Gestion de l’IHU de Marseille par Didier Raoult : « Un système de copinage et de cooptation », dénonce le sénateur Jomier

Gestion de l’IHU de Marseille par Didier Raoult : « Un système de copinage et de cooptation », dénonce le sénateur Jomier

Les ministres de la Santé et de la Recherche ont indiqué avoir saisi la justice après un rapport d’inspection qui épingle la gestion de l’institut hospitalo-universitaire de Marseille (IHU-MI) par son ancien directeur, le professeur Didier Raoult. Ce document, rendu public lundi, fait état d’une série de manquements « pouvant relever d’une qualification pénale ». Interrogés par Public Sénat, les sénateurs Bernard Jomier (app. PS) et Alain Milon (LR), soulèvent la question de la gouvernance de ce type d’organisme.
Romain David

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L’institut hospitalo-universitaire en maladies infectieuses de Marseille dans le viseur de la justice. Le gouvernement a décidé de saisir le procureur de la République de Marseille, après un rapport accablant de l’Inspection générale des Affaires sociales (IGAS) et de l’Inspection générale de l’Éducation, du Sport et de la recherche (IGESR), faisant état d’une série de dysfonctionnements au sein l’IHU-MI, du temps où il était piloté par le médiatique professeur Raoult. Dans un communiqué commun publié lundi, le ministère de l’Enseignement supérieur et celui de la Santé évoquent, pêle-mêle : des pratiques médicales et scientifiques « inappropriées répandues au sein de l’IHU-MI » et « pouvant générer un risque sanitaire pour les patients », des pratiques managériales liées à du harcèlement et un mal-être au travail, une gouvernance qui se serait en partie émancipée des règles régissant ce type d’organisme ou encore « une dégradation progressive de la situation financière de l’établissement. »

La procureure de Marseille Dominique Laurens a confirmé auprès de l’Agence France-Presse l’ouverture d’une information judiciaire. Rendu public dans le même temps, le rapport de la mission d’inspection liste cinq manquements « pouvant relever d’une qualification pénale », parmi eux des infractions au Code de la Santé, notamment dans le cadre de travaux de recherche « impliquant la personne humaine », l’utilisation de traitements « hors autorisation de mise sur le marché », des manquements « graves » au regard de la réglementation de la recherche clinique ou encore le recours à l’hydroxychloroquine après une interdiction de prescription en ville et à l’hôpital.

Le professeur Raoult défend le bilan de l’IHU-MI pendant la crise sanitaire

Réagissant mardi à ces différentes accusations, Didier Raoult – qui a officiellement quitté la direction de l’IHU-MI le 1er septembre, cédant la place à l’un de ses proches, le professeur Pierre-Edouard Fournier - s’est dit « très serein ». « On a eu sept inspecteurs qui, pendant six mois, ont essayé de trouver des erreurs administratives pour essayer de confirmer quelque chose qu’ils n’ont pas réussi à confirmer : l’injonction de deux ministres, selon laquelle nous faisions des essais illégaux sur la tuberculose et que nous harcelions les gens. Ces deux éléments ont disparu du dossier », a assuré le microbiologiste sur la chaîne CNews.

Dans la réponse plus détaillée qu’il apporte à la mission d’inspection, disponible dans les annexes du rapport, Didier Raoult défend la situation financière de l’IHU-MI, remet en cause le manque de compétences scientifiques des membres de la mission d’inspection et la méthodologie déployée, notamment l’anonymat qui protège certains témoignages. Par ailleurs, il regrette que soit passé sous silence le bilan de l’institut pendant la crise du sanitaire. « Au total, 340 000 personnes se sont présentées à l’IHU-MI durant la crise covid-19, contribuant à réaliser en comptant les patients externes 1 200 000 tests PCR, 86 792 patients ont été diagnostiqués positifs et 37 892 y ont été soignés. » Il se félicite également des 588 publications scientifiques réalisées par l’institut pendant la pandémie.

L’évocation de ce « bilan » suffit pourtant à faire bondir le sénateur Bernard Jomier (apparenté PS), président de la mission d’information sénatoriale sur les mesures déployées pendant le covid-19. Selon ce médecin de profession, partisan d’une vaccination obligatoire contre le virus, Didier Raoult a d’abord été « un facteur de trouble majeur pendant la crise ». « Par ses propos sur la vaccination, ses interventions répétées pour s’accrocher à l’hydroxychloroquine alors que le monde entier avait tourné cette page, il a perdu toute crédibilité », s’agace-t-il. En janvier dernier, pendant les débats sur le passe vaccinal, cet élu avait d’ailleurs interpellé Olivier Véran, alors ministre de la Santé, qualifiant le maintien de Didier Raoult à la tête de l’institut phocéen de « scandale national ».

