Mortalité, contamination, abattage… L’épidémie de dermatose nodulaire en six questions

Alors que plus de 3 000 bovins ont déjà été abattus face à la dermatose nodulaire contagieuse, des parlementaires et des vétérinaires se sont réunis ce 15 janvier pour faire le point sur les connaissances scientifiques actuelles concernant la maladie.
Romain David

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Biguine, une vache brahmane de six ans venue spécialement de Martinique, aura fait le déplacement pour rien. La vache égérie de l’édition 2026 du Salon international de l’agriculture, arrivée en Haute-Saône il y a quelques semaines pour s’acclimater à l’hiver métropolitain, ne participera pas au grand raout annuel du monde paysan. Ni aucune de ses congénères. Conséquence de l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) qui frappe l’Hexagone depuis cet été : aucun bovin ne sera présenté dans les allées du salon, a annoncé mercredi son président Jerôme Despey. Une décision inédite dans l’histoire du « SIA ». En début de semaine pourtant, Annie Genevard, la ministre de l’Agriculture, indiquait que l’épizootie était « sous contrôle » et qu’il n’y avait « plus de cas actif ».

À ce jour, les autorités sanitaires ont abattu plus de 3 000 bovins pour tenter d’endiguer la propagation de cette variole bovine. Une situation qui nourrit la colère et le désarroi des éleveurs, sur fond d’adoption du traité de libre-échange avec les pays du Mercosour. Au Sénat, où l’on suit cette affaire de très près, la commission des affaires économiques a lancé une mission flash, pilotée par quatre rapporteurs. Leurs conclusions sont attendues le 4 février. Ce jeudi 15 janvier, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), une délégation de députés et de sénateurs chargée d’éclairer le Parlement sur certains choix à caractère scientifique et technologique, organisait une table ronde avec différents vétérinaires. L’occasion de faire le point sur l’état des connaissances scientifiques sur la maladie.

Qu’est-ce que la dermatose nodulaire contagieuse ?

La dermatose nodulaire contagieuse est une maladie exotique grave, d’origine virale, qui affecte les bovins. « C’est une maladie qui conduit à l’apparition de nodules évolutifs sur tout le corps de l’animal. Ils ont beaucoup de fièvre, souffrent d’anorexie, d’abattement. On constate une chute de la lactation, ce qui a des conséquences importantes pour la baisse de production dans les élevages », explique Barbara Dufour, vétérinaire, professeur émérite de maladies contagieuses et d’épidémiologie à l’école vétérinaire d’Alfort. « On pourrait la considérer comme une sorte de variole des bovins. Vu la gravité de la variole humaine, vous imaginez bien la gravité de cette maladie pour les animaux. »

L’incubation de la DNC peut durer 4 semaines, par ailleurs, seuls 40 % des bovins présentent des symptômes, ce qui peut compliquer sa détection car les tests sanguins ne sont pas concluants sur les animaux asymptomatiques. Le taux de mortalité des animaux contaminés par la DNC atteint les 10 %. Il n’existe aucun traitement à ce jour, seulement un vaccin, celui-ci est réputé pour son efficacité et ne présente aucun danger pour l’homme.

Comment se transmet-elle ?

La DNC est particulièrement contagieuse. La morbidité, c’est-à-dire le nombre d’animaux malades dans un même foyer, peut grimper jusqu’à 50 %. Barbara Dufour évoque deux types de transmissions.

La transmission la plus importante et la plus classique est dite « vectorielle », c’est-à-dire qu’elle passe par un tiers : un bovin infecté se fait piquer par une mouche, qui ira ensuite piquer un autre animal et ainsi le contaminer. « C’est une transmission passive, mais très efficace par la pullulation des mouches dans les élevages », souligne la vétérinaire, qui rappelle toutefois que ces insectes ne sont pas en mesure de parcourir des dizaines de kilomètres, à moins de se retrouver dans un véhicule.

Il existe également une transmission par contact entre les animaux, via des sécrétions infectantes comme la salive et les larmes. Mais aussi une transmission qui peut s’opérer par du matériel souillé, comme des seringues ou des bottes. Le virus est très résistant dans le milieu extérieur, où il peut survivre plusieurs heures.

Selon un rapport de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), un bovin qui a des signes cliniques peut contaminer autour de lui entre 16 et 19 animaux. La probabilité qu’un autre élevage soit contaminé dans un périmètre de 5 kilomètres autour d’un foyer infecté est de 95 %.

Comment la maladie est-elle arrivée en France ?

La dermatose nodulaire contagieuse a été recensée pour la première fois en Zambie en 1929, certainement apparue sur des animaux sauvages, probablement des zébus ou des bovins. Elle s’est étendue sur l’ensemble du continent africain, avant de gagner l’Asie au début du XXIe siècle. L’Europe est touchée depuis une dizaine d’années, avec un épisode important dans les Balkans entre 2016 et 2017.

