Violences sexuelles en politique : les cellules d’écoute des partis ont-elles une utilité ?

Violences sexuelles en politique : les cellules d’écoute des partis ont-elles une utilité ?

Rendre obligatoire les cellules d’écoute dans les partis, créer une « instance indépendante » pour recueillir la parole des femmes… Au fil des révélations de cas violences sexuelles et sexistes en politique, les idées émergent pour trouver le bon niveau de protection.
Simon Barbarit

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Tout juste élu à la tête de la commission des finances de l’Assemblée nationale, Éric Coquerel est l’objet d’accusations de comportements inappropriés à l’égard de femmes. C’est la militante féministe, Rokhaya Diallo qui a mis les pieds dans le plat, vendredi matin sur RTL.

Relégués, pour le moment, au rang de simples « rumeurs », le député LFI, Manuel Bompard a invité, Rokhaya Diallo à livrer ces témoignages, s’ils existent, « à la justice ». Le député rappelle, à ce titre, qu’aucun témoignage ou signalement concernant Éric Coquerel n’a été adressé « à la cellule de La France insoumise en charge des violences sexuelles et sexistes ».

Éric Coquerel : pas de signalement à la cellule d’écoute

Mis en place à la fin de l’année 2018 par les instances de LFI, ce Comité de suivi contre les Violences Sexistes et Sexuelles, uniquement composé de femmes, avait été saisi récemment d’un témoignage relatant des faits supposés de violences sexuelles de la part de Taha Bouhafs. Le journaliste avait fini par renoncer à son investiture LFI aux législatives à Vénissieux.

Mais rien de tel pour le moment, au sujet du président de la commission des Finances. « Notre comité n’a jamais reçu aucun signalement concernant le député Éric Coquerel, pour quelque fait que ce soit », indique l’instance dans un communiqué.

Faut-il pour autant faire de ces cellules d’écoutes l’Alpha et l’Omega de la lutte contre les violences sexuelles et sexistes au sien des partis politiques ? Sur BFM-TV, la députée Nupes-LFI, Sandrine Rousseau a proposé de rendre obligatoire ce type d’instance au sein des partis comme c’est le cas dans les universités ou dans la fonction publique.

« Ne pas s’encombrer avec des personnes qui sont mises en cause pour des faits d’agression sexuelle »

« Pourquoi pas. Mais est ce que ce sera une garantie de transparence quand le parti décide de la composition de l’instance, fixe la procédure de recueil des témoignages, de la délibération… », note Laurence Rossignol, ancienne ministre des familles de l’enfance et des droits des femmes. L’actuelle sénatrice socialiste insiste surtout sur l’importance de « dissocier la justice pénale et la déontologie d’un parti. Le droit pénal ne tient pas le parti politique en l’état. C’est-à-dire que les deux ne sont pas liés. L’intérêt collectif dans une formation politique, c’est de ne pas s’encombrer avec des personnes qui sont mises en cause pour des faits d’agression sexuelle », souligne-t-elle.

Au Parti socialiste, les cellules d’écoute sont montées de façon temporaire lorsqu’un signalement survient. « Ça permet aux personnes qui enquêtent de ne pas être en lien avec les personnes qui en font l’objet. J’ai participé à deux enquêtes et elles ont été productives. Les personnes mises en cause n’ont plus été investies pour une élection par la suite », relate Laurence Rossignol.

« Les femmes ont besoin de plusieurs niveaux de protection »

En novembre dernier, les membres du « MeToo politique, publiait une tribune demandant aux partis politiques de faire preuve d’exemplarité » dans les désignations et les parrainages politiques. EELV, le PS, LFI, Génération écologie et Génération(s) avaient répondu positivement à l’appel.

« Les femmes ont besoin de plusieurs niveaux de protection. L’efficacité des cellules d’écoute dépend de ceux qui la composent, ce sont les limites lorsqu’on lave son linge sale en famille », appuie Mathilde Viot, auteure de « l’homme politique, moi j’en fais du compost » (ed. Stock), et membre de l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique.

Né dans la foulée du « MeToo politique, l’Observatoire milite pour doter la Haute Autorité pour la transparence de la publique d’une compétence en matière de recueil des signalements.

L’idée d’une « instance indépendante » a également été évoquée par Sandrine Rousseau. « Il nous manque un échelon. Nous avons une Haute Autorité pour la transparence de la publique qui s’est mise en place après les procès de détournement de fonds des élus. Il n’existe pas d’équivalent pour les violences faites aux personnes et particulier les femmes », a-t-elle développé sur franceinfo, en proposant de confier cette mission au Médiateur de la République.

« Quelle serait la légitimité de la Haute autorité par rapport à la justice ? Certes, la Haute autorité créé du droit lorsqu’il s’agit de conflits d’intérêts et d’incompatibilité pour des reconversions. Mais elle travaille sur pièces. Recueillir des témoignages ce n’est pas tout à fait la même chose », note Laurence Rossignol.

« De plus en plus de femmes à droite commencent maintenant à parler »

Les formations politiques de droite sont-elles en retard dans la prise en compte de ces enjeux ? Le secrétaire général des Républicains, Aurélien Pradié s’est, à plusieurs reprises, montré sceptique sur l’opportunité de cellules d’écoute préférant miser sur la sensibilisation des élus. Au RN, c’est le Bureau exécutif qui est officiellement chargé de traiter les cas de violences sexuelles. « Mais nous n’en avons pas eu jusqu’à présent », assurait Marine Le Pen récemment. De quoi laisser perplexe.

« Ce n’est pas dans la culture de droite de s’attaquer à ces dominations. Mais de plus en plus de femmes à droite commencent maintenant à parler », observe Mathilde Viot. C’est d’ailleurs l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique qui avait recueilli les témoignages des deux femmes mettant en cause Damien Abad, lorsqu’il était membre des Jeunes Centristes.

> > Lire notre article. Affaire Abad : « Des ministres ont démissionné pour moins que ça » accuse Annick Billon

« Toutes les initiatives pour recueillir la parole des femmes sont louables. Mais à multiplier les organisations, on perd en visibilité. Et je ne suis pas sûr que laver son linge sale en famille par des cellules d’écoute internes aux partis, soit la bonne échelle », estime également Annick Billon, présente centriste de la délégation au Droits des femmes du Sénat qui rappelle que des cellules de veille existent déjà au sein des deux assemblées.

Annick Billon considère qu’il ne faut pas non plus stigmatiser la vie politique car « les violences sexuelles sont présentes dans l’ensemble de la société ». Pour Mathilde Viot, au contraire, ces comportements sont surreprésentés « dans un milieu qui recherche encore une incarnation viriliste fondée sur le sexisme et l’agressivité ».

« Je ne dirais pas qu’il y a une spécificité du monde politique. Tous les lieux de pouvoirs masculins créent un climat favorable à l’exercice du harcèlement », conclut Laurence Rossignol.

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