Yann Arthus-Bertrand : « Notre façon de vivre est en train de détruire la vie sur Terre »

Yann Arthus-Bertrand : « Notre façon de vivre est en train de détruire la vie sur Terre »

Public Sénat vous propose le regard, l’analyse, la mise en perspective de grands experts sur une crise déjà entrée dans l’Histoire.Aujourd’hui, le regard de… Yann Arthus-Bertrand, photographe, fondateur de GoodPlanet. Le réalisateur nous alerte sur notre façon de vivre et pousse un véritable coup de gueule contre les pratiques chinoises.
Public Sénat

Par Rébecca Fitoussi

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Je crois savoir que vous avez été infecté vous-même par le coronavirus. Comment allezvous ?

J’ai eu une forme bénigne par rapport à d’autres. J’ai eu un gros coup de fièvre une nuit et ensuite, pendant huit jours j’ai dormi comme un fou, je n’avais jamais autant dormi de ma vie. Ce qui m’a étonné c’est cette perte de goût et d’odorat, c’est assez impressionnant. Maintenant tout va bien, je mange à nouveau mais j’ai perdu 6 kg.

A aucun moment vous n’avez eu peur ?

Jamais ! Jamais ! Je n’ai pas senti que j’étais vraiment malade. Pas mal de mes copains ont été touchés, mon associée, son mari… Donc je savais que ça allait passer, je ne m’inquiétais pas trop.

Plus de la moitié de la planète est confinée, pour beaucoup d’entre nous c’est assez théorique, assez virtuel, mais pour vous qui avez passé des années à la parcourir cette planète… Qu’est-ce que ça vous inspire ? C’est vertigineux d’imaginer cela ?

C’est assez étonnant parce que je suis en train de faire un film qui s’appelle « Legacy » qui est la suite du film « Home » et on était en pleine réflexion sur le monde d’aujourd’hui, ce qu’il fallait changer… Et d’un seul coup, ça remet tout à plat. Je voulais avoir des images de villages et les images qui viennent des drones sont sans personne, c’est inimaginable ! On va dans une espèce de monde complètement inconnu. On vient de faire une tribune dans Le Monde avec des copains où on explique qu’il y en a marre des Chinois ! Nous, en tant qu’écolo, ça fait quand même 30 ans qu’on se bat pour les cornes de rhinocéros, les ailerons de requin, l’ivoire… Quand on voit les vidéos des marchés chinois, on a l’impression que tous les animaux de la liste rouge de l’UICN (ndlr : Union internationale pour la conservation de la nature) et de WWF sont dans les marmites des Chinois. On en a marre ! D’autant plus que la Chine devait accueillir la grande COP sur la biodiversité en octobre prochain ! Ils ont les moyens d’arrêter complètement le commerce des animaux sauvages, donc c’est leur responsabilité ! C’est invraisemblable ! Les serpents, les chiens, les chats, les chauves-souris… Ils bouffent tout ! Et cette façon de faire nous a amené le virus, c’est évident !

C’est l’activité humaine dans son ensemble qui est en question… La déforestation qui nous rapproche toujours plus du milieu animal et donc d’un réservoir de virus… Le trafic international et les marchés d’animaux sauvages… Quelle conclusion en tirezvous ? L’activité humaine est décidément dévastatrice ?

