« La manière dont se sont passées les élections municipales n’est pas une réussite. » C’est par ces mots que Sébastien Lecornu a répondu, cet après-midi, au président du groupe communiste à l’Assemblée nationale Stéphane Peu, qui l’interrogeait sur les propos racistes dont a été victime le nouveau maire de Saint-Denis Bally Bagayoko.
Le scrutin, qui s’est tenu les 16 et 22 mars derniers, a été émaillé par divers incidents : huées des sortants à Creil ou à Mantes-la-Jolie, saccage de la mairie de Fresnes, démission du maire de Montoncour en Bretagne après des intimidations, et enfin propos racistes contre le maire de Saint-Denis sur CNews. Cette litanie relance dans le débat public la question des violences en politique, et plus particulièrement envers les élus, à quelques jours de la fin des élections municipales.
Une hausse de 13,5 % en 2023
Ce phénomène, loin d’être récent, est de mieux en mieux comptabilisé et pris en compte par les pouvoirs publics. Depuis l’incendie du domicile du maire de Saint-Brévin en 2023, l’Association des maires de France (AMF) et le ministère de l’Intérieur ont amélioré le décompte des faits violents ciblant les élus, et en particulier les élus locaux. Ainsi, en 2023, selon Beauvau, les agressions envers ces derniers ont augmenté de 13,5 %, après une hausse de 32 % en 2022. En 2024, elles diminuaient de 9 %.
« La sortie de la violence ne peut pas se faire uniquement par la répression, il faut en traiter les causes »
Concernant les propos racistes visant Bally Bagayoko, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a annoncé cet après-midi devant les députés étudier la possibilité de poursuites pénales et la constitution en partie civile du préfet de Seine-Saint-Denis à la plainte de l’édile. Pour lutter contre les violences faites aux élus, des dispositifs de soutien ont été mis en place et un renforcement des sanctions pour ce genre d’acte a été adopté en mars 2024, alignant la peine encourue sur le régime des attaques aux personnes dépositaires de l’autorité publique (7 ans de prison et 100 000 euros d’amende maximum). Sans pour autant empêcher les faits décrits plus haut. « La sortie de la violence ne peut pas se faire uniquement par la répression, il faut en traiter les causes », assure Michel Wieviorka, sociologue et auteur de La Violence (2012, éditions Pluriel).
« Si on regarde les choses sur la très longue durée, on s’aperçoit qu’il y a moins de meurtres en politique »
Après de tels actes, qui surviennent un mois après la mort du militant d’ultra-droite Quentin Deranque dans un affrontement avec des militants antifascistes, la question que peuvent se poser certains est : la violence politique est-elle en augmentation ? Les statistiques sont trompeuses : elles dépendent de la façon dont elles sont mesurées et de la propension des victimes à déclarer les violences dont elles sont victimes. « C’est une idée qu’on ne peut jamais démontrer vraiment, sauf s’il y a une augmentation spectaculaire ou massive, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui », explique Michel Wieviorka, « la violence transite par différentes formes et concerne toutes sortes d’acteurs. Si on regarde les choses sur la très longue durée, on s’aperçoit qu’il y a moins de meurtres en politique, mais cela ne veut rien dire ». Rappelons, par exemple, que Léon Blum a été agressé dans la rue par des membres des Camelots du Roi en 1936.
« Chaque période historique produit ses formes de violences »
Pour le chercheur, la difficulté dans la mesure de la violence en politique tient au fait qu’elle est à la fois objective et subjective. « Ce que l’on considère comme étant de la violence peut changer entre les individus et dans le temps. Quand les agriculteurs commettent de graves violences, par exemple, ce n’est pas perçu comme de la violence, mais comme de la protestation », précise-t-il. De plus, à chaque période historique, la violence ne s’exprime pas de la même manière : « Chaque période historique produit ses formes de violences : vers 1096, un pape avait demandé l’interdiction de l’arbalète parce qu’elle créait une disproportion dans la guerre », précise le sociologue.
« Dans cette polarisation, le rapport à la violence a beaucoup évolué »
Tout est une question de perception, donc. La période que nous vivons, dans laquelle la violence est socialement condamnée mais immédiatement accessible et partagée via les moyens de communication, peut créer un sentiment de violence. C’est ce qu’explique Xavier Crettiez, professeur de sciences politiques à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, dans un entretien au Monde : « La violence de la vie politique n’est pas inédite en France […]. [Elle est] beaucoup plus visible [qu’avant] ». « Le paysage politique français s’est tellement transformé ces dernières années, avec l’effondrement de la gauche et de la droite et la polarisation », analyse Michel Wieviorka, « dans cette polarisation, le rapport à la violence a beaucoup évolué : le Rassemblement national s’érige en pourfendeur de la violence et la France Insoumise ne veut pas se couper de certaines formes de violence ». Dans ce contexte, les élus locaux, au contact de leurs administrés, sont les premiers échelons dans la réception de cette violence. « Le maire est proche de la population et quand le climat est délétère, l’interaction peut mal tourner. Cela a toujours existé », assure le sociologue.