IVG : « Une partie des Etats-Unis pourraient basculer dans une théocratie où la loi de Dieu domine celle des hommes »

IVG : « Une partie des Etats-Unis pourraient basculer dans une théocratie où la loi de Dieu domine celle des hommes »

Après la révélation par le journal Politico du projet porté par la Cour suprême de revenir sur la jurisprudence Roe v.Wade qui consacre le droit à l’avortement dans tous les Etats américains, le gouverneur de l’Oklahoma a signé mardi 3 mai une loi restreignant considérablement l’accès à celui-ci. Une décision qui advient alors que l’Etat accueillait depuis plusieurs mois des milliers de jeunes texanes cherchant à avorter après l’adoption d’une loi similaire par l’Etat du Texas. « On assiste à l’instrumentalisation d’un sentiment religieux, c’était le rêve initial des puritains », selon Christophe Deroubaix, spécialiste des Etats-Unis.
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Par Klara Durand

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Après le Texas, l’Idaho ou encore le Mississippi, le gouverneur de l’Oklahoma, Kevin Stitt, a signé mardi 3 mai une loi interdisant l’avortement après six semaines de grossesses, et, ce, même en cas de viol ou d’inceste. Un projet de loi rendant illégale la quasi-totalité des avortements alors que l’Oklahoma accueille depuis plusieurs mois des milliers de Texanes cherchant à avorter après le passage d’une loi similaire dans leur Etat. « Il y a une forme de cohérence dans ce que vient de faire le gouverneur de l’Oklahoma. C’est une stratégie, fruit de décennies de volonté du parti Républicain, et surtout de l’aile chrétienne évangélique blanche, de vouloir saborder cette jurisprudence. Pour y parvenir, ils passent des lois anticonstitutionnelles dans le but que les plannings familiaux aillent aux tribunaux et faire en sorte de remonter le cas à la Cour Suprême, afin de relancer le débat sur le fait ou non de retoquer l’arrêt Roe v. Wade », explique Christophe Deroubaix, journaliste et spécialiste des Etats-Unis. Sur son Twitter, le gouverneur Kevin Stitt a déclaré : « Je veux que l’Oklahoma soit l’État le plus pro-vie du pays, car je représente les quatre millions d’habitants de l’Oklahoma qui, dans leur grande majorité, veulent protéger les enfants à naître ».

Une décision qui intervient après les révélations du journal Politico, lundi 2 mai, concernant le projet de la Cour Suprême de revenir sur le droit à l’avortement consacré dans tous les Etats par la jurisprudence de 1973 Roe v. Wade. Cette dernière garantissait depuis lors le droit des femmes à avorter pendant 24 semaines : « Cette jurisprudence intervient après une grande décennie de revendications de ce qu’on appelle « les minorités », un moment progressiste de l’histoire politique américaine », détaille Christophe Deroubaix.

« Samuel Alito prépare déjà la prochaine bataille : la suppression du mariage gay »

Mais le passage de Donald Trump à la Maison Blanche a laissé des traces. Fort d’un vote massif des chrétiens évangéliques blancs (77 % en 2016 et 84 % en 2020), ce dernier a largement préparé le terrain qui menace aujourd’hui les droits fondamentaux : au cours de son mandat, l’ex-président a pu nommer 3 juges à la Cour Suprême portant au nombre de 6 sur 9 les Conservateurs. Or, en octobre dernier, le président Joe Biden a saisi la Cour suprême pour bloquer la loi texane interdisant l’avortement dès que les battements de cœur de l’embryon sont détectables. La loi incite par ailleurs les Texans à porter plainte contre les organisations ou les personnes pratiquant l’avortement illégalement. Un texte que la Cour avait déjà refusé de suspendre. A l’heure actuelle, c’est dans le cadre d’une affaire qui oppose l’Etat du Mississippi, qui a passé une loi interdisant l’IVG après les 15 premières semaines de grossesse, à une clinique pratiquant l’avortement sur le territoire, qu’elle doit désormais rendre un avis, en juin, sur la pertinence de l’arrêt Roe v. Wade. Comme le révèle le document obtenu par Politico, les juges semblent bien décidés à revenir sur cet arrêt et à marquer une régression d’un demi-siècle au niveau du droit des femmes, à l’instar de l’ébauche de texte présenté par Samuel Alito, juge conservateur de la Cour Suprême, qui considère l’arrêt en question comme « une erreur flagrante dès le départ ».

