Le seuil a été franchi. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France a basculé dans un solde naturel négatif. En 2025, le pays a compté davantage de décès que de naissances. Une rupture historique, intervenue « plus vite que ce que les experts l’anticipaient », a souligné le président de la commission des affaires sociales, le sénateur Philippe Mouiller, lors de l’audition, mercredi 28 janvier, de François Clanché, directeur de l’Institut national d’études démographiques (Ined), et de Sylvie Le Minez, cheffe de l’unité des études démographiques et sociales à l’Insee.
Avec environ 645 000 naissances enregistrées en 2025, la France poursuit une trajectoire de baisse entamée il y a plus d’une décennie. « Nous distinguons trois grandes périodes, a rappelé Sylvie Le Minez : celle du baby-boom, interrompue par le choc pétrolier, puis une phase de fluctuations jusqu’au début des années 2010, et enfin une période récente où la baisse semble durable. » Contrairement aux idées reçues, cette évolution ne s’explique pas par une diminution du nombre de femmes en âge d’avoir des enfants, qui reste stable, mais par une chute de la fécondité à presque tous les âges, y compris les plus féconds. « Le taux continue de reculer chez les 30-34 ans, et cela depuis 2023 », a précisé la statisticienne.
Une baisse « générale et structurelle »
Pour François Clanché, directeur de l’Ined, le diagnostic est sans ambiguïté. « Cette baisse n’est pas conjoncturelle, ce n’est pas un événement dû à une situation économique ou politique de court terme », a-t-il insisté devant les sénateurs. « C’est quelque chose qui est vraisemblablement appelé à durer. » Là où, dans les années 1990, le recul des naissances aux jeunes âges avait été compensé par des maternités plus tardives, ce mécanisme ne joue plus. « La fécondité baisse désormais à tous les âges », observe le démographe. Le phénomène touche l’ensemble du territoire et toutes les catégories sociales. « Nous le constatons partout, dans les grandes villes comme dans les zones rurales et dans toutes les catégories sociales. C’est à la fois durable et général », résume François Clanché. « Plus vous vivez dans une zone non dense, plus vous avez d’enfants », si la fécondité reste plus élevée dans les zones peu denses, la tendance à la baisse est commune analyse-t-il. Alors le prix du logement, notamment le coût au mètre carré, pèserait davantage que l’accès aux services de garde dans les arbitrages résidentiels et familiaux.
Des désirs d’enfants en recul
Au-delà des comportements observés, les intentions elles-mêmes évoluent. Les enquêtes de l’Ined montrent une chute marquée du nombre d’enfants souhaités. « En 2005, chez les 30-34 ans, on arrivait à un total de 2,6 enfants souhaités. Aujourd’hui, ce total est de 1,9 », détaille François Clanché. La part des personnes déclarant ne pas souhaiter d’enfant augmente, tandis que la concentration autour de deux enfants s’accentue et que le désir de familles nombreuses recule. Autre indicateur clé : la taille idéale de la famille, passée de 2,7 enfants à la fin des années 1990 à 2,3 aujourd’hui. « Le fait que cette taille idéale baisse nous dit quelque chose de profond sur la vision de la famille dans notre société », analyse le directeur de l’Ined.
« C’est un phénomène sociétal. »
La France ne fait pas figure d’exception. « Nous sommes dans un mouvement mondial », rappelle François Clanché. À l’exception de l’Afrique et de quelques régions d’Asie, la fécondité est aujourd’hui inférieure au seuil de renouvellement des générations dans la quasi-totalité du monde. Si la France demeure l’un des pays les plus féconds d’Europe, elle n’échappe pas à cette « seconde transition démographique », marquée par une natalité durablement plus faible. Les causes, selon les chercheurs, dépassent largement les seules politiques nationales. « Il ne faut pas penser cette baisse uniquement à l’échelon économique ou politique », insiste François Clanché. « C’est un phénomène sociétal. » Montée de l’individualisme, coût croissant de l’éducation, exigences accrues envers la parentalité, mais aussi pénalisation persistante de la maternité dans les carrières professionnelles figurent parmi les facteurs identifiés. « Avoir des enfants, ça coûte dans la carrière, surtout pour les femmes », a-t-il souligné.
À cela s’ajoute une inquiétude répandue face à l’avenir. « Les jeunes générations ont peur pour l’évolution de la démocratie, pour l’avenir écologique de la planète », observe le démographe. « Et cela pèse parfois plus sur les intentions de fécondité que les peurs économiques. » Interrogé par la sénatrice Les républicains, Patricia Demas sur l’« éco-anxiété » et le mouvement « no kids », François Clanché a confirmé « l’ampleur des inquiétudes » exprimées par les jeunes adultes dans les enquêtes récentes.
Des politiques natalistes à l’efficacité limitée
Si le président Emmanuel Macron a fait du « réarmement démographique » un axe de discours, notamment en pointant l’infertilité comme un « fléau », les démographes se montrent prudents sur l’efficacité des réponses strictement natalistes. « Les difficultés d’infertilité jouent pour 0,1 % à 0,5 % au maximum », rappelle François Clanché. Même une généralisation complète de la procréation médicalement assistée n’inverserait pas la tendance. De même, les incitations financières ont un effet limité dans le temps. « Elles peuvent accélérer un calendrier, mais pas modifier le nombre total d’enfants que les personnes auront sur l’ensemble de leur vie », explique-t-il, citant l’exemple de la Chine, où les politiques coercitives n’ont pas permis de relever durablement la fécondité. Les leviers identifiés sont ailleurs : égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, partage accru des responsabilités parentales, stabilité et lisibilité des politiques familiales. « La confiance dans les politiques publiques est essentielle », insiste François Clanché. « Si les aides changent sans cesse, cela fragilise les projets familiaux. »
Vieillissement et défis à venir
À court et moyen terme, la conséquence la plus certaine est le vieillissement accéléré de la population. « Les générations nombreuses du baby-boom arrivent à des âges élevés », rappelle Sylvie Le Minez, de l’Insee. Les décès, déjà passés de 550 000 dans les années 2000 à environ 650 000 aujourd’hui, pourraient atteindre 800 000 par an dans les prochaines décennies, selon Laurent Toulemon, directeur de recherche à l’Ined. « La question de la prise en charge du grand âge est devant nous, avec un enjeu social et financier majeur », a-t-il averti.
À plus long terme, la population française pourrait diminuer, selon l’évolution des migrations. « Un tiers des naissances concernent déjà des enfants dont au moins un parent est né à l’étranger », a rappelé Laurent Toulemon, soulignant le rôle structurant des migrations dans la démographie future. Pour les chercheurs auditionnés, l’enjeu n’est donc pas tant de « faire faire des enfants » que de permettre aux individus d’avoir ceux qu’ils souhaitent, dans de bonnes conditions. « La question centrale est celle des droits reproductifs tout au long de la vie », conclut François Clanché. « Donner le droit de ne pas avoir d’enfants, mais aussi les moyens d’en avoir quand on le souhaite. »