Interdiction de la corrida : le sujet ne sera « pas mis à l’agenda du Sénat » cette année

Interdiction de la corrida : le sujet ne sera « pas mis à l’agenda du Sénat » cette année

Alors que la proposition de loi d’Aymeric Caron (LFI) sera examinée le 24 novembre à l’Assemblée, le débat sur l’interdiction de la corrida n’a toujours pas eu lieu au Sénat. Alors que la majorité sénatoriale est contre et que la gauche se fait discrète, le texte n’est pas près d’être mis à l’ordre du jour de la chambre haute, même si une proposition de loi a été déposée par le sénateur écologiste Daniel Salmon il y a un an.
Louis Mollier-Sabet

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Aymeric Caron a vu rouge. Le député LFI a déposé une proposition de loi interdisant la corrida qui sera examinée en commission des Lois à l’Assemblée nationale ce mercredi 16 novembre. Même au sein de la Nupes, la position du député qui a fondé le parti « Révolution Ecologique pour le Vivant » (REV) est loin de faire l’unanimité. Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste et député PS de Seine-et-Marne, était par exemple pour le moins évasif ce mardi matin, sur notre plateau.

Le groupe socialiste se réunit ce mardi pour statuer sur différents textes, dont la proposition de loi d’Aymeric Caron, et n’avait ce matin, pas encore acté de position précise. « À titre personnel, je pense qu’il y a une évolution nécessaire, mais elle est difficile parce qu’elle touche à des traditions très ancrées. Simplement quand elles sont cruelles, il faut savoir inventer des choses », a tenté de ménager Olivier Faure, en appelant à construire une « transition » avec le milieu de la corrida. Et pour cause, les socialistes sont extrêmement bien implantés dans le sud-ouest du pays, avec un quart du groupe (7 députés sur 27) issu des régions Nouvelle-Aquitaine et Occitanie, dont le président du groupe, Boris Vallaud, député des Landes.

« Taillader un animal jusqu’à ce qu’il étouffe presque dans son propre sang, c’est ignoble »

Au Sénat aussi, les socialistes sont très présents dans ces régions, signe des bons résultats du PS aux élections locales dans les territoires du sud-ouest de la France. L’interdiction de la corrida s’était invitée dans les débats autour de la proposition de loi contre la maltraitance animale, examinée il y a un an, où le groupe écologiste et le sénateur Daniel Salmon avaient tenu à aborder un sujet qui ne figurait pas dans le texte initial, en déposant un amendement largement rejeté, à 265 voix contre 19 pour.

Daniel Salmon se félicite aujourd’hui « sans aucune hésitation » de l’initiative de son collègue insoumis : « J’entends bien l’idée de la tradition, mais la tradition doit être vivante et s’adapter au monde dans lequel elle vit. Taillader un animal en lui envoyant des banderilles jusqu’à ce qu’il étouffe presque dans son propre sang, c’est ignoble, c’est un spectacle qui n’a plus rien à faire dans le monde d’aujourd’hui. » Le sénateur écologiste rappelle aussi qu’entre 70 et 80 % des Français sont opposés à cette pratique selon les sondages : « Mais c’est un peu comme pour la chasse, la population est très majoritairement pour [l'interdiction le dimanche, ndlr], mais les élus, les parlementaires sont souvent en retard sur la société civile, ce qui est assez dommageable. Même si intrinsèquement dans leur for intérieur, l’interdiction de la corrida est complètement transpartisane, on pourrait imaginer avoir des majorités pour faire voter cette loi. »

L’interdiction de la corrida rejetée par le Sénat il y a un an

Pourtant, lors du vote de l’amendement de Daniel Salmon au Sénat, en dehors des 11 sénateurs du groupe écologiste, seuls trois LR (Arnaud Bazin, Nadine Bellurot et Céline Boulay-Espéronnier), trois socialistes (Hélène Conway-Mouret, Laurence Rossignol et Jean-Claude Tissot), une centriste (Nadia Sollogoub) et une non-inscrite (Esther Benbassa, ancienne membre du groupe écologiste) ont voté pour l’interdiction de la corrida. L’immense majorité du groupe LR (143 sénateurs) a voté donc voté contre, tout comme le groupe de la majorité présidentielle (RDPI) ou le groupe Les Indépendants.