Non, il ne faut pas voir ça comme cela. Je pense que l’humanité veut toujours faire plus, veut avoir plus, on le sait. Quand on réfléchit à l’histoire du monde, les années industrielles après la guerre, c’était finalement une course à manger plus, à avoir plus de confort, et en fin de compte on vit tous beaucoup plus vieux et beaucoup plus riche, il y a plus de démocratie, le monde va beaucoup mieux. Le problème c’est qu’on n’a pas fait attention à la nature autour de nous. Aujourd’hui quand tu entends les chiffres de WWF disant qu’on a perdu en 40 ans 60% du vivant, c’est inimaginable. C’est inimaginable d’entendre ces chiffres et de ne pas être capable de réagir ! Alors oui ! Bien sûr c’est l’activité humaine. Mais il ne faut pas oublier que quand je suis né (ndlr : 1946) on était 2 milliards, aujourd’hui on est près de 8 milliards, 8 milliards de personnes à nourrir. La population a été multipliée par 4 et notre consommation de viande a été multipliée par 8, consommation de poisson par 8 aussi. Tout cela, la planète ne peut pas le supporter ! Il y a des choses très faciles à faire, pas forcément devenir complètement végétarien, mais au moins arrêter de consommer cette viande industrielle qui détruit la planète. Mais il y a comme un déni, on ne peut pas s’empêcher de continuer, continuer, continuer… Je ne suis pas un collapsologue, mais quand les scientifiques nous parlent de la 6ème extinction de l’espèce, ça interroge ! C’est quand même la mort de mes petits-enfants et arrières petits-enfants… C’est énorme et on est incapable de réagir, ça me sidère.

En décembre 2018, sur le plateau de Public Sénat, vous aviez justement eu cette phrase-choc « On va vers la fin de l’humanité »… Vous faisiez alors référence aux conséquences de l’action des hommes sur le climat et l’environnement… Cette phrase prend tout son sens aujourd’hui ?

L’homme est en tous cas responsable de ce qui est en train de se passer. Quand on voit la proximité de ces animaux sur les marchés chinois, les uns sur les autres, pleins de sang, abattus sur les étalages, on comprend comment on en est arrivé là. On voit bien qu’on ne peut pas continuer comme ça ! Notre façon de vivre est en train de détruire la vie sur Terre, et je ne suis pas le seul à la dire, on est des centaines de milliers à la dire ! Je reçois énormément de mails de gens qui me disent qu’on va vers un nouveau monde, qui me demandent de signer des pétitions, tout le monde parle d’un nouveau monde… Mais on ne sait pas ce qui va se passer. Cela va certainement amener un peu plus de bon sens dans notre façon de vivre.

La nature reprend ses droits ? Se venge ? On peut le voir comme ça ?

Mais ça ne veut rien dire la nature ! On fait partie de la nature ! Nous sommes nature ! Ce n’est pas la nature qui reprend ses droits, c’est le circuit de la vie au quotidien qui continue. Vous savez, dans mon film « Planète Océan » on avait montré que lorsqu’il y avait des infections et une sorte d’explosion de la vie sous-marine, et bien c’étaient les virus qui régulaient le plancton qui était en train d’exploser. C’est un peu ce qui est en train de se passer. C’est intéressant, c’est une réflexion qu’on doit avoir sur notre façon de vivre. Et puis cela nous apprend aussi à côtoyer la mort. On est tous mortels et parler de la mort tous les jours nous fait beaucoup réfléchir. Je le vois bien avec les gens qui m’entourent. J’ai 74 ans et je vois comme ils font attention à moi. On était un peu étrangers à cette notion de mort et aujourd’hui on est en plein dedans. Je pense en effet que le monde sera un peu différent après, je l’espère en tous cas !

Il est encore temps de faire quelque chose ? Ce n’est pas trop tard ? Vous faites partie des pessimistes ou des optimistes ?

Ça dépend comment j’ai dormi. [rires] En fin de compte, la solution est extrêmement simple, en tous cas sur le changement climatique. C’est d’essayer de moins consommer d’énergies fossiles, c’est simple ! Il y a une espèce d’égoïsme des nations et au lieu d’organiser toutes ces COP qui ne servent pas à grand-chose, il suffirait que chaque année on se dise par exemple qu’on va consommer 10% d’énergies fossiles en moins. On est incapable de faire ça, aujourd’hui c’est « open bar ». Avec le pétrole qui est descendu à 20 dollars, c’est pire que tout. Il y a quelque chose dont on parle peu en ce moment, c’est le permafrost, ces terres gelées, c’est 20% des terres de l’hémisphère Nord, c’est dingue. On travaille beaucoup avec les scientifiques qui sont en Russie et au Canada, et ce qu’ils nous racontent est dramatique sur la fonte des glaces ! On nous parle du coronavirus aujourd’hui, mais il y a beaucoup de virus dans le permafrost. Ce n’est pas du catastrophisme, il faut accepter le monde tel qu’il est, moi aussi je fais partie de ce monde qui a pollué, qui a vécu, mais la question est : est-ce qu’on va changer quelque chose, est-ce qu’on en est capable ? On est poussé par cette religion, cette tyrannie de la croissance ! On en vit de cette croissance, vous comme moi. L’ennemi c’est vous, c’est moi, c’est notre façon de vivre, il n’est pas ailleurs, et c’est difficile de se battre contre soi-même.

