Affaire Total sur le climat : « Les acteurs économiques cherchent toujours à ralentir les mutations », selon Ronan Dantec

Affaire Total sur le climat : « Les acteurs économiques cherchent toujours à ralentir les mutations », selon Ronan Dantec

Une étude montre que Total savait dès 1971 l’impact de ses activités sur le climat. L’entreprise a ensuite cherché à fabriquer « du doute » sur le réchauffement climatique. « Total a contribué à des fake news sur la question climatique », pointe le sénateur LREM Frédéric Marchand. « On ne peut pas juger. Cela fait 50 ans », tempère le sénateur LR Serge Babary.
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Total savait mais Total n’a rien fait. Ou plutôt a contre attaqué. Le pétrolier français était au courant de l’impact sur le climat de ses activités, dès 1971. Puis, entre 1988 et 1993, Total a participé à « l’effort de fabrique stratégique du doute » sur le réchauffement climatique, tout comme l’ex-entreprise Elf, qui cherche aussi à « se défendre », dès 1986. Ce sont les révélations, que relatent plusieurs médias, issues d’une étude publiée dans la revue Global Environmental Change. Menée par deux historiens et un sociologue, Christophe Bonneuil (directeur de recherche au CNRS) Pierre-Louis Choquet (sociologue à Sciences po) et Benjamin Franta (chercheur en histoire à l’université américaine de Stanford), cette recherche s’appuie sur un travail sur les archives du groupe, des ministères, ainsi que de nombreux entretiens.

Lobbying féroce

Dès 1971, un expert affirme dans Total information, le magazine de l’entreprise, que la combustion d’énergies fossiles conduit « à la libération de quantités énormes de gaz carbonique » et qu’une « augmentation de la température moyenne de l’atmosphère [est] à craindre ». L’entreprise agit ensuite pour retarder la prise de conscience quant au réchauffement climatique, entretenir l’incertitude, et freiner toute initiative qui mettrait à mal son activité, comme l’a fait Exxon aux Etats-Unis. Total et Elf visent ainsi une proposition de la Commission européenne et du gouvernement français. « Au moyen d’un lobbying féroce, elles parviendront, avec d’autres compagnies européennes, à faire échouer une proposition d’écotaxe en 1991, puis de nouveau en 1994, comme le prouvent des rapports internes », relate ainsi Le Monde. Aujourd’hui, l’entreprise, renommée TotalEnergie, a changé de stratégie à coup de « greenwashing ». Elle reconnaît le réchauffement climatique et investit massivement dans les énergies renouvelables, qui pour l’heure ne représentent cependant que 0,2 % de sa production, avant d’atteindre entre 1,1 % et 1,6 % en 2025.

« Il est […] faux de soutenir que le risque climatique aurait été tu par Total ou Elf dans les années 1970 ou depuis », a réagi le groupe, assurant que « depuis 2015, TotalEnergies est engagée dans une profonde transformation de ses activités » vers les énergies renouvelables.

« Il faudra à un moment se doter d’autorités indépendantes qui soient capables d’éclairer le débat public »

Ces révélations n’ont rien de très étonnant, selon le sénateur écologiste Ronan Dantec. « On le savait quand même à peu de chose près. Je ne suis pas vraiment surpris. Là, on a des recherches qui ont sorti des éléments factuels », souligne le sénateur de Loire-Atlantique. Pour lui, que ce soit « les pétroliers sur le réchauffement climatique, les constructeurs automobiles sur la pollution atmosphérique ou les aéroports », l’étude montre « l’incapacité des acteurs économiques à anticiper les mutations, les accompagner de manière positive. Ils cherchent toujours à ralentir les mutations ».

Selon Ronan Dantec, face à « des entreprises tellement proches des pouvoirs publics », « il faudra à un moment se doter d’autorités indépendantes qui soient capables d’éclairer le débat public en évitant que ce soit ceux qui ont la puissance médiatique qui soient ceux en capacité permanente de brouiller les débats, comme on l’a vu avec les cigarettiers aux Etats-Unis ». Il ajoute : « On peut dire que les premiers fake news étaient sur le tabac, puis sur le climat. Le climat a été le grand lieu de désinformation en raison des enjeux financiers, de mutations économiques et de remise en cause d’intérêts acquis d’acteurs extrêmement puissants ». Le sénateur de Loire-Atlantique estime que « ce scandale interroge aussi le fonctionnement des médias. Ils peuvent brouiller le débat public car les médias leur donnent de grand espace d’expression. Et on voit ça sur presque tous les sujets ».