Dans les autres groupes de gauche, en revanche, les positions ont été beaucoup moins tranchées. L’ensemble du groupe communiste (CRCE) n’a pas pris part au vote, tout comme 60 des 65 sénateurs socialistes. Deux sénateurs socialistes des Landes, Éric Kerrouche et Monique Lubin, avaient même voté contre l’interdiction de la corrida. Aujourd’hui, Hussein Bourgi, sénateur socialiste de l’Hérault qui n’avait pas pris part au vote en novembre dernier, ne souhaite « pas rajouter du commentaire au commentaire, du bavardage au bavardage, de la polémique à la polémique », tant que la proposition de loi n’est pas à l’ordre du jour du Sénat.

« Si elle y arrive un jour », ajoute-t-il. Un « excès de prudence » de ses collègues de gauche, pour Daniel Salmon : « Les élus se disent que si l’on interdit ça, cela peut amener à s’interroger sur d’autres traditions, comme les combats de coq, la vénerie sous terre, ou la chasse à courre. Et puis derrière ça, il y a toute une économie qui tourne autour. » La corrida constitue une exception locale à une loi nationale, rappelle le sénateur écologiste, en raison d’une « tradition locale ininterrompue. » Un argument de poids pour la chambre des territoires et de la décentralisation.

« Pas à l’ordre du jour au Sénat »

Pour justifier son rejet de l’amendement de Daniel Salmon, la rapporteure LR de l’époque, Anne Chain-Larché, avait promis de « reporter » le sujet « à des débats ultérieurs » : « Ce sont des sujets importants qui méritent un véritable débat. Ce n’est pas, à mon sens, l’objet du travail que nous sommes en train de faire actuellement. » Anne Chain-Larché confirme aujourd’hui que le sujet n’est toujours « pas à l’ordre du jour au Sénat », alors que le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, juge le sujet « pas prioritaire. »

Le ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau, avait même qualifié la proposition de loi d’Aymeric Caron de « pas opportune » : « La corrida fait partie des traditions culturelles françaises. Pour beaucoup de gens, c’est un rendez-vous très populaire. » Or, pour arriver au Sénat, la proposition de loi devra déjà être adoptée par les députés. Or, au niveau de la majorité présidentielle, Sylvain Maillard, président par intérim du groupe Renaissance, ne s’est pas montré très affirmé, ce lundi sur notre antenne, en confiant qu’à titre personnel, la pratique le « heurtait » sur le plan du bien-être animal. Son groupe exprimera par ailleurs une « opposition à la philosophie » développée par le député antispéciste, tout en laissant leur liberté de vote aux députés sur un sujet « plus culturel que politique. »

Seuls les écologistes pourraient s’en saisir au Sénat, mais pas avant 2023, voire 2024

Du côté du gouvernement, Dominique Faure, secrétaire d’Etat de la ruralité, qui défendra le texte dans l’hémicycle, et a appelé à ne pas tomber dans « le piège émotionnel » tendu par cette proposition de loi, en affirmant « être attachée au bien-être animal et à nos traditions. » Si les députés Renaissance auront bien leur liberté de vote, le gouvernement semble donc avoir tranché, alors qu’Éric Dupond-Moretti prépare d’après France Info un déplacement dans le sud-ouest sur la thématique de la corrida. Il est donc peu probable que le texte soit adopté en séance le 24 novembre prochain, ou que le gouvernement s’en saisisse. « Un projet de loi, on n’y croit pas trop », confie Daniel Salmon.

Pour que le texte arrive jusqu’au Sénat, reste donc la possibilité qu’un autre groupe reprenne dans sa « niche » la proposition de loi, déjà déposée par le groupe écologiste il y a un an, en plein débat sur la maltraitance animale, mais jamais débattue dans l’hémicycle. « On est tellement contraint avec 4 heures [par an, ndlr] … C’est un sujet important, mais il y a tellement de défis sur le réchauffement climatique, la biodiversité, la justice sociale. Ce sont des choix drastiques que l’on doit faire, mais rien n’est exclu, pour 2023 ou 2024. » À la réflexion, le sénateur écologiste concède que 2023, « ce n’est pas forcément le meilleur moment », à l’approche des élections sénatoriales de septembre. Avant 2024, la première étape c’est l’examen de la proposition de loi à l’Assemblée nationale, le 24 novembre prochain.

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