C’est la faiseuse de roi, en l’occurrence, de reine. Sarah Knafo, candidate Reconquête à la mairie de Paris, a franchi de justesse la barre des 10 % ce dimanche, lui permettant de se qualifier pour le second tour. Elle a néanmoins annoncé ce mardi qu’elle se désistait pour « faire barrage à la gauche » et aider Rachida Dati à battre le socialiste Emmanuel Grégoire. Comment comprendre son score, à une élection où l’extrême-droite est traditionnellement faible, dans une ville où elle l’est encore davantage ?
« La droite conservatrice parisienne peut se tourner vers l’extrême-droite, mais pas vers le RN »
Paris n’est pas un territoire facile pour l’extrême-droite, en particulier pour le Rassemblement national (RN). En 2020, aux dernières municipales, le candidat du parti à la flamme Serge Federbusch avait enregistré 1,47 % des voix. Ce dimanche, Thierry Mariani, son successeur, a fait très légèrement mieux avec 1,61 %. « Thierry Mariani n’avait pas beaucoup d’espoir. Paris reste la grande terre de mission du RN. La sociologie des grandes villes est assez peu porteuse pour le parti, la capitale en particulier », explique à Public Sénat Gilles Ivaldi, chercheur au Cevipof, « le RN y a été très handicapé par le positionnement social de Marine Le Pen. La droite conservatrice parisienne peut se tourner vers l’extrême-droite, mais pas vers le RN, parce qu’il a un discours trop social ».
La défaite du RN ne sonne pas pour autant le glas du vote d’extrême-droite à Paris : les candidats Reconquête, le parti fondé par Éric Zemmour pour la présidentielle de 2022, y enregistrent de meilleurs scores. 8,16 % à l’élection présidentielle de 2022 pour son fondateur et 10,4 % aux municipales de 2026 pour Sarah Knafo. Le score de la liste d’arrondissement de cette dernière atteint même 22,6 % dans le XVIe arrondissement de Paris, 12,98 % dans le VIIIe ou encore 10,9 % dans le VIIe. Des résultats importants pour la ville, mais à relativiser, pour Stéphane Zumsteeg, directeur du département politique et opinion à l’institut de sondage Ipsos BVA. « A l’élection présidentielle de 2022, Reconquête et le RN totalisaient presque 14 % ensemble, comme Marion Maréchal et Jordan Bardella aux élections européennes. Si on additionne les deux scores de 2026, on arrive à 12 %. En termes de niveaux, cela n’a rien d’exceptionnel, il n’y a pas de percée », résume-t-il.
« Les quartiers bourgeois de Paris, c’est la clientèle de Sarah Knafo »
Qui sont les électeurs de Sarah Knafo à Paris ? « C’est le cœur électoral de François Fillon : une droite très libérale économiquement et conservatrice socialement, qui s’est raidie dans le temps sur les questions d’identité et d’immigration et qui est favorable à l’union des droites », analyse Stéphane Zumsteeg. Un processus qu’il appelle la « trocadérisation », du nom de l’esplanade du Trocadéro où François Fillon, alors candidat à la présidentielle embourbé dans les affaires, avait tenu un meeting rassemblant ses soutiens le 5 mars 2017. « Les quartiers bourgeois de Paris, c’est la clientèle de Sarah Knafo », corrobore Gilles Ivaldi, « un vote plus conservateur, ancré à droite, religieux et clairement plus riche ». La candidate Reconquête, avec sa campagne qui ressemblait, sur de nombreux aspects, à celle du démocrate Zohran Mamdani à la mairie New York, a par ailleurs réussi à toucher un électorat plus large qu’Éric Zemmour, d’après le chercheur : « Sarah Knafo a présenté une dimension plus sympathique, jeune et modérée en apparence. Elle a gommé les marqueurs les plus extrêmes. Son profil a pu séduire un électorat rebuté par le profil plus dur d’Éric Zemmour. Elle a ratissé plus large que lui ».
Rachida Dati, une personnalité « clivante »
Outre un électorat de droite séduit de plus en plus par l’extrême-droite et le profil dynamique et jeune de Sarah Knafo, un autre facteur a joué dans le vote Reconquête à Paris : la personnalité de la candidate LR, Rachida Dati. « Son score décevant est en partie dû à sa personnalité clivante, qui n’a pas plu à cet électorat. On pense aux affaires, qui pèsent comme une épée de Damoclès pour un électorat moraliste, traumatisé par les affaires Fillon et Sarkozy », résume Stéphane Zumsteeg, « Sarah Knafo a pris plus de voix à Rachida Dati qu’a Thierry Mariani ». Autre grief : le ralliement de Rachida Dati au camp macroniste avec son entrée au ministère de la Culture en 2024. « Une partie de la droite parisienne n’a pas pardonné à Rachida Dati d’avoir rejoint Emmanuel Macron. Elle fait partie historiquement de l’entourage de Sarkozy, d’une droite qui s’assume. Ce ralliement a pu agacer ou contrarier une partie de la droite », ajoute Gilles Ivaldi. De quoi perdre quelques voix issues de l’électorat de Sarah Knafo en faveur de la candidate LR au second tour, assure-t-il.
« Le RN reste hégémonique à l’extrême-droite »
Mais la longueur d’avance qu’a prise Reconquête sur le RN à Paris n’est pas généralisable à l’ensemble du pays. « Ce serait une erreur de projeter sur 2027 ce qu’il s’est passé à Paris. Sarah Knafo s’est fait une notoriété et a réussi son coup. Mais aujourd’hui, l’espace de l’extrême-droite est occupé largement par le RN et rien ne laisse penser que Sarah Knafo viendrait bousculer le rapport de force entre le RN et Reconquête. Le RN reste hégémonique à l’extrême-droite » affirme Gilles Ivaldi. Ce qui n’empêcherait pas Sarah Knafo, forte de ses 10 % à Paris et de son retrait stratégique pour favoriser la victoire de Rachida Dati dans la capitale, d’aller chasser sur les terres du RN et de la droite en 2027.