur le langage, la reconnaissance des émotions, la motricité fine, qui ne sont pas irrattrapables ensuite. Mais après cet âge-là, il y a très peu de données qui semblent suggérer qu’on a un effondrement massif du développement cognitif de l’enfant et de l’adolescent du fait du temps qu’ils passent devant les écrans. »

« Ce n’est pas le réseau social lui-même, mais l’effet sur le sommeil, qui a des effets en cascade sur les apprentissages »

Visiblement « sur leur faim » face à ces réponses et les différentes remontées du terrain que les sénateurs peuvent avoir, Mickaël Vallet, président de la commission d’enquête, a tenté de creuser : « Qu’est-ce qui fait qu’on a des enseignants qui nous rapportent des difficultés de concentration et qui nous expliquent que quand ils en parlent aux gamins, ils découvrent qu’ils sont sur youtube à 1h du matin ? »

Là encore, le rôle des écrans, et en particulier de TikTok, est « indirect », explique Grégoire Borst : « On sait que les écrans ont un effet sur la qualité du sommeil de tout le monde. Mais pour l’adolescent il y a une convergence de problématiques : ils sont en déficit de sommeil beaucoup plus important parce que leur cycle du sommeil se décale de plus de 2h, alors que l’institution n’a pas modifié son temps scolaire. Ensuite, le sommeil joue sur la neuroplasticité et les capacités de mémorisation. Ce n’est pas le réseau social lui-même, ou sa structuration, mais l’effet sur le sommeil, qui a des effets en cascade sur les apprentissages. »

Ainsi le chercheur estime qu’en termes de politique publique, une « éducation au sommeil » pourrait avoir plus d’effets qu’une éventuelle régulation des réseaux sociaux et/ou du temps passé devant les écrans. À cet égard, une réforme du temps scolaire aurait, selon lui, des effets « miraculeux » : « Quelque chose qui coûte peu cher à l’institution et qui produit des effets massifs sur les apprentissages, c’est décaler de deux heures la première heure de cours des adolescents. Vous allez voir, c’est miraculeux. »

« Ceux qui jouent beaucoup aux jeux vidéos développent même sans doute de meilleures capacités attentionnelles que nous »

Qu’à cela ne tienne, la sénatrice LR Céline Boulay-Espéronnier soulève un autre problème : même si l’utilisation de TikTok n’a pas d’effet propre, le temps passé sur le réseau social est bien du temps qui n’est pas passé à faire autre chose ? « Bien sûr », répond Grégoire Borst, qui attire tout de même l’attention de la sénatrice sur le présupposé de sa question, qui est que le temps passé devant un écran ou sur un réseau social serait perdu : « La difficulté, c’est la question de ce que vous faites sur votre écran. Les adolescents ne sont pas engagés que dans un visionnage passif de vidéos sur TikTok. C’est très différent d’être engagé dans de la création de contenus. Là-dessus, on n’a pas de données : c’est très difficile d’analyser cette granularité. »

Sur d’autres activités en revanche, des données sont disponibles, et elles ne vont pas dans le sens d’une perte de chance cognitive à cause du temps passé devant les écrans. « Les adolescents ont la capacité de se concentrer, les capacités attentionnelles ne se sont pas effondrées. Ceux qui jouent beaucoup aux jeux vidéos développent même sans doute de meilleures capacités attentionnelles que nous. Et je parle de ceux que l’on n’aime pas, les jeux de tir à la première personne, avec des effets qui se maintiennent jusqu’à deux ans après l’arrêt d’utilisation. Deux ans, on aimerait ça pour tous les apprentissages, c’est absolument formidable », estime Grégoire Borst.

« On n’a jamais eu de dissociation aussi forte entre nos systèmes éducatifs et la réalité du quotidien de ces adolescents »

D’après lui, les difficultés de concentration constatées, à l’Ecole notamment, ne viennent pas tant d’une baisse des « capacités attentionnelles » des enfants et des adolescents à cause de l’utilisation des réseaux sociaux, mais plutôt d’une baisse de la motivation à l’apprentissage : « La concentration c’est aussi de la motivation intrinsèque. On n’a jamais eu de dissociation aussi forte entre nos systèmes éducatifs et la réalité du quotidien de ces adolescents, qui voient bien qu’il y a un hiatus entre ce qu’on demande de faire à l’école et un monde où l’on a tous à disposition toute la connaissance créée dans l’humanité en 15 ms. »

Le chercheur en neurosciences « ne dit pas qu’il ne faut pas apprendre de connaissances », mais plutôt que « si on ne passe pas par une explication de pourquoi il faut apprendre de la connaissance, on se retrouve dans une situation complexe. » Et Grégoire Borst de conclure : « Aujourd’hui, on a besoin de connaissance pour pouvoir juger l’information à laquelle on est exposé. »

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