Pour Ronan Dantec, « on peut flécher aujourd’hui comme nouvel acteur de la désinformation le secteur aérien, qui nous raconte des fables sur la compensation qui fait miroiter un avion vert qui n’existe pas. Il est sur le frein à main pour les mutations car ils ne sont pas prêts. Ils gagnent du temps pour gagner de l’argent ». Il évoque aussi le monde agricole et celui des pesticides, avec évidemment Monsanto.

» Lire aussi : Néonicotinoïdes : « Lobbys », « diffamation », débat sous haute tension au Sénat

« Si derrière le marketing vert, les grosses boîtes s’y mettent et font des efforts, tant mieux »

« Bien évidemment, compte tenu de l’impératif de transition écologique, c’est plus qu’interpellant », réagit pour sa part Frédéric Marchand, sénateur LREM. « Ce qui n’est pas admissible, c’est d’avoir contribué à des fake news sur la question climatique. C’est tout ce qu’on ne veut plus aujourd’hui. Je n’accepte pas qu’elles aient été dans une espèce de climato scepticisme et climato bashing », lance Fréderic Marchand. Le sénateur LREM du Nord note cependant que « les questions qu’on se pose aujourd’hui, on ne se les posait pas à l’époque, dans les années 70 ».

S’il ne faut pas être dupe de l’évolution plus récente, il ne faut pas non plus la rejeter d’un revers de main, estime Frédéric Marchand : « Après, il ne faut pas se raconter d’histoire, c’est aussi bon pour le développement du business d’être dans ce marketing vert, qu’on peut dénoncer. Mais encore faut-il agir. Si derrière le marketing vert, les grosses boîtes s’y mettent et font des efforts, tant mieux ».

« Tout ça est assez hypocrite »

Comme Ronan Dantec, le sénateur LR Serge Babary, président de la délégation aux entreprises du Sénat, fait le parallèle avec « les cigarettiers, qui mettaient en doute la dangerosité de la nicotine ». Mais pour lui, « c’est un peu réchauffé comme situation. Tout ça est assez hypocrite. Je pense que tout le monde est un peu à la fois acteur de ça, et un petit peu dans une situation de déni ».

Pour le sénateur d’Indre-et-Loire, il ne faut pas pour autant blâmer les entreprises. « Les grandes entreprises qui sont sur des productions lourdes, avec des délais qui se comptent en décennies, entre la recherche de champs pétroliers, le forage, etc, on ne peut pas réagir au quart de tour et dire on arrête tout. Cela touche des centaines de milliers d’emplois ». Et de souligner qu’« il y a toujours une dangerosité, le risque zéro n’existe pas ».

« La conscience de la population, des élites et des experts n’était pas la même »

« Ce n’est pas aussi simple, on est sur des sujets complexes. On peut s’en tirer par facilité en disant « ce n’est pas bien, ils ont été exécrables », mais il ne faut pas être aussi entier sur le sujet », juge le président de la délégation aux entreprises. Il ajoute : « On ne peut pas juger avec le décalage. Cela fait 50 ans. La conscience de la population, des élites et des experts n’était pas la même. C’est un travers de vouloir tout ramener à des jugements du moment ».

Quid de la suite ? Et quelle responsabilité pour Total ? Ronan Dantec pense « qu’il y aura des ONG pour aller en justice et leur demander des comptes. Après, comment qualifier le délit, c’est une vraie question ». Serge Babary doute du sens et de l’opportunité d’une plainte. « Pour déboucher sur quoi ? Si c’est pour ternir l’image d’une grande entreprise, ça changera quoi en termes de traitement de l’environnement ? Le problème, c’est ce qu’on fait les prochaines années », estime le sénateur LR, qui ajoute : « On rejetait avant des déchets dans la mer. A ce moment-là, on va attaquer tous les maires des grandes villes du monde ». Dans un communiqué commun, les ONG Notre affaire à tous et 350.org ont leur idée. Elles demandent, pour « faire toute la lumière sur la responsabilité climatique passée et présente de TotalEnergies », de convoquer « une commission d’enquête parlementaire ».

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