Pénuries de médicaments : les médecins alertent sur le casse-tête de la prescription

Des représentants de différents syndicats de médecins étaient auditionnés mercredi par la commission d’enquête parlementaire sur les pénuries de médicaments. Tous évoquent des « bricolages » quotidiens face aux ruptures d’approvisionnement, avec le risque d’«une perte de chance pour le patient ».
Romain David

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Ils sont en première ligne face aux difficultés d’approvisionnement. Les pénuries de médicaments affectent largement l’exercice de la médecine. Ce mercredi 2 mai, la commission d’enquête parlementaire mise en place au Sénat sur cet épineux dossier auditionnait plusieurs responsables et représentants de syndicats de médecins. L’objectif : comprendre l’impact de ces pénuries sur la patientèle des libéraux, et voir comment la médecine de ville parvient à adapter ses prescriptions à un phénomène qui va grandissant depuis plusieurs années. En cinq ans, les ruptures de stocks ont été multipliées par plus de trois. L’Agence nationale de sécurité du médicament estime ainsi à 3 000 le nombre de molécules qui ont pu manquer à l’appel cet hiver.

Selon une liste dressée par le collectif Médecin pour demain à partir des remontées du terrain, ces pénuries auraient majoritairement touché les antibiotiques pour enfants, les corticoïdes, les sirops antitussifs, les anticoagulants, les gels anesthésiants, le paracétamol, ou encore certains médicaments contre le diabète. « On m’a signalé que des chimiothérapies avaient été décalées à l’hôpital Saint-Louis à Paris », a rapporté Benoît Coulon, membre du Conseil d’administration de Médecins pour demain, aux membres de la commission d’enquête. « Ou encore que des gens ont ramené à leur famille des antibiotiques du Maroc ou d’Israël. »

Le manque d’information

« Face à ces pénuries, les généralistes s’adaptent au mieux, le risque étant celui de ruptures qui s‘enchaînent les unes après les autres, jusqu’à ce que les indications deviennent de moins en moins pertinentes, avec un risque élevé d’effets secondaires », constate Frédéric Carvalheiro, directeur général de MG France, premier syndicat de médecins généralistes. « On fait de l’à-peu-près. On doit trouver un médicament qui ressemble, qui n’a pas toujours la même fonction, pas toujours les mêmes effets secondaires et qui peut poser un problème au patient parce qu’il n’a pas la même apparence et pas nécessairement les mêmes conditions d’utilisation », renchérit le neurologue Bruno Perrouty, président de Les Spécialistes – CSMF. « Je pense aux patients épileptiques ou parkinsoniens, pour lesquels on doit bricoler. Pour la maladie de Parkinson, il existe trois médicaments, mais qui ne sont pas absorbés de la même manière. Les patients peuvent faire des complications selon le produit. »

Premières doléances de ces professionnels : l’absence d’information, particulièrement dommageable quand le temps médical est de plus en plus compté. Il arrive ainsi au praticien de prescrire une molécule sans savoir qu’elle n’est pas disponible. Une fois en officine, le pharmacien n’est pas toujours en mesure de proposer un équivalent. « C’est vraiment embêtant. On arrive parfois à des choses catastrophiques parce que c’est une perte de chance pour le patient et un temps perdu de consultation médicale, alors qu’il est de plus en plus compté », souligne Corinne Le Sauder, généraliste et présidente de la Fédération des médecins de France (FMF).

Pour mettre fin à ce type de situation, le docteur Bruno Perrouty propose d’affiner les logiciels d’aide à la prescription utilisés par de nombreux praticiens. « Si au moment où l’on prescrit il y avait un système pour bloquer notre prescription en cas de rupture, cela nous aiderait beaucoup. », pointe-t-il.

« Il y a environ 50 % des médicaments prescrits qui ne sont pas consommés »

Autre sujet abordé au cours de cette audition, le gaspillage des produits de santé, avec des boîtes de médicaments qui finissent à moitié vide à la poubelle, ou au fond d’une armoire à pharmacie jusqu’à ce que la date de péremption les ait rendus inutilisables. « Il y a environ 50 % des médicaments prescrits qui ne sont pas consommés, ce qui coûte très cher », avance Bruno Perrouty. C’est une vraie réflexion à mener. Comment faire en sorte de ne pas distribuer des médicaments dont même le patient sait très bien qu’il ne les consommera pas pour telle ou telle raison, mais qui n’a rien dit au médecin ou au pharmacien ? » Si l’idée d’une prescription qui intégrerait un nombre précis de cachets selon la durée du traitement est régulièrement évoquée depuis quelques années, « elle est très compliquée à mettre en place », explique la sénatrice LR Pascale Gruny. Pour sa collègue Alexandra Borchio-Fontimp (LR), « c’est un peu le serpent qui se mord la queue. Plus il y a de pénurie, plus on a envie, en tant que patient, de constituer des stocks ».

Une tendance à la surmédicamentation ?

Bruno Coulon alerte également sur les effets de bord liés à la polymédication des personnes âgées. D’autant qu’en 2060 un Français sur trois aura plus de 60 ans. « C’est un vrai problème, les personnes âgées se retrouvent souvent, au-delà de 70 ans, avec huit, dix ou douze médicaments à prendre, voire plus. La médecine se complexifie. Chaque spécialité essaye de proposer le meilleur traitement possible, mais sans tenir compte nécessairement des autres traitements dans les autres spécialités. » Or, les interactions entre plusieurs molécules peuvent provoquer des effets secondaires qui, à leur tour, nécessiteront une prise en charge, voire une nouvelle prescription de médicaments.

Ce généraliste évoque aussi le volume de consommation d’antibiotiques. Selon lui, les Français continuent trop largement de plébisciter ce type de médicament, quelle que soit l’infection. « Les chiffres de l’OMS nous disent que 60 % des gens sont persuadés que les antibiotiques sont efficaces contre les virus, en France, c’est 52 % des gens », alerte-t-il. « Pour diminuer la pénurie de médicaments, pour diminuer la prescription d’antibiotiques, pour la compréhension du patient, cela demande du temps médical », insiste-t-il. « Il n’y a que comme cela que l’on arrivera à convaincre les gens de ne pas prendre d’antibiotiques. »

Prenant la parole en fin d’audition, la sénatrice LR Laurence Muller-Bronn invite à ne pas faire peser la responsabilité des pénuries « sur le dos des Français », estimant qu’il s’agit là d’une cause relativement secondaire face à une problématique systémique, qui trouve une large partie de son origine du côté de la production, avec la délocalisation des chaînes de production. « On détourne un peu le sujet de la pénurie de médicaments en culpabilisant les médecins et les patients », renchérit la sénatrice socialiste Émilienne Poumirol. « Nous sommes tous d’accord sur la nécessité de la prévention contre la surconsommation, mais c’est à la marge. Je ne crois pas que ce soit le fond du problème. »

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