Cécile Alduy : « Notre langage est une manière de surmonter l’incertitude et l’angoisse que provoque l’épidémie »

Cécile Alduy : « Notre langage est une manière de surmonter l’incertitude et l’angoisse que provoque l’épidémie »

Un jour, un regard sur la crise du Covid-19. Public Sénat vous propose le regard, l’analyse, la mise en perspective de grands experts sur une crise déjà entrée dans l’Histoire. Aujourd’hui, le regard de… Cécile Alduy, professeure de littérature à l'université de Stanford, chercheure associée au Cevipof. La sémiologue a accepté pour nous d’analyser les mots de cette crise : « coronavirus », « guerre sanitaire », « distanciation sociale », « confinement » … Des mots apparus brutalement dans notre quotidien et qui disent beaucoup de la manière dont nous vivons cette période hors-norme.
Public Sénat

Par Rebecca Fitoussi

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Inconnus ou peu utilisés jusqu’ici, de nouveaux mots ou de nouvelles expressions ont fait une entrée fracassante dans notre quotidien… Pourriez-vous les analyser pour nous ?
« Coronavirus » d’abord. Ce mot barbare que seuls les épidémiologistes connaissaient jusqu’ici…

Effectivement, même ma fille de 6 ans me parle du « coronavirus » comme si c’était une évidence. Mais n’est-ce pas normal étant donné l’impact proprement universel de ce virus sur nos vies ? il est tout à fait unique qu’un phénomène sanitaire touche universellement toute l’humanité dans le monde entier :  quel que soit notre âge, notre condition sociale, notre métier, nos croyances, nos revenus, nos orientations sexuelles et même notre état de santé, nous sommes tous touchés dans notre vie quotidienne et dans notre capacité, entravée, à nous projeter dans un futur. C’est unique dans l’histoire de l’humanité. Seules les guerres mondiales ont de la même manière touché tout le monde. Comme le dit la fable de La Fontaine : « tous ne mouraient pas mais tous étaient frappés ». Seul le réchauffement climatique est – ou sera -- de cette ampleur mais on ne le sent pas encore partout.

Les mots « épidémie » et « pandémie » sont devenus notre quotidien… Les sociétés modernes et occidentales n’en avaient jusqu’ici qu’un usage très relatif, essentiellement d’ailleurs pour évoquer des drames lointains géographiquement… Pour Ebola en Afrique par exemple…

Ce qui était à la périphérie de notre champ de vision – des maladies incontrôlables, ordinairement associées à des conditions d’hygiène dégradées – est devenu la ligne de mire de tous nos actes, et a redessiné entièrement notre espace privé et social. « Épidémie » et « pandémie » résonnaient comme des mots du lointain : lointain géographique (Ebola, Zika, SARS-2) et historique (la peste noire, le choléra, la grippe espagnole). Même le sida était présenté comme un phénomène partiellement marginal : des catégories ciblées, marginalisées étaient touchées. Maintenant ces mots s’appliquent à nous tous. Il y a sans doute inconsciemment des peurs ancestrales qui se réveillent ainsi ; et la peur plus sourde d’une régression historique vers un temps où les vaccins ne nous protégeaient pas.

Jusqu’ici on a évoqué les mots qui sont la cause de ce que nous vivons. Parlons des mots de la riposte : « guerre sanitaire ». Ce sont les politiques qui ont introduit cette expression… Comment l’analysez-vous ?

Ces expressions martiales reposent sur une métaphore, explicitée par Emmanuel Macron lors de son allocution du 16 mars : « nous sommes en guerre ». La métaphore aide à penser l’impensable, ce pour quoi nous n’avons pas d’expérience ou pas de repère, en utilisant un autre champ de référence, connu, pour penser par analogie. Mais là où la comparaison explicite l’analogie (« nous sommes comme dans une guerre ») la métaphore procède par ellipse et cache le fait que c’est seulement une manière de parler (« nous sommes [réellement] en guerre » entend-on). C’est risqué, car c’est trompeur, et cela déresponsabilise totalement le politique, qui aurait dû préparer et anticiper un phénomène qui n’est pas une attaque d’un ennemi, mais un phénomène sanitaire et épidémiologique pour lequel des modèles de réponses sont disponibles. L’avantage est politique : de susciter une « mobilisation générale », et de préparer à des sacrifices et à accepter qu’il y ait des morts, beaucoup.