L’eurodéputé EELV Yannick Jadot demande un Grenelle du monde d’après… C’est une idée que vous trouvez intéressante ?

Toutes les initiatives sont bonnes à prendre, je n’en critiquerai aucune ! Je suis pour tout ! Mais il ne faut pas trop rentrer dans la politique. Moi qui vote vert depuis toujours, là je me dis que je vote plus par romantisme que par efficacité. Aujourd’hui il faut sortir de ce débat politique qui oppose les uns aux autres, c’est ensemble qu’on va y arriver.

C’est encore le politique qui peut faire quelque chose ? Ou le politique a perdu votre confiance ?

Chacun est dans sa zone d’influence. Les politiques ont leur zone d’influence, le particulier a sa zone d’influence, moi en tant qu’activiste j’ai la mienne. Chacun doit faire ce qu’il peut dans sa zone d’influence. Qu’on soit architecte ou constructeur de bagnoles ! Ça ne sert à rien de râler les uns contre les autres. Il n’y a pas d’un côté les très méchants du CAC 40 et de l’autre les très gentils écologistes. Malheureusement le monde ne marche pas comme ça. On a tous des enfants, on a tous pris conscience des choses mais il y a des gens plus ou moins prisonnier du système. Moi je ne vends pas du pétrole, je ne dirige pas un supermarché donc c’est beaucoup plus facile pour moi de parler de décroissance que pour des gens qui dépendent de la croissance. Je regardais par exemple toutes les faillites des laiteries. Les producteurs devraient vendre leur lait à 40 ou 45 centimes le litre et on leur achète à 30 centimes. Mais comment est-ce possible que nous ne soyons pas capables de payer le basique, le bon prix aux gens qui nous nourrissent ? On est prisonnier du système du moins cher et cela nous a menés à la perte. C’est évident !

Donc votre confiance dans le politique est mesurée…

J’imagine le travail du gouvernement tous les matins avec tous les dossiers à traiter, c’est énorme, ils sont en train de traiter l’urgence, ils n’ont malheureusement pas la possibilité d’avoir une vision, de traiter l’après. Je ne suis plus l’homme d’avant qui râlait sur tout et en colère, j’ai bien compris qu’on était prisonnier de notre système et, je le répète, chacun dans sa zone d’influence fait ce qu’il peut.

Cette crise pourrait-elle vous inspirer pour réaliser un nouveau film ?

Pas un nouveau mais continuer celui que je suis en train de faire : « Legacy », la suite de «Home » qui a été vu par 600 millions de personnes, donc les enjeux sont très importants. Ce qui se passe en ce moment m’a fait complètement changer ma vision et ce que je veux raconter à la fin du film. Ce n’est pas encore très clair mais dans mon travail, il y aura un avant et un après, c’est évident ! Le monde est différent et on voit le monde différemment aujourd’hui. D’ailleurs on va remettre mon film « Human » sur YouTube dans les prochains jours, dans une version inédite, la version longue de 3H20.

 

Interview réalisée par Rebecca Fitoussi @fitouss

 

Yann Arthus Bertrand : « Il y en a marre des Chinois ! Ils ont les moyens d’arrêter le commerce des animaux sauvages, c’est leur responsabilité »

 

Documentaires de Yann Arthus Bertrand à voir sur Public Sénat : « La soif du monde » mardi 7 avril à 22h, « Terra » vendredi 10 avril à 22H et « Planète Océan » lundi 13 avril à 18H.

 

Relire notre entretien croisé avec les représentants religieux Haïm Korsia, Mgr de Moulins-Beaufort et Tareq Oubrou :

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