Transparence ou embrouillamini ? Vendredi 30 janvier, le ministère de la Justice américain a répondu à une exigence de l’opposition démocrate – mais aussi d’une partie de l’extrême-droite – en publiant « plus de trois millions de pages » supplémentaires liés à l’affaire Jeffrey Epstein. Courriels, photos, vidéos… Un amas tentaculaire de données, dont certaines directement liées à des crimes sexuels, d’autres qui n’ont rien à voir, est désormais disponible en libre-accès sur le site de l’institution, consultable par tout à chacun en ligne. Ces révélations, permises par le vote d’une loi au Congrès très critiquée par Donald Trump, dévoilent tout un pan de la vie du prédateur sexuel, retrouvé suicidé en prison en 2019.
Enchevêtrement de banalités et d’éléments problématiques
Avant sa mort, ce richissime financier, un temps proche de l’actuel président américain, avait été inculpé pour avoir mis sur pied un gigantesque réseau d’exploitation sexuelle, notamment de mineurs. Sa compagne Ghislaine Maxwell a depuis été condamnée à 20 ans de prison pour avoir « facilit[é] et [pris] part à l’agression sexuelle d’enfants ». Au-delà de cette dernière, Jeffrey Epstein avait-il d’autres complices ? Bill Clinton, Bill Gates, le prince Andrew, la princesse Mette-Marit de Norvège… Outre-Atlantique, les théories vont bon train sur l’implication d’une ou l’autre personnalité dont le nom est cité par ces nouveaux documents révélés.
Des registres de vol du jet privé de l’homme d’affaires révèlent par exemple que l’actuel président américain aurait emprunté l’appareil à huit reprises, dans les années 90. Une époque où les deux hommes se fréquentaient régulièrement. En dépit de ces documents, Donald Trump conteste avoir voyagé dans l’avion du criminel. « Je pense qu’il est temps pour le pays de passer peut-être à autre chose, comme le système de santé ou quelque chose qui importe aux gens », a suggéré mardi le dirigeant, qui tente de se distancier le plus possible de l’affaire.
Les correspondances relatées dans les fichiers publiés par le ministère de la Justice américaine dévoilent plus ou moins la proximité des personnalités avec Jeffrey Epstein. Si certaines conversations dévoilent du contenu à caractère sexuel relayé avec certains destinataires, d’autres messages se limitent à de simples échanges de banalités ou d’informations professionnelles. Or, l’enchevêtrement d’élements problématiques dans ces dossiers dévoilés – mais toujours largement caviardés – avec des discussions quelconques alimente le flou autour de l’implication des uns et des autres dans ce scandale.
Jack et Caroline Lang dans la tourmente
Le phénomène n’échappe pas à la France. Depuis une semaine, plusieurs figures de la vie politique, culturelle ou économique hexagonale ont dû s’expliquer en raison de la présence de leur nom dans ces documents. Particulièrement dans la tourmente ? L’ex-ministre de la Culture Jack Lang, qui, au regard de ses e-mails partagés avec Jeffrey Epstein, semblait entretenir des rapports plutôt amicaux avec le businessman, à qui il propose rendez-vous au café ou au théâtre. Cité 685 fois dans ces dossiers, l’actuel président de l’Institut du monde arabe l’a rencontré à plusieurs reprises à Paris, où l’Américain possédait un appartement près de l’Arc de Triomphe.
Selon ses dires, Jack Lang aurait rencontré Jeffrey Epstein « il y a une quinzaine d’années » lors d’un dîner, où il lui aurait été présenté par le cinéaste américain Woody Allen – lui-même accusé de longue date d’agression sexuelle sur sa fille adoptive Dylan Farrow. « Je ne savais rien de lui », a expliqué Jack Lang mercredi, sur BFMTV. Plus tôt dans la semaine, il avait raconté à l’AFP que le criminel sexuel à l’époque « séduit » ses contacts parisiens « par son érudition, sa culture, sa curiosité intellectuelle ». Savait-il alors que son interlocuteur avait déjà été condamné en 2008 à 18 mois de prison pour avoir fréquenté des prostituées mineures ? « Quand je noue un rapport de sympathie, je n’ai pas l’habitude de demander à mon interlocuteur son casier judiciaire », justifie Jack Lang.
L’ex-socialiste, « tombé des nues » après avoir découvert les crimes de son ancienne connaissance, n’est pas le seul membre de sa famille à voir son nom apparaître dans ces données liées à l’affaire Epstein. Caroline Lang, fille de l’ancien ministre de la Culture, est elle aussi citée à de nombreuses reprises dans ces dossiers. En contact régulier avec le multimillionnaire sur un plan professionnel, la femme avait ouvert une société offshore dans les îles Vierges américaines, où Jeffrey Epstein avait acheté un îlot où il aurait organisé une partie de son trafic sexuel.
Révélée par Mediapart, cette entreprise avait pour objectif de « favoriser l’acquisition de jeunes artistes ». Bien loin, donc, des terribles crimes commis par l’homme d’affaires. « Comme je n’avais pas mis d’argent dedans – tous les fonds provenaient de Jeffrey –, je n’ai pas mesuré les implications et les conséquences » de ce partenariat, a justifié Caroline Lang auprès du média d’investigation. Elle promet n’avoir touché « aucune rémunération » liée à ce fonds.
