Villes/campagne : la France fracturée ?
Au sortir de l’élection présidentielle française, la problématique de « la fracture territoriale » réapparaît dans le débat public. Les discours majoritaires sur la représentation de l’hexagone opposent systématiquement les métropoles aux « territoires oubliés » de la République. Ainsi, le découpage géographique s’impose comme la norme pour penser les mesures à prendre en fonction de ces « zones » arbitrairement délimitées. Pour autant, peut-on pertinemment appréhender des espaces dans leur homogénéité ? Au-delà d’une vision binaire et figée, comment penser l’interdépendance ville-campagne ? Retour sur l’impératif de faire société dans une France clivée.

Villes/campagne : la France fracturée ?

Au sortir de l’élection présidentielle française, la problématique de « la fracture territoriale » réapparaît dans le débat public. Les discours majoritaires sur la représentation de l’hexagone opposent systématiquement les métropoles aux « territoires oubliés » de la République. Ainsi, le découpage géographique s’impose comme la norme pour penser les mesures à prendre en fonction de ces « zones » arbitrairement délimitées. Pour autant, peut-on pertinemment appréhender des espaces dans leur homogénéité ? Au-delà d’une vision binaire et figée, comment penser l’interdépendance ville-campagne ? Retour sur l’impératif de faire société dans une France clivée.
Public Sénat

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

Le fait que les électeurs ruraux aient voté Front National alors qu’Emmanuel Macron est arrivé en tête en Île-de-France a fait apparaître pour de nombreux observateurs une France coupée en deux. En effet, l’assimilation des habitants ruraux à des territoires dits « oubliés » est une grille d’explication largement répandue pour répondre à l’ascension du vote Front National à la dernière présidentielle. Tout se passe comme si naissait dans ces territoires un sentiment généralisé de désaffiliation et de relégation qui nourrirait la colère et pousserait au vote FN. Mais pour Daniel Behar, « il n’y a pas de vote rural ni de vote urbain ». Selon le géographe, « il faut relativiser ce déterminisme géographique ». Cette géographisation abusive pousse souvent à dire que le vote en faveur de Marine Le Pen est celui des plus démunis, habitant de surcroît dans des zones où sévit le chômage. Daniel Behar précise qu’il faut dissocier « la valeur absolue de la valeur relative. Si on prend le poids des pauvres au sens statistique, c’est-à-dire inférieur à 2/3 du revenu médian des Français, dans les communes rurales, il est très important. Mais en valeur absolue, les 2/3 de ces personnes les plus pauvres sont dans les grandes villes. Donc, on ne peut pas assimiler ruralité et pauvreté », précise-t-il.

Le rural : un junk space ?

Autrement dit, amalgamer tous les territoires ruraux participe à une forme de déterminisme territorial et à la fabrique d’un sentiment victimaire qui fait le lit du FN. Et pourtant. Même si Anne Nivat, journaliste qui retrace sa rencontre avec le monde rural dans l’ouvrage Dans quelle France on vit, prétend que le rejet naît d’un sentiment plus que de statistiques fondées, le cœur des dynamiques se trouve bel et bien dans les villes.

Un archipel d’aires énergiques

Aujourd’hui, il est indéniable qu’une distinction s’opère entre la France compétitive des métropoles et la France des champs, moins dynamique. Comment lutter contre l’ « apartheid territorial » et réintégrer ces « tiers espaces » dans un archipel d’aires efficientes ? Cette corrélation était d’ailleurs plus probante autrefois comme le rappelle Daniel Behar :

« l’Histoire de la France s’est politiquement et institutionnellement  constituée à partir du rural. Justement parce que nous sommes très centralisés, nous avons fabriqué un contrepoids qu’est la commune […]. [Le duo] ville-campagne était organiquement solidaire, c’est-à-dire que la ville faisait vivre les services pour les ruraux et inversement, les ruraux alimentaient les villes. Aujourd’hui, ce lien s’est défait parce qu’on est dans une espèce de zapping territorial. Par exemple, nous allons chez Ikea dans la métropole, les ruraux travaillent et consomment en ville etc. Donc, je pense que c’est un des défis de la puissance publique que de refaire du bien commun local ».