« Dans son texte Samuel Alito va beaucoup plus loin, il insiste sur le fait que ce droit n’est pas du tout enraciné dans l’histoire des Etats-Unis. Mais en faisant une telle déclaration, il ouvre la remise en question d’autres droits comme le mariage gay. Il prépare déjà la prochaine bataille », insiste Christophe Deroubaix.

26 Etats interdiraient l’avortement

Si, en juin, la Cour suprême venait donc à revenir sur le jurisprudence Roe v. Wade, le choix d’autoriser, ou au contraire de limiter voire d’interdire l’avortement, reviendrait aux seuls Etats et la protection fédérale de ce droit fondamental serait abolie. De fait, 26 d’entre eux s’attaqueraient à l’avortement, comme le font déjà l’Oklahoma et le Texas. Comme le révèle l’institut de recherche Guttmacher dans une étude publiée le 1er mai, 22 Etats disposent déjà de lois ou d’amendements constitutionnels qui leur permettraient d’interdire l’avortement pratiquement immédiatement, tels que : l’Alabama, l’Arizona, l’Arkansas, la Géorgie, l’Idaho, l’Iowa, le Kentucky, la Louisiane, le Michigan, le Mississippi, le Missouri, le Dakota du Nord, l’Ohio, l’Oklahoma, la Caroline du Sud, le Dakota du Sud, le Tennessee, le Texas, Utah, la Virginie-Occidentale, le Wisconsin, le Wyoming.

Parmi eux, 13 Etats disposent de lois appelées « trigger laws », celles-ci rendraient automatique l’interdiction de l’avortement si l’arrêt Roe v. Wade est annulé. Ce serait le cas de l’Arkansas, l’Idaho, le Kentucky, la Louisiane, le Mississippi, le Missouri, le Dakota du Nord, l’Oklahoma, le Dakota du Sud, le Tennessee, le Texas, l’Utah et le Wyoming. A l’heure actuelle, plusieurs manifestations ont déjà eu lieu devant la Cour Suprême à Washington mais aussi à New York, Boston, Los Angeles ou encore Seattle. « J’ai connu le monde alors que l’avortement était illégal. On ne va pas revenir en arrière. Jamais. Nous allons riposter », a déclaré, mardi 3 mai devant la Cour Suprême, la sénatrice démocrate Elizabeth Warren.

« Les Etats-Unis pourraient devenir une théocratie : le rêve initial des puritains »

En réalité, la riposte paraît, selon Christophe Deroubaix, mal engagée : « Il faudrait que les juges fassent demi-tour sur leur décision, ce qui est peu probable. La seule issue, c’est soit attendre que la Cour Suprême ait une majorité progressiste mais cela peut prendre des décennies puisque les juges sont nommés à vie, soit que le parti Démocrate passe une loi pour protéger le droit à l’avortement mais ça ne sera pas aisé », cette dernière option étant un argument de Joe Biden qui a appelé mardi 3 mai les Américains à défendre ce droit dans l’urne lors des législatives à l’automne. Le journaliste estime, par ailleurs, que réformer la Cour suprême est très difficile, même si le Parti démocrate pourrait passer par le système du « packing » permettant d’augmenter le nombre de juges à la Cour suprême, au risque que le Parti Républicain fasse de même un jour.

« Les Conservateurs sont conscients qu’ils préparent une situation où les femmes continueront d’avorter mais dans la souffrance et avec le risque d’en mourir », estime Christophe Deroubaix, avant d’ajouter : « On assiste à l’instrumentalisation par le parti Républicain, depuis une trentaine d’années, d’un sentiment religieux. Une partie des Etats-Unis pourraient basculer dans une théocratie où la loi de Dieu domine celle des hommes. Ce qui était le rêve initial des puritains », conclut-il.

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