Une tribune devenue symbole de fracture dans le cinéma français. Interrogé ce vendredi 29 mai lors de l’assemblée générale du groupe, le président du directoire de Canal + Maxime Saada, a assumé le durcissement de la position de la chaîne à l’égard des signataires de la tribune « Zapper Bolloré », publiée à la veille de l’ouverture du festival.
Ce texte, signé initialement par près de 600 professionnels du cinéma, dénonçait « l’emprise grandissante de l’extrême droite » sur le secteur culturel à travers l’influence de Vincent Bolloré, actionnaire de référence de Canal + En quelques jours, la mobilisation a pris une ampleur inédite : selon Le Monde, plus de 2 800 signataires avaient rejoint la pétition au 20 mai, parmi lesquels des acteurs, réalisateurs, producteurs, techniciens et représentants d’organisations professionnelles. Des figures reconnues du cinéma français, comme Juliette Binoche, Swann Arlaud, Jean-Pascal Zadi ou encore le réalisateur Robin Campillo, ont notamment apporté leur soutien au texte.
« Il n’est pas question d’aller traquer les techniciens qui ont signé la pétition »
Face à cette contestation, les déclarations de Maxime Saada ont provoqué une vive polémique. Le dirigeant a rejeté l’idée d’une « liste noire », tout en assumant que Canal + intégrerait désormais un nouveau critère dans ses décisions de financement. « On étudie les dossiers avec un prisme artistique et commercial. Mais je vais ajouter une nouvelle dimension : quelle est la considération portée vis-à-vis de Canal + », a-t-il déclaré. Puis, dans une formule qui a suscité des réactions, le patron de Canal + a poursuivi : « Si quelqu’un sonne chez vous, vous traite de fasciste et ensuite vous demande de l’argent, peut-être que vous ne lui donnerez pas d’argent. On va faire exactement pareil. »
Maxime Saada estime que la tribune ne visait pas seulement Vincent Bolloré, mais directement le groupe audiovisuel et ses salariés. « Quand on parle de vision fasciste à côté du nom Canal + c’est l’intégrité des équipes de Canal + qui est attaquée », a-t-il affirmé. Il a également évoqué les sifflets visant le logo de la chaîne lors de certaines projections cannoises, dénonçant un « préjudice réputationnel » subi par l’entreprise.
Le président du directoire de Canal + a néanmoins tenté de nuancer ses propos face à l’ampleur de la polémique. « Je n’ai jamais parlé de liste noire », a-t-il insisté. « Il n’est pas question d’aller traquer les techniciens qui ont signé la pétition, ni de ne plus financer des films parce qu’ils y travaillent. On ne va pas empêcher des gens de travailler pour vivre », a-t-il ajouté. Selon lui, les futurs arbitrages continueront d’être examinés « au cas par cas », en fonction des critères artistiques et commerciaux habituels, mais également de « la relation » entretenue avec le groupe.
« Ce n’est pas un sujet de liberté d’expression »
Maxime Saada a également refusé de considérer cette controverse comme un débat autour de la liberté d’expression. « Quand on ferme une chaîne comme C8 ou qu’on menace CNews, là il y a un sujet de liberté d’expression », a-t-il déclaré. « Mais dans le cas qu’on évoque, ce n’est pas un sujet de liberté d’expression. »
Le dirigeant a par ailleurs dénoncé des « tentatives de récupération politique » à un an de l’élection présidentielle. « Des gens donnent des leçons à Canal + sur le cinéma alors qu’ils n’ont rien fait pour le cinéma », a-t-il lancé, estimant que le groupe n’avait « pas de leçons à recevoir ».
Au cours de son intervention, Maxime Saada a aussi défendu le rôle joué par Vincent Bolloré dans le redressement économique du groupe. « C’est avec lui, pour ne pas dire grâce à lui, qu’on a redressé Canal + », a-t-il affirmé. « Canal + perdait 400 millions d’euros, on allait droit au mur, et le financement du cinéma, on pouvait l’oublier. »
Le patron de Canal + a également rappelé que le groupe, devenu indépendant après la scission de Vivendi fin 2024, « n’est pas contrôlé par le groupe Bolloré », même si ce dernier reste « l’actionnaire de référence ».
Une vague de réactions
Les réactions n’ont pas tardé après la prise de parole du dirigeant. Sur X, l’ancienne députée Raquel Garrido a dénoncé « un abus de position dominante » et accusé Maxime Saada d’introduire un « critère idéologique » dans les financements du groupe. « Ce faisant, c’est lui qui abîme Canal + », a-t-elle écrit, estimant que les sifflets entendus à Cannes visaient aussi « cette attitude punitive et liberticide ».
L’historien des médias Alexis Lévrier a lui aussi réagi sur le réseau social, estimant que « Maxime Saada confirme que Canal + va blacklister une partie du monde du cinéma ». Selon lui, « après les médias et l’édition, la bollorisation du cinéma aura bien lieu ».
(Avec AFP)