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Trois mois après la libération de Boualem Sansal, où en sont les relations franco-algériennes ?

En Algérie pour une visite de deux jours, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez va tenter de renouer avec les autorités algériennes un dialogue rompu par une longue crise diplomatique et politique. Avec, en toile de fond, l’incarcération du journaliste français Christophe Gleizes, accusé d’« apologie du terrorisme » par Alger.
Romain David

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Après deux ans de fortes turbulences, l’heure est-elle enfin à la sortie de crise entre Alger et Paris ? Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a décollé pour l’Algérie ce lundi, à l’invitation de son homologue Saïd Sayoud. Un déplacement de deux jours consacré aux « questions de sécurité », a fait savoir le locataire de la place Beauvau, notamment la lutte contre le terrorisme et le narcotrafic, mais aussi l’immigration illégale avec l’épineuse question du renvoi des ressortissants algériens frappés d’une obligation de quitter le territoire français. Mais ce voyage pourrait aussi avoir un sous-texte politique, après deux années de vives tensions entre les deux pays, et un début de dégel marqué par la libération de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal en novembre, initialement condamné à cinq ans de prison pour « atteinte à l’unité nationale ».

« Je verrai bien ce qu’il se passe sur place », a fait savoir Laurent Nuñez sur France Inter, alors qu’il était interrogé sur une éventuelle rencontre avec le président algérien Abdelmadjid Tebboune. « J’y vais dans un état d’esprit très constructif, et déterminé à aboutir et à réenclencher une relation sécuritaire avec l’Algérie, et même au-delà bien évidemment », a-t-il déclaré. Dans le sillage de la grâce de Boualem Sansal – finalement accordée après une demande du président allemand Frank-Walter Steinmeier, ce qui a permis à Alger de ne pas donner le sentiment de céder face à la France -, il est fort probable que le sort du journaliste Christophe Gleizes occupe une place centrale dans les discussions.

Arrêté en mai 2024 alors qu’il réalisait un reportage sur le club de football JS Kabylie, Christophe Gleizes a été condamné en juin à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme », un verdict confirmé en appel début décembre. « Son retour en France est une question de temps », veut croire Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève. « Sa libération pourrait intervenir avant la visite annoncée du pape Léon XIV en Algérie », glisse-t-il à Public Sénat.

18 mois d’escalade

Il faut remonter à juillet 2024 pour trouver le point de départ de cette flambée inédite de tensions entre la France et l’Algérie, avec la reconnaissance par Emmanuel Macron de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Située au sud du Maroc, cette ancienne colonie espagnole est largement contrôlée par Rabat depuis les années 1970, mais un mouvement indépendantiste, « Front Polisario », soutenu par l’Algérie, y réclame la tenue d’un référendum d’autodétermination.

La position française a conduit au retrait de l’ambassadeur algérien à Paris, une manière, en langage diplomatique, de signifier un profond désaccord entre deux Etats. « La France a fait le choix de sortir d’une position historique de neutralité sur ce dossier. Pour le président Tebboune, qui avait beaucoup misé sur Emmanuel Macron, cela a été une grande déception », note Hasni Abidi.

Depuis, les motifs de griefs n’ont cessé de s’accumuler, tel que le renvoi de l’influenceur algérien Doualemn Naman, expulsé du territoire français début 2025 mais aussitôt refoulé par Alger ; la mise en examen d’un agent consulaire algérien en avril ; l’expulsion de douze agents de l’ambassade française à Alger, ou encore la suspension cet été, par Paris, de l’exemption de visa pour les passeports officiels et diplomatiques algériens.

La médiation de Ségolène Royal

Dernier accrochage en date : un numéro du magazine de France 2, Complément d’enquête, diffusé le 22 janvier et intitulé « Rumeurs et coups tordus : la guerre secrète France-Algérie ». Y interviennent notamment l’ambassadeur de France en Algérie, Stéphane Romatet, rappelé à Paris en avril dernier, ou encore l’un de ses prédécesseurs, Xavier Driencourt, seulement aperçu dans la bande-annonce. Dans une dépêche, l’agence de presse algérienne a estimé que ce programme relayait « les thèses les plus rances de l’extrême droite française ». Il aurait été perçu par les autorités algériennes comme une « véritable agression », rapporte Le Figaro, au point qu’Alger n’a pas hésité à convoquer le chargé d’affaires de l’ambassade de France pour faire connaître son mécontentement.

En déplacement en Algérie au moment où éclate cette affaire, Ségolène Royal a confirmé dans une longue interview accordée à la chaîne TV2 qu’elle avait refusé de participer à ce programme. L’ex-candidate socialiste à la présidentielle a jugé son contenu « injurieux pour l’Algérie ». « Ce reportage a été commencé quand Monsieur Retailleau était ministre de l’Intérieur, donc ça ne m’étonne pas. Je pense que ça a été orienté », a-t-elle déclaré. Ces propos ont pu lui permettre de s’attirer la sympathie de ses interlocuteurs et contribué à la réussite de son séjour.

Présidente de l’Association France Algérie depuis décembre, Ségolène Royal s’est rendue de l’autre côté de la Méditerranée en dehors des canaux officiels. Elle a pu rencontrer le président Tebboune, et à revendiqué avoir obtenu le transfert de Christophe Gleizes vers une prison près d’Alger. Dans une récente interview, le chef d’Etat algérien a salué « son courage, son honnêteté intellectuelle et sa franchise ».

« D’une certaine manière, Ségolène Royal a préparé le terrain au déplacement ministériel, même si elle n’a pas été expressément envoyée par Emmanuel Macron. Ce genre de diplomatie parallèle est très apprécié », estime Hasni Abidi. « Elle est assez populaire de ce côté de la Méditerranée, parce qu’elle a une certaine compréhension des sensibilités algériennes et qu’il y a une cohérence entre les propos qu’elle tient à Paris et ceux qu’elle tient à Alger. L’accueil très chaleureux qu’elle a reçu est aussi une manière, pour le gouvernement algérien, de signifier qu’ils en veulent moins à la France qu’à certains responsables politiques », analyse le directeur du Cermam.

Après l’ère Retailleau, Laurent Nuñez reprend la main

Au cours des derniers mois, les partisans du bras de fer, en tête desquels l’ex-ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, ont largement donné de la voix, accusant régulièrement Alger de ne pas respecter ses engagements sur les questions migratoires. En octobre, les députés RN ont même réussi à faire adopter une proposition de résolution dénonçant l’accord franco-algérien de 1968, qui accorde des conditions de circulation, d’emploi et de séjour spécifiques aux ressortissants algériens.

« Le départ de l’ancien ministre de l’Intérieur explique pour une large part le retour du dialogue. Pour Alger, c’était tout sauf Retailleau ! Il a fait un usage politique d’une question diplomatique », explique Hasni Abidi. « Face à cela, il y a eu l’ambiguïté du président de la République, dont on n’a peu entendu la parole durant cette période, alors que les relations franco-algériennes appartiennent d’ordinaire au domaine réservé du chef de l’Etat. Les Algériens lui reprochent d’avoir laissé l’Algérie devenir, au-delà de l’extrême droite, un fonds de commerce politique pour le centre et la droite française. »

Sur le terrain diplomatique, le nouveau ministre de l’Intérieur a pour lui d’afficher un profil moins politique que son prédécesseur. « Laurent Nuñez a l’avantage d’aborder ces sujets en technicien plutôt qu’en politicien. Il connaît ses dossiers à fond, en particulier sur la dimension sécuritaire, notamment vis-à-vis du Sahel. Il sait que le zéro collaboration n’est pas envisageable », conclut Hasni Abidi.

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