« L’Allemagne ne possède que peu d’alternatives au gaz russe »

« L’Allemagne ne possède que peu d’alternatives au gaz russe »

L’Allemagne pourrait-elle se laisser tenter par le nucléaire ? La prolongation des trois dernières centrales nucléaires est, en tout cas, sur la table pour tenter de trouver une parade à l’approvisionnement en gaz russe qui pourrait être coupé net dans le cadre de la guerre en Ukraine. Interview avec le spécialiste de l’énergie, Jean-Pierre Favennec.
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Depuis le début de la crise en Ukraine, les pays européens s’évertuent à trouver des alternatives à l’énergie russe, dont elle dépend largement. La situation est pourtant loin d’être identique selon les pays et l’Allemagne se trouve dans une position particulièrement difficile entre une part de gaz russe important dans son mix énergétique, la tentation de rouvrir des centrales à charbon et la fin programmée du nucléaire.

Jean-Pierre Favennec, consultant dans le domaine de l’énergie et plus particulièrement du gaz et du pétrole et professeur à École nationale supérieure du pétrole et des moteurs (IFP School) nous éclaire sur la situation énergétique du pays d’outre-Rhin.


Avec la crise ukrainienne, la situation énergétique de l’Allemagne est bousculée. Pouvez-vous nous expliquer par quels mécanismes ?

Le principal problème de l’Allemagne reste le gaz dont le pays dépend beaucoup dans son mix énergétique. Or, ce gaz provient pour l’essentiel de Russie. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les Russes diminuent leurs approvisionnements via le Nordstream I qui peut transporter plus de 50 milliards de m3 de gaz directement de la Russie à l’Allemagne, et le projet de Nordstream II, un second gazoduc qui aurait longé le premier, a été annulé. L’Allemagne ne possède que peu d’alternatives au gaz russe.

 

Pourquoi l’Allemagne est-elle aussi dépendante du gaz de Russie ?

Depuis des années, l’Allemagne mise largement sur la Russie pour son approvisionnement en gaz et a fait beaucoup pour tenter de réintégrer la Russie dans les tuyaux diplomatiques européens. Cela remonte à un moment, on peut le voir avec l’exemple du chancelier Schröder qui, après son dernier mandat en 2005, est devenu le patron du projet Nordstream. C’est dire l’intensité des relations russo-allemandes.

La part du gaz dans le mix énergétique allemand a également augmenté avec la fin du nucléaire décidé à la suite de la catastrophe de Fukushima en 2011.

 

Le Wall Street Journal a dévoilé un projet de prolongation de centrales nucléaires en Allemagne. Y a-t-il un consensus allemand sur la question nucléaire ?

Lorsqu’il y a eu l’accident de Fukushima, Angela Merkel, alors chancelière, avait profité du choc de l’opinion publique pour arrêter progressivement le nucléaire. Les Allemands moins « pro-nucléaires » que les Français ont accueilli la nouvelle plutôt favorablement.

Aujourd’hui, il est question de maintenir en activité les trois centrales nucléaires restantes du pays au-delà de leur date d’arrêt programmée, c’est-à-dire à la fin de l’année 2022. Bien que le sentiment « anti-nucléaire » soit toujours présent en Allemagne, je ne pense pas qu’il y ait des manifestations pour s’opposer à cette prolongation. La situation énergétique de l’Allemagne est trop précaire.

 

Quelle est la stratégie adoptée par l’Allemagne pour pallier le manque de gaz russe ?

La question énergétique de l’Allemagne ne dépend pas que d’elle, elle est intimement liée à l’Europe. Or, les pays européens dans leur ensemble sont en difficulté. En 2019, l’Europe importait 200 milliards de m3 de gaz de Russie, soit 40 % de sa consommation totale. Or, si pour le charbon et le pétrole, nous pouvons vraisemblablement trouver d’autres fournisseurs que la Russie, pour le gaz c’est une autre paire de manches. Il n’y a aujourd’hui pas assez de gaz disponible, autre que russe, pour alimenter l’Europe.

Cela est dû au fait que le gaz est transporté via des gazoducs. Si la Russie n’envoie pas de gaz dans les tuyaux, personne d’autre ne peut le faire. Les seuls pays proches qui pourraient alimenter un peu plus l’Europe sont l’Algérie et la Norvège, mais ils sont eux-mêmes quasiment au maximum de leurs capacités d’exportations. C’est pour cela que l’Europe se tourne vers le gaz naturel liquéfié, mais les installations ne se feront pas du jour au lendemain, ce sont des solutions à moyen et long terme mais pas pour l’hiver prochain.

 

Aujourd’hui, la France peine à produire son électricité, elle doit en importer d’autres pays, notamment d’Allemagne. Cette solidarité européenne pourrait-elle être mise à mal par la situation énergétique tendue ?

Du fait des pannes et du manque d’eau de refroidissement, la moitié des centrales nucléaires françaises sont à l’arrêt ou fonctionnent à marche réduite, la France doit donc importer de l’électricité. A certains moments, la France importe depuis l’Allemagne et à d’autres moments lui en exporte : ça va dans les deux sens. Plus il y a d’interconnexion plus il est aisé d’équilibrer les réseaux et de faciliter l’accès à l’énergie.

Sur la solidarité européenne, il ne faut pas être trop naïf, chaque pays va vouloir tirer son épingle du jeu, et certains, à l’image de la France, sont dans une meilleure position car ils ne sont pas aussi dépendants du gaz russe. Mais si une crise énergétique et donc économique majeure touche l’Allemagne, cela se répercutera sur le reste des pays européens.

 

Y a-t-il un risque de black-out pour cet hiver en Allemagne et en Europe en général ?

Il n’y aura sans doute pas de black-out important cet hiver. Sauf conditions extrêmes (hiver très froid), les particuliers, les hôpitaux, les écoles seront alimentés en gaz et en électricité. En tout cas, en tant que particulier il n’y aura pas de grande panne de plusieurs jours. A la limite, il pourrait y avoir des petites coupures de quelques heures. Ce sont surtout les grosses entreprises et l’industrie lourde très demandeuse en chaleur et donc en énergie qui pourront être sujettes à ces coupures cet hiver. C’est d’ailleurs inscrit dans les contrats : en cas de manque d’approvisionnements ces secteurs devront se retirer pour un temps.

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