D’après la même source, deux jours avant la mort d’Epstein, ce dernier aurait par ailleurs signé un testament léguant cinq millions de dollars à cette professionnelle du monde du cinéma, qui a depuis démissionné de son poste de déléguée générale du Syndicat des producteurs indépendants. Sur ce point, elle jure n’avoir pas eu connaissance de ce document… jusqu’à dimanche dernier. « Je n’en ai jamais entendu parler », a-t-elle indiqué auprès de France Télévisions.
Réseau avec le monde économique et politique
L’ensemble de ces éléments liés à Jeffrey Epstein ne sont ni illégaux en soi, ni révélateurs d’une complicité de ses crimes. Mais les différentes personnalités publiques citées dans ces dossiers sont contraintes de s’expliquer sur leurs véritables liens avec le prédateur sexuel. C’est le cas d’Ariane de Rothschild, la patronne du groupe Edmond de Rothschild, elle aussi mentionnée des dizaines de fois dans les derniers fichiers dévoilés par l’administration judiciaire américaine. La directrice générale du groupe bancaire consultait souvent Jeffrey Epstein pour des conseils en affaires. Celle-ci a affirmé à Politico n’avoir « aucune connaissance de la conduite et du comportement personnel de M. Epstein » au moment où elle échangeait avec elle. Les éléments des « Epstein Files » la concernant ne font d’ailleurs aucunement allusion à du contenu de nature sexuelle.
La teneur des échanges concernant Olivier Colom, ex-conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, et le mécène new-yorkais s’avère en revanche un peu plus gênant pour l’intéressé. Sans, une fois encore, témoigner d’une implication dans les crimes sexuels de Jeffrey Epstein, l’ex-fonctionnaire était devenu une sorte d’entremetteur pour lui faire rencontrer des figures influentes lors de ses séjours en France. Là aussi relevés par Politico, plusieurs séries d’e-mails envoyés entre les deux hommes paraissent faire référence au goût pour les jeunes femmes de l’ex-trader.
Dans l’un de ces messages, datant de 2013, Olivier Colom questionne Jeffrey Epstein sur le profil de personnes qu’il souhaite rencontrer à Paris. « Des intellos, scientifiques… ou de très très mignonnes vingtenaires », lui répond-il. Un autre courriel divulgué par la dernière salve de documents liés au scandale montre également les deux hommes plaisanter après le récit d’un dîner professionnel du Français. « Ça a l’air drôle, mais où sont les filles mignonnes », réagit Jeffrey Epstein. « Nulle part… ennuyeux. Il faut vraiment que je vienne te voir », répond Olivier Colom. Au total, plus de 2000 occurrences du nom de l’ex-sarkozyste sont décomptées dans ces dossiers Epstein.
Contacts avortés avec Bruno Le Maire et Cédric Villani
Le même Olivier Colom n’hésite donc pas à initier des rapprochements entre le financier et certaines personnalités françaises. En 2013, il facilite une rencontre entre Jeffrey Epstein et Bruno Le Maire, en voyage aux Etats-Unis. Il se rend alors au domicile du New-Yorkais pour un rendez-vous professionnel. L’entourage de l’ex-ministre de l’Economie a garanti à Politico qu’il n’avait pas connaissance de l’identité du businessman qu’il s’apprêtait à rencontrer avant d’entrer chez lui, puis qu’il a rapidement quitté la rencontre. Contacté par Le Monde, Olivier Colom affirme de son côté que l’ancien locataire de Bercy avait bel et bien été tenu au courant de cette information.
Bruno Le Maire a choisi de ne pas s’exprimer sur cet épisode. D’autres personnalités citées dans des courriels de Jeffrey Epstein ont adopté la position inverse, afin de dissiper tout soupçon de connivence avec les actes de l’Américain. Le mathématicien Cédric Villani a ainsi raconté à Libération sa rencontre avec ce dernier en octobre 2017. « Il se présentait comme un intime de Donald Trump », explique l’ancien député. D’après lui, Jeffrey Epstein avait alors l’objectif de financer « un prix mathématique lié à la biologie et la complexité ». Cédric Villani a précisé au journal qu’il ignorait au moment de cette entrevue la précédente condamnation de son interlocuteur. « Mon staff de l’époque m’engueule en disant que je n’aurais jamais dû accepter de le rencontrer », se souvient aujourd’hui le scientifique.
Même témoignage, ou presque, de la part du cinéaste Michel Hazanavicius, dont le nom apparaît lui aussi à quelques reprises dans des courriels professionnels dévoilés dans ces « Epstein Files ». Oscarisé pour The Artist à l’hiver 2012, il reconnaît avoir participé à un dîner parisien en compagnie de Jeffrey Epstein quelques semaines après son sacre à Hollywood. Au total, il aurait rencontré « deux fois » le prédateur sexuel, a-t-il indiqué, auprès du Monde. « On était dans la lumière, et Epstein réseautait. Il spottait des gens pour les faire chanter, comme une araignée qui vous chope dans sa toile. » Comme pour les autres personnalités françaises citées depuis la publication de ces fichiers, pas de lien de la part du cinéaste avec les activités criminelles de Jeffrey Epstein.