Elle a été détectée pour la première fois en France le 29 juin 2025, en Savoie. Depuis, 117 foyers ont été recensés à travers trois grandes aires géographiques : les Alpes, le Jura et le Sud-Ouest. Au total, onze départements sont touchés. La souche qui circule en France est identique à celle qui circule en Italie, mais à ce stade les autorités sanitaires ignorent comment la maladie est arrivée dans l’Hexagone. Pour rappel : le principe de libre circulation des biens et des personnes à l’intérieur de l’Union européenne ne s’applique pas aux animaux d’élevage.

Plusieurs pistes sont toutefois à exclure : il est impossible qu’un insecte ait effectué le trajet depuis les régions infectées les plus proches de la France jusqu’aux élevages tricolores, – à savoir l’Italie, la Sardaigne et l’Afrique du Nord. « On a regardé tous les mouvements déclarés de bovins depuis les zones infectées dans une période considérée comme à risque, c’est-à-dire trois mois avant la détection du premier foyer en France. Or, il n’y en a pas eu », indique Olivier Debaere. « Il reste l’hypothèse forte d’un transport illégal de bovins. » Le travail des enquêteurs continue.

Est-elle dangereuse pour l’homme ?

La dermatose nodulaire contagieuse n’est pas dangereuse pour l’homme, il ne s’agit pas d’une zoonose, c’est-à-dire d’une maladie transmissible de l’animal à l’être humain.

Dans ce cas, pourquoi abattre systématiquement les troupeaux ?

La consommation de viande malade est interdite dans l’Union européenne. Par ailleurs, si dans certains pays d’Afrique et d’Asie, les modèles agricoles permettent d’échapper aux abattages de masse, en France, une prolifération de la DNC risquerait d’avoir un impact économique dévastateur sur plusieurs filières. « Cette maladie provoque des pertes conséquentes de production de lait et de viande. Mais elle altère aussi de façon conséquente la qualité des cuirs. En plus de ses conséquences importantes sur la santé et le bien-être animal, la DNC est donc également préjudiciable par son impact économique sur les filières de production et de commercialisation », souligne Olivier Debaere, directeur de crise au ministère de l’Agriculture.

Avec les spécificités de la DNC, notamment en matière de transmission, « si l’on veut avoir une chance d’éradiquer cette maladie, dès qu’un animal présente des signes cliniques, il faut abattre l’ensemble du troupeau pour éviter la contamination autour », abonde Barbara Dufour.

Comment se déroule la procédure sanitaire en cas de contamination dans un élevage ?

La procédure repose sur « 4 piliers ». En premier lieu la surveillance de l’élevage à des fins de détection précoce : obligation est faite à tout éleveur de signaler aux autorités vétérinaires, le plus tôt possible, les signes évocateurs de cette maladie. Le cas échéant, des prélèvements sont effectués et analysés dans des laboratoires agréés, selon des méthodes de diagnostic normées.

Si la contamination est avérée, la règle est celle du « dépeuplement total » pour les raisons que nous avons détaillées plus haut, c’est-à-dire l’abattage de l’ensemble des bovins de l’unité affectée. « Il s’agit d’une mesure forte, très efficace, mais très douloureuse sur le plan psychologique pour l’éleveur », souligne Olivier Debaere. Un accompagnement psychologique et des indemnisations sont prévus par l’Etat.

Dans le même temps, il est interdit de transporter des bovins dans un rayon de 50 kilomètres autour des foyers infectieux pour éviter la propagation de la maladie. Dernier « pilier » : la vaccination obligatoire des bovins non contaminés qui vivent dans ce même périmètre.

Où en est la vaccination ?

La France a pu bénéficier d’une partie de la réserve de vaccins de la Commission européenne. « Seulement 17 jours se sont écoulés entre la confirmation du premier foyer et le premier animal vacciné », observe Kristel Gache, vétérinaire et directrice du réseau français de Groupements de Défense Sanitaire (GDS).

Environ 1,7 million d’animaux ont été vaccinés sur le territoire depuis la détection du virus. Cette vaccination s’est focalisée sur les territoires les plus touchés, et des discussions sont en cours au ministère de l’Agriculture quant à une possible évolution de la stratégie vaccinale, notamment un déploiement à l’ensemble du territoire national. « Une population minoritaire d’éleveurs reste réfractaire à la vaccination, elle a été identifiée, probablement influencée par la désinformation et les fake news qui circulent de manière importante sur ce sujet. Cela peut constituer une faille dans notre politique d’éradication de la maladie », alerte Kristel Gache.

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