« Il y a longtemps que les professeurs des universités de Marseille alertent sur ce qu’il se passe à l’IHU »

« Il a cherché à faire vivre une certaine image de lui, multipliant les publications dans les revues amies pour produire du point SIGAPS [système de recensement de publications scientifiques, pris en compte par le ministère de la Santé pour définir le budget des établissements, ndlr], et finalement mettre en place un business visant à faire croire que l’IHU était le lieu d’où sortait la vérité sur l’épidémie », poursuit Bernard Jomier. Le sénateur LR Alain Milon, élu du Vaucluse, également médecin de profession, est plus mesuré dans le portrait qu’il dresse du scientifique, mais reconnaît que « sa forte personnalité » a tendance à servir de point d’attraction lorsqu’il est question des difficultés rencontrées par l’IHU-MI. « Il y a eu, de sa part, une forme d’entêtement à vouloir montrer qu’il était le meilleur, le plus fort. »

À présent, la polémique pourrait ternir la crédibilité scientifique d’un établissement unique en France. Lancés durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, les IHU se veulent des pôles d’excellence en matière de recherche médicale, associant centres hospitaliers, universités et laboratoires de recherche. Sur les sept IHU que compte la France, celui de Marseille est le seul spécialisé dans les maladies infectieuses. « C’est un bel outil, qui aurait dû être à la pointe de la politique de lutte contre le covid-19. Au lieu de ça, on a assisté à un naufrage absolu », soupire Bernard Jomier. Les signaux d’alerte, pourtant, se sont multipliés, bien avant la crise, avec un premier rapport de l’Igas en 2014, puis le retrait en 2017 des labélisations de deux organismes publics, le CNRS et l’Inserm. En février dernier, l’Agence du médicament épingle une série de dysfonctionnements autour des protocoles de recherche et procède à un premier dépôt de plainte. « Il y a longtemps que les professeurs des universités de Marseille alertent sur ce qu’il se passe à l’IHU », glisse Alain Milon.

Réformer la gouvernance des grands centres hospitaliers

Mais comment expliquer la réaction tardive des pouvoirs publics ? Alain Milon évoque « l’influence considérable de Didier Raoult », auréolé par son parcours – il a reçu le grand prix Inserm en 2010. Le sénateur Jomier, de son côté, dénonce « un système de copinage et de cooptation » qui, selon lui, aurait progressivement écarté de la gouvernance « les personnalités qui étaient en mesure de jouer les garde-fous ». Auditionné en janvier dernier par le Sénat, François Crémieux, directeur général de l’AP-HM (Assistance publique - Hôpitaux de Marseille), l’un des principaux organismes de tutelle de l’IHU, estimait que le pouvoir au sein des grands pôles de santé était « souvent concentré entre les mains d’un petit nombre de personnes que ce soit du personnel médical ou administratif ». « Trop souvent nos fonctionnements internes dans ces grands hôpitaux sont soumis aux dérives d’un tout petit nombre […] Les conséquences en termes d’attractivité, c’est que nous donnons l’impression à un certain nombre de jeunes, d’un sentiment d’impunité d’un tout petit nombre à l’intérieur de nos structures », a-t-il expliqué. Pour mémoire, Didier Raoult avait accusé en août 2021 François Crémieux de le pousser vers la sortie, en s’opposant à sa demande de prolongation au-delà de l’âge de départ à la retraite.

« Les deux ministres [Santé et Enseignement supérieur, ndlr] convoqueront prochainement les dirigeants des établissements fondateurs et le directeur de l’IHU-MI. Ils leur demanderont de mettre en œuvre dans les meilleurs délais un plan d’actions volontariste tenant compte de l’intégralité des recommandations formulées par les deux inspections dans leur rapport », fait savoir le communiqué du gouvernement. Pour Alain Milon, les turbulences autour de l’IHU de Marseille soulèvent aussi la question du mode de gouvernance. « Dans leur ensemble, les IHU ont donné des résultats à la hauteur des espérances et des financements. Mais je pense que leurs statuts devraient être modifiés. Ils concentrent trop de pouvoir et d’argent pour pouvoir se passer d’un meilleur contrôle public ». Plus prudent, Bernard Jomier, estime « qu’aucun système ne peut échapper à une défaillance et que les problèmes de l’IHU-MI ne doivent pas jeter l’opprobre sur les autres établissements ».

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