Ukraine : comment la guerre a poussé l’Allemagne à un revirement militaire et stratégique

Ukraine : comment la guerre a poussé l’Allemagne à un revirement militaire et stratégique

Le renforcement historique du budget militaire de l’Allemagne marque un virage inédit pour la défense allemande. Poussé par l’invasion russe de l’Ukraine, le chancelier Olaf Scholz fait le choix de sortir l’Allemagne de la retenue longtemps affichée sur la scène internationale. Berlin cherche également à rompre sa forte dépendance énergétique au gaz russe.
Romain David

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Chamboulée par l’invasion russe de l’Ukraine, la géopolitique européenne apparaît déjà en pleine recomposition, quatre jours seulement après le début des hostilités. Ce week-end, l’Allemagne a amorcé un virage stratégique à 180 degrés en annonçant un renforcement de ses capacités militaires et la nécessité d’une redéfinition de sa politique énergétique, fortement dépendante des importations de gaz russe. « Le monde est entré dans une nouvelle ère », a justifié le chancelier allemand Olaf Scholz lors d’une déclaration de politique générale sur l’Ukraine dimanche, à l’occasion d’une session extraordinaire du Bundestag, le parlement allemand. Il a annoncé le déblocage d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser l’armée allemande. Berlin entend progressivement consacrer plus de 2 % de son PIB à la Défense, au-delà des objectifs fixés par l’Otan. Ces déclarations se sont également doublées d’un revirement sur les exportations d’armes, avec la livraison prochaine à l’Ukraine de 1 000 lance-roquettes, 500 missiles Stinger et 14 véhicules blindés, quand jusqu’ici Berlin rechignait à envoyer des armes létales dans les zones de conflit.

La ministre des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, l’une des figures de proue des Verts en Allemagne, avec lesquels gouverne Olaf Scholz, a confirmé une rupture avec « une forme de retenue particulière et solitaire en matière de politique étrangère et de sécurité », qui fait pourtant la spécificité de l’Allemagne depuis plusieurs décennies.

« Il n’est pas exact de dire que l’armée allemande est sous-financée »

L’armée allemande, la Bundeswehr, a été fondée en 1955. À l’époque, la recréation d’une force militaire, dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, est appuyée par les Américains ; elle s’inscrit dans un contexte de guerre froide et répond à la nécessité, pour la République fédérale d’Allemagne, de pouvoir résister à une éventuelle invasion soviétique. « Après 1990 et le démantèlement de l’URSS, une grande question se pose aux Allemands : que faire de cette armée ? », relève auprès de Public Sénat Paul Maurice, chercheur au Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Progressivement, les effectifs passent de 500 000 hommes à la fin des années 1980 à 200 000 aujourd’hui. Désormais, l’armée allemande, qui n’intervient que sous mandat de l’Onu ou de l’Otan, passe pour sous-dotée et mal équipée.

Une réputation quelque peu usurpée, relève Ronan Le Gleut, sénateur LR des Français de l’étranger et président du groupe France-Allemagne au Sénat. « L’Allemagne consacre 1,3 % de son PIB à la Défense. Certes, c’est moins que ce que réclament les objectifs fixés par l’Otan, mais il faut bien comprendre que l’Allemagne est une hyperpuissance économique. Son PIB marque un écart de 1 000 milliards avec celui de la France. Le budget allemand de la Défense est donc de 48 milliards, contre 41 milliards pour la France », note l’élu. Et pourtant, malgré cet écart, la France reste de loin la première puissance militaire de l’Union européenne. « Effectivement, il n’est pas exact de dire que l’armée allemande est sous-financée. Mais l’entretien d’un matériel plutôt obsolète avale une large partie du budget. Les Tornado, les avions de combats allemands, ont déjà plus de trente ans », explique Paul Maurice. « La bureaucratie y est également très importante, ce qui fait que les principaux postes de dépenses ne sont pas nécessairement les plus pertinents. »

La classe politique au diapason

Pour Ronan Le Gleut, les déclarations d’Olaf Scholz marquent un tournant historique. « Nous ne sommes pas sur une augmentation du budget, mais sur le déblocage d’une enveloppe exceptionnelle de 100 milliards. C’est absolument vertigineux, cela n’aura pas seulement des conséquences sur la défense allemande, mais aussi sur l’industrie du pays. » Pour autant, l’idée d’une réforme de la Bundeswehr est déjà ancienne, formulée à plusieurs reprises par les derniers ministres allemands de la Défense. Le 14 janvier dernier, devant le Parlement, la nouvelle ministre Christine Lambrecht avait ainsi plaidé pour porter à 3 % du PIB la part du budget consacré aux actions extérieures. « Mais les ministres se sont généralement heurtés à une opinion allemande plutôt pacifiste, et une classe politique qui a fait le choix de se reposer sous le parapluie nucléaire des Etats-Unis et de l’Otan », note Paul Maurice. Pourtant, l’idée a fini par faire son chemin : selon une étude de la Fondation Körber, publiée en juin 2021, 49 % des Allemands seraient favorables à un renforcement des dépenses liées à la Défense. « Cette enveloppe de 100 milliards, c’est un coup d’accélérateur indéniable, ajoute notre spécialiste, mais on peut dire que la voiture roulait déjà dans cette direction. »

