André Comte-Sponville : « Il faut arrêter le politique-bashing »

André Comte-Sponville : « Il faut arrêter le politique-bashing »

Interrogé par la sénatrice des Hauts de Seine, Christine Lavarde, sur la meilleure manière de réconcilier la morale et l’intérêt général en politique, le philosophe s’est exprimé sur une époque qu’il considère trop dure envers les hommes politiques.
Mathilde Nutarelli

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Le philosophe, spécialiste des questions de morale et d’éthique, répondait ce lundi aux questions de notre journaliste Rebecca Fitoussi et de la sénatrice Christine Lavarde dans l’émission Allons plus Loin. Celle-ci l’a interpellé, citant une phrase tirée d’un des livres d’André Comte-Sponville, selon laquelle « la morale ne s’applique qu’à la première personne ». Retour sur l’analyse du philosophe, soutien d’Emmanuel Macron en 2017.

André Comte-Sponville dénonce une « paranoïa selon laquelle les hommes politiques voudraient nuire aux intérêts du pays »

Affaire Cahuzac, procès Balkany, procès Fillon, L’actualité française regorge de scandales nous poussant à croire que nos politiques seraient irresponsables, sans aucun sens de l’intérêt général. Les théories du complot qui fleurissent sur les réseaux sociaux favorisent un climat de défiance de la population envers le personnel politique. Selon un sondage OpinionWay de 2019, 85 % des Français considèrent que les politiques ne se préoccupent pas de la population comme eux, et seuls 9 % des Français déclarent avoir confiance dans les partis.

Pour André Comte-Sponville, il faut « arrêter de cracher » sur ceux qui font de la politique et les réhabiliter. Les cinq derniers présidents de la République atteignent tous un haut niveau d’impopularité après un an de mandat, remarque-t-il.
Le philosophe cite le cas de Nicolas Sarkozy, qui, en 2011, lorsqu’il avait voulu supprimer le bouclier fiscal, avait été accusé de « sacrifier les intérêts de la France au profit de ses amis riches ». Pour Comte-Sponville, la défense des intérêts des plus fortunés va à l’encontre des intérêts personnels du président, puisque cela pourrait mettre en péril sa réélection. Les deux chefs de l’État qui ont suivi, François Hollande et Emmanuel Macron, ont été accusés d’avoir les mêmes intentions. Pour le philosophe, cela traduit « une sorte de paranoïa » qui règne aujourd’hui en France, en ce qui concerne nos responsables politiques, qui voudrait qu’ils aient pour seul objectif de nuire à l’intérêt du pays.

Mais que faire, alors, des affaires Balkany, Fillon, Cahuzac et des nombreux autres cas mettant en cause des hommes politiques dans des détournements de fonds ? Comte-Sponville répond qu’il faut simplement « condamner ceux qui sont condamnables et arrêter de mépriser les hommes politiques à tout bout de champ ». Pour lui, c’est aux Français de s’interroger sur leur rapport à la politique. « Soit nos présidents sont particulièrement mauvais, soit [les Français] doivent remettre en question leur capacité de citoyen ».
« Si la France allait mieux, nos hommes politiques seraient moins critiqués », explique-t-il, « les Français demandent à l’État des choses impossibles ».
André Comte-Sponville estime que les politiques se jugent avant tout à l’efficacité, à l’époque où les grands enjeux sont de nature économique et écologique.

« Le climat de haine actuel fragilise nos démocraties »

Interrogé sur le texte qu’il a lu au micro d’Augustin Trapenard à France Inter en janvier, L’anti-utopie, Comte-Sponville explique. Il y écrit : « Il n'est pas impossible qu'aucune démocratie dans deux siècles n'existe plus nulle part, qu'il n'y ait plus dans le monde entier que des dictatures, des États totalitaires, militaires ou mafieux qui auraient supprimé toute liberté d'expression, toute élection, toute manifestation, toute grève, enfin, qui renierait indéfiniment par la violence, le bourrage de crâne, la terreur ».

Ce texte, il l’a écrit pour relativiser l’époque actuelle, pour mettre en perspectives les « petits problèmes du quotidien ». « Envisageons parfois le pire, et on verra que le réel n’est pas si mal que ça », explique-t-il.

Mais au-delà de la relativisation des problèmes du quotidien, cette anti-utopie lui permet de montrer que nos systèmes démocratiques ne sont pas acquis. « Si on comprenait mieux que la démocratie peut disparaître, on l’aimerait et on la défendrait davantage », affirme le philosophe. Il pointe ainsi du doigt « la haine et l’agressivité » qui sont présentes dans la société française. C’est toute la sphère du débat public qui est visée par Comte-Sponville. « Nous devons prendre conscience qu’entre démocrates, ce qui nous rapproche est plus important que ce qui nous oppose ». Pour lui, le climat de haine et d’agressivité fragilise la démocratie.

 

 

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