Visite d’Itamar Ben Gvir à l’esplanade des mosquées : « La situation peut toujours exploser, mais il ne semble pas que ce soit le cas maintenant »
Le 3 janvier, Itamar Ben Gvir, le nouveau ministre de la Sécurité nationale israélien, figure de l’extrême droite, a visité l’esplanade des mosquées à Jérusalem, risquant de provoquer des heurts. Denis Charbit, professeur de science politique à l’université ouverte d’Israël, revient, dans un entretien accordé à Public Sénat, sur les enjeux qui sous-tendent cette visite et sur ses impacts sur la zone.

Visite d’Itamar Ben Gvir à l’esplanade des mosquées : « La situation peut toujours exploser, mais il ne semble pas que ce soit le cas maintenant »

Le 3 janvier, Itamar Ben Gvir, le nouveau ministre de la Sécurité nationale israélien, figure de l’extrême droite, a visité l’esplanade des mosquées à Jérusalem, risquant de provoquer des heurts. Denis Charbit, professeur de science politique à l’université ouverte d’Israël, revient, dans un entretien accordé à Public Sénat, sur les enjeux qui sous-tendent cette visite et sur ses impacts sur la zone.
Mathilde Nutarelli

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Le 3 janvier, Itamar Ben Gvir, le nouveau ministre israélien de la Sécurité nationale, figure de l’extrême droite et condamné pour incitation à la haine, s’est rendu en visite sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem. Cet endroit sous haute tension est le troisième lieu saint de l’islam, mais également un lieu sacré pour le judaïsme. Il y règne un statu quo selon lequel les non-musulmans ne peuvent s’y rendre qu’à certaines heures et qui leur interdit d’y prier. Ce que remettent en question Itamar Ben Gvir et ses partisans. C’est depuis l’esplanade des mosquées qu’avait démarré la guerre des onze jours en mai 2021.
La visite du ministre israélien a immédiatement suscité des réactions sur le plan international, notamment une condamnation des Etats-Unis, ainsi que de la Jordanie ou encore de l’Arabie saoudite. Denis Charbit, professeur de science politique à l’université ouverte d’Israël, détaille pour Public Sénat les enjeux de cet événement et les conséquences qu’il peut avoir pour la zone. Entretien.

En 2000, la deuxième Intifada (2000-2005) a démarré suite à la visite d’Ariel Sharon, alors leader de l’opposition d’extrême-droite, sur l’esplanade des mosquées. Y a-t-il eu d’autres visites de ce genre qui ont créé des heurts depuis ?

Il y a eu d’autres visites de ce genre depuis, elles n’ont pas provoqué des heurts analogues à l’Intifada, qui a été l’événement marquant, car assez long. Par exemple, Itamar Ben Gvir s’y était déjà rendu quand il était député. En revanche, même si ces visites n’ont pas entraîné de troubles majeurs, l’esplanade des mosquées, qu’on appelle aussi mont du temple est l’épicentre du conflit israélo-palestinien depuis une décennie. C’est incontestablement le lieu le plus sensible de la zone, d’où les multiples avertissements, inquiétudes et mises en garde, entre autres du Hamas. Il n’y a pas encore de réaction immédiate à la visite de Ben Gvir, mais la prise de risque est importante.

Y a-t-il réellement de plus en plus de juifs qui se rendent sur l’esplanade des mosquées pour y prier ?

Sur la question du mont du temple, ou de l’esplanade des mosquées, il y a un grand conflit entre juifs orthodoxes. Les trois-quarts d’entre eux n’y vont pas, pour des raisons religieuses, et les règles rabbiniques l’interdisent. Cependant, il reste un quart très actif et militant qui y va pour affirmer sa présence. En effet, depuis les années 2000 s’est constitué un mouvement venant d’en bas consistant à remettre en cause l’interdiction de prier à cet endroit. Il y a beaucoup plus de juifs religieux qui vont y prier qu’avant. Ils constituent certes une minorité, mais ils peuvent faire des dégâts.

Que cherche Itamar Ben Gvir en effectuant cette visite ?