Néanmoins, malgré ce délitement apparent de mutualité entre l’urbain et le périurbain, la connexion perdure. Nombreux sont ceux qui circulent de l’un à l’autre pour travailler, vivre au vert, ou acheter une maison. Cette mobilité doit donc être cultivée selon Jean-François Farenc, maire de la commune de Blanot en Saône-et-Loire, qui insiste cependant sur la nécessité de créer des transports adaptés à cette société de plus en plus nomade. Il faut « replacer le local dans les conditions de la globalisation » conclue Anne Nivat.

Si aujourd’hui l’idée de « fracture territoriale » française est « tendance », cette grille de lecture simpliste et schématique ne permet pas de rendre compte de l’interdépendance des espaces et de leurs spécificités. Pour Daniel Behar, ce modèle explicatif a contribué à exacerber « une concurrence des plaintes qui a été contre-productive car au nom de l’égalité des territoires, nous sommes toujours moins égaux que le voisin ». L’idée est moins d’analyser ces lieux en termes de relégation ou d’exclusion que de les penser comme des territoires riches par leur variété. Le monde rural ne doit pas être « une pathologie à guérir », comme l’exprime la sociologue Stéphanie Vermeersch, mais un atout à cultiver pour voir renaître un « printemps des territoires ».

 

Retrouver le débat sur la France rurale dans l'émission Un Monde en Docs le 1er juillet à 22 heures, le 2 juillet à 9 heures et le 9 juillet à 18 heures.

 

Pour aller plus loin : 

  • Dans quelle France on vit d'Anne NIVAT, éd. Fayard, 2017
  • Anatomie sociale de la France. Ce que les big data disent de nous, Hervé LE BRAS, éd. Robert Laffont, 2016
  • La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires de Christophe GUILLUY, Flammarion, 2014
  • Nouvelles relégations territoriales d’Esther BENBASSA , Jean-Christophe ATTIAS, éd. CNRS, 2017 

Partager cet article

Dans la même thématique

Paris : Emergency closed-door meeting political party leaders organised by Macron
3min

Politique

Présidentielle 2027 : les Écologistes reportent l'heure du choix à décembre, Marine Tondelier toujours en lice

Réunis en conseil fédéral, les Écologistes ont adopté, selon le résultat communiqué lundi 21 septembre, à 69,44 %, une motion actant un vote des adhérents en décembre sur leur stratégie présidentielle. D’ici là, Marine Tondelier reste la candidate du parti, tandis que la direction ouvre des négociations avec les autres forces de gauche.

Le

Blois: Olivier Faure closes the Socialist Party s Summer University
7min

Politique

Glucksmann qualifié de « stagiaire » par Ségolène Royal : la primaire est-elle une machine à perdre ?

La campagne de la primaire PS/Place Publique a à peine commencé, et déjà le piège de la division apparaît. Ségolène Royal a usé d’un qualificatif peu amène à l’encontre du favori, Raphaël Glucksmann. Elle a été rappelée à l’ordre par la commission d’organisation de la primaire. C’est toute la dualité de ce processus de sélection « censé lancer une dynamique » d’un camp tout en « maximisant les divisions », note Pierre-Nicolas Baudot, politiste, spécialiste de la gauche.

Le

Villes/campagne : la France fracturée ?
9min

Politique

« Faire la transition vers une IA durable constitue un impératif environnemental, mais peut aussi devenir un facteur de compétitivité pour la France », selon un rapport du Sénat

Consacré à l’empreinte environnementale de l’IA et dans la continuité des travaux de 2020 de la commission de l’aménagement du territoire et du développement durable, le Sénat publie ce lundi 21 septembre les conclusions de son rapport présenté par les rapporteurs Guillaume Chevrollier (LR), Damien Michallet (LR) et Simon Uzenat (PS).

Le