Illustration Echarpe de Maire tricolore
Credit:SICCOLI PATRICK

Violence envers les élus : « Avec la polarisation de la vie politique, le rapport à la violence a beaucoup évolué » 

Les élections municipales et l’installation des nouveaux maires ont été émaillées par des épisodes de violences : huées à Creil et Mantes-la-Jolie, saccage de la mairie de Fresnes, propos racistes à l’encontre du maire de Saint-Denis. Des faits qui interrogent sur la violence en politique. Un phénomène ardu à caractériser et à étudier, de par son caractère à la fois objectif et subjectif, pour le sociologue Michel Wieviorka.
Mathilde Nutarelli

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

« La manière dont se sont passées les élections municipales n’est pas une réussite. » C’est par ces mots que Sébastien Lecornu a répondu, cet après-midi, au président du groupe communiste à l’Assemblée nationale Stéphane Peu, qui l’interrogeait sur les propos racistes dont a été victime le nouveau maire de Saint-Denis Bally Bagayoko.

Le scrutin, qui s’est tenu les 16 et 22 mars derniers, a été émaillé par divers incidents : huées des sortants à Creil ou à Mantes-la-Jolie, saccage de la mairie de Fresnes, démission du maire de Moncontour en Bretagne après des intimidations, et enfin propos racistes contre le maire de Saint-Denis sur CNews. Cette litanie relance dans le débat public la question des violences en politique, et plus particulièrement envers les élus, à quelques jours de la fin des élections municipales.

Une hausse de 13,5 % en 2023

Ce phénomène, loin d’être récent, est de mieux en mieux comptabilisé et pris en compte par les pouvoirs publics. Depuis l’incendie du domicile du maire de Saint-Brévin en 2023, l’Association des maires de France (AMF) et le ministère de l’Intérieur ont amélioré le décompte des faits violents ciblant les élus, et en particulier les élus locaux. Ainsi, en 2023, selon Beauvau, les agressions envers ces derniers ont augmenté de 13,5 %, après une hausse de 32 % en 2022. En 2024, elles diminuaient de 9 %.

« La sortie de la violence ne peut pas se faire uniquement par la répression, il faut en traiter les causes »

Concernant les propos racistes visant Bally Bagayoko, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a annoncé cet après-midi devant les députés étudier la possibilité de poursuites pénales et la constitution en partie civile du préfet de Seine-Saint-Denis à la plainte de l’édile. Pour lutter contre les violences faites aux élus, des dispositifs de soutien ont été mis en place et un renforcement des sanctions pour ce genre d’acte a été adopté en mars 2024, alignant la peine encourue sur le régime des attaques aux personnes dépositaires de l’autorité publique (7 ans de prison et 100 000 euros d’amende maximum). Sans pour autant empêcher les faits décrits plus haut. « La sortie de la violence ne peut pas se faire uniquement par la répression, il faut en traiter les causes », assure Michel Wieviorka, sociologue et auteur de La Violence (2012, éditions Pluriel).

« Si on regarde les choses sur la très longue durée, on s’aperçoit qu’il y a moins de meurtres en politique »

Après de tels actes, qui surviennent un mois après la mort du militant d’ultra-droite Quentin Deranque dans un affrontement avec des militants antifascistes, la question que peuvent se poser certains est : la violence politique est-elle en augmentation ? Les statistiques sont trompeuses : elles dépendent de la façon dont elles sont mesurées et de la propension des victimes à déclarer les violences dont elles sont victimes. « C’est une idée qu’on ne peut jamais démontrer vraiment, sauf s’il y a une augmentation spectaculaire ou massive, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui », explique Michel Wieviorka, « la violence transite par différentes formes et concerne toutes sortes d’acteurs. Si on regarde les choses sur la très longue durée, on s’aperçoit qu’il y a moins de meurtres en politique, mais cela ne veut rien dire ». Rappelons, par exemple, que Léon Blum a été agressé dans la rue par des membres des Camelots du Roi en 1936.

« Chaque période historique produit ses formes de violences »

Pour le chercheur, la difficulté dans la mesure de la violence en politique tient au fait qu’elle est à la fois objective et subjective. « Ce que l’on considère comme étant de la violence peut changer entre les individus et dans le temps. Quand les agriculteurs commettent de graves violences, par exemple, ce n’est pas perçu comme de la violence, mais comme de la protestation », précise-t-il. De plus, à chaque période historique, la violence ne s’exprime pas de la même manière : « Chaque période historique produit ses formes de violences : vers 1096, un pape avait demandé l’interdiction de l’arbalète parce qu’elle créait une disproportion dans la guerre », précise le sociologue.