Politiquement, c’est l’unité affichée par la scène politique allemande qui frappe. « Cette décision a été entérinée par un vote à l’unanimité. Même Die Linke, c’est-à-dire l’extrême gauche, l’a approuvée. C’est historique. Il faut rappeler que la SPD et les Verts sont traversés par d’importants courants pacifistes », rappelle Ronan Le Gleut. En somme, une sorte d’union sacrée transpartisane que l’on imagine mal en France, notamment à cause du contexte politique, la campagne présidentielle étant propice à l’exacerbation des clivages. Cette mise au diapason soudaine de la classe politique allemande s’explique comme une réaction à la brutalité affichée par Vladimir Poutine, par une certaine proximité géographique avec l’Ukraine – l’Allemagne a d’ailleurs accueilli ce week-end ses premiers réfugiés ukrainiens, en provenance de la Pologne -, mais aussi par le poids de l’histoire récente. « Le souvenir de la présence communiste n’est pas si loin », souligne Ronan Le Gleut. « Si la Seconde guerre mondiale n’est plus présente qu’à travers les actes de transmission et de commémoration, la partition de l’Allemagne puis la chute du mur restent dans la mémoire vive. »

Une victoire politique pour Olaf Scholz ?

Politiquement, Olaf Scholz revêt tacitement les habits de chef de guerre, et balaye ainsi les critiques des dernières semaines sur la tiédeur de Berlin vis-à-vis de la crise. Surtout, il se démarque de la figure de Gerhard Schröder, ancien chancelier et leader du SPD, devenu le symbole d’une Allemagne pro-russe, qui n’a eu de cesse de renforcer le partenariat économique et énergétique avec Moscou. « Pour le parti, c’est une révolution copernicienne. Et Olaf Scholz apparaît depuis ce week-end comme celui qui tourne l’Allemagne vers davantage de responsabilité. Evoquer une remilitarisation de l’Allemagne agite souvent de vieux épouvantails en Occident, en référence à l’entre-deux-guerres. Mais on pourrait plutôt parler d’une normalisation ; il pousse l’Allemagne à s’assumer comme puissance », analyse Paul Maurice. « Reste à voir comment il parviendra à garder la main sur les différentes composantes de la coalition. »

« Je pense qu’il faut mettre à distance les considérations de politique intérieure », nuance Ronan Le Gleut. « Ce que nous voyons d’abord, c’est une Allemagne qui prend la mesure de l’histoire ».

Rompre avec le gaz russe

Au virage militaire pourrait succéder, à moyen terme, un virage énergétique à travers différentes mesures pour rompre la dépendance allemande au gaz russe. L’Allemagne importe jusqu’à 55 % de son gaz naturel de Russie, selon les chiffres de la société pétrolière BP dans son rapport annuel « Statistical Review of World Energy ». Son acheminement est notamment assuré par le gazoduc Nord Stream 1, capable de faire passer à travers la Baltique quelque 55 milliards de m3 par an.

Berlin a largement surpris la communauté internationale en annonçant, le 22 février, la suspension de la mise en service du gazoduc Nord Stream 2, aux capacités similaires. Le pays cherche à développer depuis plusieurs années, sur le littoral de la mer du Nord, des terminaux GNL, qui permettraient d’importer du gaz liquéfié d’Amérique du Nord et du Moyen Orient. « Mais ils ne seront pas en mesure de faire venir des quantités équivalentes », avertit Ronan Le Gleut. « Un changement de fournisseurs ne réglera pas non plus le problème de dépendance énergétique », abonde Paul Maurice.

La guerre en Ukraine risque ainsi de mettre un frein à la transition énergétique d’une Allemagne qui cherche à se débarrasser de ses centrales à charbon d’ici 2030. De quoi faire, peut-être, sauter le tabou du nucléaire ? Sur la chaîne allemande ARD, le vice-chancelier et ministre du Climat Robert Habeck, membre des Verts, a admis dimanche que le gouvernement étudiait la possibilité de prolonger la durée de vie des trois derniers réacteurs allemands encore en service outre-Rhin, et dont la fermeture est prévue d’ici la fin de l’année. « Il faut prendre la mesure d’une telle annonce. Les Allemands sont très sensibles à la question du nucléaire depuis l’accident de Tchernobyl en 1986. Celui de Fukushima les a convaincus d’y renoncer, il y a plus de dix ans. » Pour autant, le nucléaire ne représente plus que 5 % de la part de production d’électricité en Allemagne, cette piste est donc loin d’apporter une alternative suffisante au gaz russe.

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