À l’approche des élections municipales de 2026, le risque d’ingérences étrangères place les institutions sur le qui-vive. Entre la multiplication de faux sites d’informations, pour certains usurpant l’identité de médias existant, le recours à des logiciels automatisés pour inonder les réseaux sociaux de messages et l’usage massif de l’intelligence artificielle, la sophistication technologique met à la disposition des acteurs étrangers malveillants une gamme impressionnante d’outils. Qu’il s’agisse d’influencer un scrutin ou, plus largement, de nourrir les tensions et les fractures qui peuvent agiter le corps social. Ce jeudi 29 janvier, la question a été largement abordée au cours d’un colloque organisé par l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, et le Sénat autour des défis que l’ère numérique pose à la liberté d’expression et au pluralisme.
« Il nous faut naviguer entre deux écueils, d’un côté celui de l’instrumentalisation de la liberté d’expression, au risque de basculer dans une ère de la post-vérité où tout se vaudrait, vérités comme mensonges, et de l’autre celui de la censure et de l’étouffement des libertés fondamentales chèrement acquises au fil des siècles », a observé en ouverture des échanges le sénateur centriste Laurent Lafon, président de la commission de la culture. La Chambre haute a déjà consacré de nombreux travaux à cette question ces dernières années. En tête desquelles deux commissions d’enquête : l’une sur les politiques publiques face aux opérations d’influences étrangères, l’autre plus spécifiquement dédiée au réseau social chinois TikTok et à sa stratégie d’influence.
150 à 200 tentatives d’ingérences détectées chaque année
En 2021, Matignon s’est doté d’un pôle spécialisé, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum). « Viginum n’est pas un outil de censure », avertit son directeur Marc-Antoine Brillant. « Nous ne sommes pas non plus un service de renseignements, nous ne rentrons pas dans les boucles de messagerie, nous n’utilisons pas de techniques intrusives. Nous sommes un service technique qui fournit des données », explique-t-il. Viginum détecte chaque année « entre 300 et 400 phénomènes inauthentiques », dans le débat public, dont la moitié sont considérés comme des tentatives d’ingérences étrangères. Si près de 95 % d’entre elles ne produisent pas d’effets, « les 5 % restant peuvent avoir une visibilité massive, jusqu’à déstabiliser une élection. »
« L’ingérence étrangère n’est pas de la propagande, elle n’est pas de l’influence, elle n’est pas de la désinformation », explique encore Marc-Antoine Brillant. « C’est une action, qui implique un acteur étranger, qui va utiliser des procédés techniques pour s’introduire dans notre débat public, y être persistant, et manipuler la façon dont ce débat se forme autour d’un sujet, quel que soit le sujet », détaille-t-il. « C’est une menace de sécurité nationale puisque ces acteurs malveillants étrangers visent à déstabiliser les intérêts fondamentaux de la Nation. »
Les nouveaux modes de consommation de l’information
Les ingérences étrangères sont facilitées par l’attractivité de l’espace public français, où le débat reste ouvert au nom de la liberté d’expression, mais aussi par la numérisation des pratiques. Quatre Français sur 10 déclarent s’informer tous les jours sur les réseaux sociaux, selon une étude de l’Arcom publiée ce jeudi. Pour 54 % des moins de 25 ans, les médias algorithmiques représentent désormais le principal accès à l’information.
« Il y a encore quelques années, on allait s’informer auprès des médias traditionnels et les débats se faisaient entre amis, en famille, au bureau. Ce qui change, c’est que l’on a un nouvel écosystème informationnel, qui vient essentiellement d’outre-Atlantique, qui provoque l’érosion du paysage médiatique dans lequel nous avons grandi, avec l’émergence d’influenceurs qui deviennent des producteurs-diffuseurs d’informations, l’apparition de médias alternatifs administrés par des puissances étrangères qui ne disent pas leur nom, et des plateformes en ligne qui sont devenues partisanes », énumère le patron de Viginum.
« Derrière le discours sur le free speech, la réalité c’est celle du free rich »
Or le flot informationnel charrié par les plateformes met aussi à l’épreuve notre système juridique, confronté à une masse critique de contenus. Si l’obligation de pluralisme, l’interdiction d’inciter à la haine, à la violence ou à la discrimination, se contrôlent facilement sur les supports traditionnels que sont la télévision et la radio, c’est une autre paire de manches lorsqu’il s’agit des réseaux sociaux. « Ce n’est pas possible de faire monter en puissance un appareil judiciaire pour gérer des millions d’infractions quotidiennes », observe Fabrice Epelboin, entrepreneur et enseignant, spécialiste du numérique et des médias sociaux. « Et si l’on ne peut pas gérer ça de façon humaine, il va falloir le gérer de façon algorithmique », pointe-t-il.
Le défi est d’autant plus complexe à relever que les mastodontes du numérique souscrivent d’abord à des logiques économiques, alimentées par le trafic qu’elles génèrent, loin des préoccupations déontologiques qui structurent le travail de la plupart des grands médias d’informations. « N’oublions pas que les plateformes en ligne ne sont pas un service public d’informations, c’est un service à finalité lucrative avec un business model. Le but, c’est de gagner de l’argent, notamment par le publicitaire. Derrière le discours sur le free speech, la réalité c’est celle du free rich : diffusion libre pour gagner de l’argent », résume Marc-Antoine Brillant. « N’ayons pas de naïveté en la matière. »