« Dans cette polarisation, le rapport à la violence a beaucoup évolué »

Tout est une question de perception, donc. La période que nous vivons, dans laquelle la violence est socialement condamnée mais immédiatement accessible et partagée via les moyens de communication, peut créer un sentiment de violence. C’est ce qu’explique Xavier Crettiez, professeur de sciences politiques à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, dans un entretien au Monde : « La violence de la vie politique n’est pas inédite en France […]. [Elle est] beaucoup plus visible [qu’avant] ». « Le paysage politique français s’est tellement transformé ces dernières années, avec l’effondrement de la gauche et de la droite et la polarisation », analyse Michel Wieviorka, « dans cette polarisation, le rapport à la violence a beaucoup évolué : le Rassemblement national s’érige en pourfendeur de la violence et la France Insoumise ne veut pas se couper de certaines formes de violence ». Dans ce contexte, les élus locaux, au contact de leurs administrés, sont les premiers échelons dans la réception de cette violence. « Le maire est proche de la population et quand le climat est délétère, l’interaction peut mal tourner. Cela a toujours existé », assure le sociologue.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Jerome Durain nouveau President. Session du conseil regional de Bourgogne-Franche-Comte
9min

Politique

Sénatoriales : en Côte-d’Or, entre Rebsamen et Patriat, un seul François devrait être candidat

L’ancien ministre du gouvernement Bayrou et ex-président du groupe PS du Sénat envisage de se présenter aux sénatoriales. A condition que François Patriat, patron des sénateurs macronistes, ne se représente pas. Les deux en parlent ensemble et veulent éviter de se présenter l’un contre l’autre. S’il est élu, reste à voir dans quel groupe ira François Rebsamen, ou s’il cherchera à en créer un nouveau…

Le

Illustration of the headquarters of the French media group Canal +
9min

Politique

Tribune anti-Bolloré et réaction de Canal + : le cinéma français au bord de la fracture

Après la tribune anti-Bolloré signée par près de 600 professionnels du cinéma, la riposte du patron de Canal+, Maxime Saada, a déclenché une onde de choc politique et culturelle. Entre accusations de « maccarthysme », dénonciation d’une « caste gauchiste » et inquiétudes sur l’emprise idéologique du groupe Vivendi, la polémique révèle une fracture profonde, celle d’un cinéma français pris entre dépendance économique et bataille culturelle.

Le

People vote in Bordeaux for the legislatives elections
6min

Politique

Municipales 2026 : un électeur sur six a utilisé l’IA pour l’aider dans son choix de vote, révèle une étude

Les élections municipales ont vu, pour la première fois en France, un nombre significatif d’électeurs, environ un sur six, faire appel à l’IA conversationnelle pour déterminer leur choix de vote, d’après une étude Toluna Harris Interactive. Une pratique encore très minoritaire, mais qui interroge sur l’influence politique réelle de l’IA à un an de l’élection présidentielle.

Le

New Caledonia’s vote on independence from France
4min

Politique

Elections provinciales en Nouvelle-Calédonie : le texte visant à élargir le corps électoral adopté en commission au Sénat

A l’approche des élections provinciales en Nouvelle-Calédonie qui se tiendront le 28 juin, la commission des lois du Sénat a adopté la proposition de loi organique visant à élargir le corps électoral aux natifs de l’Archipel. L’exécutif, qui compte aller plus loin en y intégrant également les conjoints des natifs, déposera son amendement en séance publique, cet après-midi.

Le

La sélection de la rédaction

Présidences de commissions, places au Bureau : comment se dessine le renouvellement des postes au Sénat ?
6min

Parlementaire

Violences contre les élus : députés et sénateurs adoptent le texte, mais retirent une disposition fustigée par la presse

La commission mixte paritaire (CMP) réunie ce mardi 27 février à l’occasion de la proposition de loi renforçant la sécurité des élus locaux et la protection des maires, s’est avérée conclusive, les 14 députés et sénateurs ayant adopté à l’unanimité un texte de compromis qui renforce notamment les sanctions pénales en cas de violences à l’égard des élus. En revanche, l’article 2 bis de la nouvelle loi qui allongeait les délais de prescription en cas d’injure et de diffamation publiques envers des élus locaux, a été retirée devant la polémique soulevée par les sociétés de journalistes ainsi que de nombreux avocats, qui dénonçaient une atteinte à la loi de 1881 sur la liberté de la presse. L’Assemblée nationale et Sénat examineront le texte de la CMP respectivement les mardi 12 et jeudi 14 mars 2024.

Le