L’autre « expression riposte », beaucoup plus douce celle-là, c’est « Confinement » / « Déconfinement ». Même des enfants de 7 ou 8 ans les emploient comme si ces mots avaient toujours fait partie de leur langage usuel… Pourtant ils n’étaient pas courants avant cette crise…

Et on ne sait pas encore bien ce que veut dire « déconfinement » d’ailleurs. Même le « confinement » revêt des significations différentes, selon les âges, les régions, les métiers, et les situations familiales et sociales. Ces mots sont justes du point de vue des politiques publiques, mais ils sont extrêmement pauvres pour décrire ce que vivent réellement les gens, et la variété des expériences. Ici, l’acclimatation du mot a une valeur rassurante : on est tous dans le même bateau, on a un mot pour nommer ce qu’on vit comme expérience sociale massive, mais c’est un mot-pommade (surtout déconfinement) qui masque aussi dans un langage bureaucratique des réalités sociales extrêmement diverses.

Pour pousser les Français à se protéger, l’exécutif a été contraint de très vite réinventer un langage : « geste barrière » « distanciation sociale » Que pensez-vous de ces expressions ? Elles ont le mérite d’être claires, imagées, concrètes et compréhensibles par tous, non ?

Elles sont claires, mais elles peuvent avoir un effet anxiogène ou agoraphobique : on dresse aussi le portrait d’une société de la défiance de l’autre ou de la distance. À l’université de Stanford (ndlr : en Californie), les doyens, qui ont fermé un campus de 40.000 personnes avant que la France ne ferme les écoles, ont encouragé l’expression « socialisation distante » plutôt que « distanciation sociale », pour insister sur la nécessité vitale de continuer d’être connectés, reliés, de socialiser, mais avec une distance uniquement physique, pas émotionnelle ou relationnelle.

Nous utilisons un champ lexical très médical, très scientifique. Les Français se sont par exemple très vite approprié le mot « chloroquine ». Nous nous y sommes accrochés comme à une bouée de sauvetage ? 

Oui. C’est une manière de mettre à distance les émotions (peur, angoisse, deuil de nos vies d’avant, colère) et d’avoir l’impression de maîtriser un peu quelque chose : pas la pandémie elle-même mais la connaissance de la pandémie. Une compensation épistémologique pour soulager une déperdition de sens et de contrôle de nos vies.

C’est caractéristique des sociétés occidentales cartésiennes ? D’autres pays, d’autres cultures n’ont pas développé le même type de langage ?

L’idéologie et les croyances teintent la réaction au virus : les croyances religieuses permettent de prendre la pandémie comme un acte de Dieu, auquel on se remet pour son salut ; les croyances animistes considèrent que le monde vivant est un tout et que le virus fait partie d’un système qui a du sens.

Que disent ces mots de la crise et de la façon dont nous la vivons ? Que nous la prenons avec gravité et responsabilité ? Que nous la vivons de façon dramatique ? Que nous sommes combatifs ? Actifs ?

Je pense que notre langage est une manière de surmonter l’incertitude foncière et donc l’angoisse que provoque l’épidémie : serai-je touchée ? mes proches ? quand pourrons-nous retrouver notre vie d’avant ? Beaucoup de questions sont tellement abyssales et insolubles que nous avons forgé une langue commune (visio-apéro ; zoom ; geste barrière) pour réapprivoiser un quotidien qui est, sans cela, complètement surréel et étranger. Le langage a une fonction sociale (nommer une expérience commune, qui parce que commune prend du sens), émotionnelle (se réapproprier positivement l’étrangeté d’un quotidien inouï) et épistémologique (produire une maîtrise par la connaissance).

Que disent ces mots de la société de demain ? Tout ce champ lexical autour de l’idée de protection par exemple… Cela pourrait-il modifier l’état d’esprit général à long terme ? Intégrer cette idée de protection dans notre langage, c’est aussi l’intégrer dans notre comportement collectif ?

Je pense que cela dépendra de la durée de la vague épidémiologique. Si on doit vivre avec un masque pendant un an, cela laissera des traces. Cela dépendra du nombre de morts et donc de deuils, et aussi des générations. Les jeunes n’auront peut-être retenu que la parenthèse sans l’école, pas la peur de la mort.

Tous ces mots sont associés à une période historique, tragique et anxiogène, peut-être même à un traumatisme profond pour certains. Mais ils n’ont, a priori, pas d’ancrage durable dans notre langue. Peuvent-ils disparaître aussi vite qu’ils sont arrivés ?

Je ne crois pas. On parle encore des poilus, des camps, du SIDA, et il y avait même avant le coronavirus tout un imaginaire collectif de la peste, de la contagion (bien présent en littérature et au cinéma). Personne ne va oublier ce vocabulaire : la moitié de l’humanité vit confinée, sans école, dans l’angoisse. Cela s’appelle un traumatisme collectif. Il faudra d’ailleurs un devoir de mémoire pour comprendre, surmonter, et apprendre de cet épisode.

 

« Ce qu’ils disent vraiment, les politiques pris aux mots » de Cécile Alduy, éditions du Seuil.

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