Il faut rappeler qu’Itamar Ben Gvir est une personnalité très contestée. Cette visite était une promesse de campagne, il la tient. Il semblait qu’il avait dit à Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien, qu’il ne le ferait pas. Mais en vérité, on ne sait pas trop s’il l’a fait avec son accord. S’ils sont de mèche, Netanyahou préférera qu’on dise qu’il s’y est opposé.
Le nouveau gouvernement israélien est conservateur, beaucoup de ses membres veulent que rien ne bouge. Ben Gvir, lui, est un révolutionnaire. Il veut de la casse, que ça bouge, attirer l’attention sur lui. C’est un vieil adolescent immature qui veut apparaître comme le ministre voyou, le trublion, celui qui garde cette culture militante de l’agit-prop.
Je pense qu’il faut néanmoins bien saisir de quoi nous parlons. C’est un événement qui a duré treize minutes, Ben Gvir s’est rendu dans un lieu, entouré de policiers, est resté debout, a murmuré quelques paroles et est reparti. Cela ne justifie ni une volée de bois vert, ni la réponse à sa provocation, même s’il faut le critiquer car il ne faut pas alimenter la poudrière. Malheureusement, les symboles jouent, et si cela dégénère, tout le monde paiera. Il faut espérer que les Palestiniens sauront résister à la tentation de répondre à la provocation par la provocation.
Ce qui est tragique, c’est que s’il n’y a aucune réaction majeure, suite à la provocation d’Itamar Ben Gvir, cela lui bénéficiera dans l’opinion. En Israël, on est toujours en campagne électorale, tout gain emporté se verra lors des prochaines élections. Dans le rapport de force interne, il y a donc 1-0 pour Itamar Ben Gvir, d’autant que la veille, il avait consenti à obéir à la demande explicite de Netanyahou de ne pas se rendre sur l’esplanade des mosquées. Cela séduit une partie de l’électorat.

La position est-elle tenable pour Netanyahou, est-il pris en étau ?

Il est pris en étau, oui. Cela fait partie du rapport de force entre les deux hommes. Pour Netanyahou, qui reste un pragmatique, il est impensable de bouger car il sait bien que cela peut déboucher en poudrière. Il aurait préféré que cette visite n’ait pas lieu. Il en paie d’ailleurs déjà le prix : le report de sa visite prochaine aux Emirats Arabes Unis, sa première visite officielle depuis qu’il est redevenu Premier ministre. Jusqu’à présent, il peut néanmoins estimer qu’on a tiré les marrons du feu et que la situation reste sous contrôle.

Quel est l’impact de la visite d’Itamar Ben Gvir sur celui-ci ? Est-il encore tenable ?

Netanyahou a quand même des responsabilités importantes, il sait y faire en général, il ne tire pas prétexte de cet événement pour tout bousculer. Il ne veut pas se mettre à dos les Etats-Unis, l’Europe et les Nations unies. Il y a deux dossiers qui l’intéressent en priorité, et l’esplanade des mosquées n’en fait pas partie. Le premier, c’est le nucléaire iranien. Le second, c’est la normalisation des rapports avec l’Arabie saoudite. Il veut finir son mandat avec cela, c’est avec cet argument qu’il tient sa coalition. Or, rompre le statu quo sans avancement des négociations à un niveau plus large entraînera forcément la complication des relations avec les Etats-Unis, l’Europe, mais aussi avec l’Arabie saoudite.

Quelles sont les conséquences diplomatiques de cet événement ?

La première conséquence de la visite de Ben Gvir peut être sur le terrain. Sur le plan diplomatique, je ne pense pas que cela aille très loin, pas au-delà du report de la visite diplomatique aux Emirats Arabes Unis, en tout cas. Les Américains restent très prudents, même s’ils ont condamné, ils attendent que cela s’accumule un peu, avant de réagir. C’est une violation du statu quo, ne le minimisons pas, mais c’était juste une visite de treize minutes.

Après la visite d’Itamar Ben Gvir, y a-t-il un risque d’escalade entre les populations sur place ?

La visite a été encadrée, sur place cela n’a qu’un peu bougé. On est dans un dialogue de sourds. La situation peut toujours exploser, mais il ne me semble pas que ce soit le cas maintenant.
La période la plus à risque, c’est pendant les fêtes religieuses. Le pire, c’est quand il y a coïncidence entre fêtes juives et musulmanes. Il y a toujours une flambée à ce moment-là, même si cela peut exploser à tout instant. Depuis sept ans, c’est en général toujours de l’esplanade des mosquées que cela part.

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