Le viol comme armes de guerre : « Ces violences n’ont pas de frontière »

Le viol comme armes de guerre : « Ces violences n’ont pas de frontière »

Le 24 novembre, à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le Sénat organisait une conférence sur les femmes en temps de conflits armés. Plusieurs experts se sont exprimés sur l’utilisation du viol et des violences sexuelles comme armes de guerre : Quels constats et, surtout, comment réparer ?
Public Sénat

Par Lucille Gadler

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« Pour que le viol et les violences sexuelles cessent d’être des armes de guerre », c’est le nom du rapport rendu en 2013 par la délégation aux droits des femmes du Sénat sur la particulière vulnérabilité des femmes en zones de conflits armés, notamment au regard des violences sexuelles qu’elles subissent. Presque 10 ans après ce rapport, les viols et violences sexuelles sont toujours l’objet de stratégies militaires. Le 14 octobre 2022, à la suite de deux rapports, l’ONU dénonçait la « stratégie militaire du viol » des forces russes en Ukraine.

« Tout conflit amène des violences sexuelles »

« Les viols et les violences sexuelles sont des moyens de guerre depuis toujours. Mais ils sont utilisés comme des armes de guerre massives dans les conflits contemporains » introduit la sénatrice socialiste du Nord et vice-présidente de la délégation aux droits des femmes, Martine Filleul.

Elle rappelle la prise de conscience de l’opinion internationale, en 1990 lors de la découverte les horreurs commises en ex-Yougoslavie et au Rwanda avec l’utilisation massive du viol aux fins de nettoyage ethnique.

Le viol comme arme de guerre a pour objectif de détruire des communautés entières. Notamment en infligeant aux hommes d’assister aux viols des femmes de leurs familles : « Au-delà de la victime, c’est l’ensemble de la communauté que le viol cherche à atteindre. » ajoute la sénatrice.

Depuis l’adoption de la résolution 1820, le 19 juin 2008 par le Conseil de sécurité de l’ONU, le viol est consécutif de crime de guerre contre l’humanité et de crime constitutif du crime de génocide.

« La difficulté c’est de savoir quelle est l’ampleur de ces violences sexuelles »

Pourtant ce terrorisme prospère comme le rappelle la sénatrice du Nord : « L’ONU a documenté et vérifié plus de 2500 cas de violences sexuelles liées aux conflits en 2020 dans 18 pays. 96 % des victimes sont des femmes et des filles. » Ces violences seraient même sous-déclarées. En Guinée, en Éthiopie, au Soudan, en Syrie, ou encore en Irak, des milliers de viols sont recensés. « Ces violences n’ont pas de culture, n’ont pas de religion, n’ont pas de frontières » pointe Céline Bardet, fondatrice et directrice générale de We are NOT Weapons of War (WWoW).

« Cette tendance est même à la hausse » précise Anne Castagnos-Sen responsable des relations extérieures d’Amnesty International France et experte des enjeux Droits des femmes « : 44 millions de femmes et de filles déplacées de force en 2021 à l’intérieur de leur propre pays. Ces chiffres n’ont jamais été aussi élevés. 511 millions de femmes et de filles qui vivent dans des pays fragiles et potentiellement dans des pays exposés à des violences ».

Dans les régions du Tigré, en Éthiopie, les femmes sont violées presque systématiquement par les combattants. Dans un rapport publié en 2021, Amnesty International alertait sur les campagnes de viols de masse organisés. « Ce conflit est symptomatique » constate tristement Anne Castagnos-Sen.

L’horreur résonne aussi lorsque le reportage de la journaliste Maurine Mercier, ne pouvant assister à la table ronde, est diffusé devant la délégation. « Un soldat russe m’a dit ce n’est pas une guerre, c’est du terrorisme » témoigne au micro de la journaliste une Ukrainienne violée à plusieurs reprises par des soldats Russes pendant plus de deux semaines.

« La difficulté c’est de savoir quelle est l’ampleur de ces violences sexuelles dans ces conflits ou zone de crise. Quel est le nombre exact de victimes ? Quel est le modus operandi ? » souligne Céline Bardet : « Ça fait des années qu’on demande à être financé pour une enquête mondiale qui n’existe pas pour avoir des chiffres, car aucune enquête. »

« Il y a la question de comment faire pour identifier ces victimes qui restent invisibles pour une immense majorité. Car si grâce au travail journalistique, la voix de certaines victimes est portée, ce sont des dizaines voire des centaines qui ne parlent pas et n’ont accès à rien ».

Femmes migrantes : « Elles devraient être légitimées à l’asile, elles ont été victimes, pour une majorité d’entre elles, de viol »

« Toutes les femmes migrantes devraient être légitimées à l’asile en raison de la présomption qui pèse sur leurs parcours: une majorité d’entre elles ont été victimes de viol, soit au départ de leurs parcours ou pendant leurs parcours », pour Laurence Rossignol, vice-présidente du Sénat et sénatrice de l’Oise. « Ce serait formidable une reconnaissance prima facie » acquiesce Anne Castagnos-Sen.

« Les femmes accueillies en Europe ont pour la majorité subi des violences sexuelles, tant durant leur parcours migratoire qu’une fois arrivées en France où elles se font violer. » constate Thomas Charbonnier à l’assemblée, administrateur de l’ONG Gynécologie Sans Frontières (GSF)

En France, les femmes migrantes sont particulièrement exposées à ces violences sexuelles. A titre d’exemple, selon une enquête menée auprès de femmes immigrées originaires d’Afrique subsaharienne, 1 femme sur 4 a déclaré en avoir été victime, une partie des violences sexuelles ayant lieu après la migration.

« Réparer une femme chirurgicalement, c’est la part la plus simple »

« Réparer une femme chirurgicalement, c’est la part la plus simple à faire. Quand on englobe la dimension psychologique, on ne la guérit jamais vraiment. » confie Thomas Charbonnier à l’assemblée, administrateur de l’ONG Gynécologie Sans Frontières (GSF).

Créée en 1995, l’ONG Gynécologie Sans Frontières, composée de médecins et sages-femmes, parcourt le monde au gré des besoins en soins des populations dans le monde. L’association est aujourd’hui présente au Rwanda, en République démocratique du Congo à Panzi et Otema, au Cameroun, au Togo et en France.

Depuis 2014, GSF est également présent en France, notamment près de la jungle de Calais jusqu’à son démantèlement en 2021 : « On a retrouvé chez les femmes des camps des sévices comparables à ceux des zones de conflit » précise Thomas Charbonnier. Depuis, 150 missions ont été créées en France : « Il faut faire des maraudes et aller chercher les femmes dans les camps en France. On a caché le sigle GSF, on a fait un camion blanc, sans signature gynécologiste, les femmes viennent plus vers nous. On les soigne, on les accueille et on les accompagne ».

« Les violences sexuelles dans les conflits créent des traumatismes absolument gigantesques qui durent des années s’ils ne sont pas pris en charge. Les femmes victimes sont en mesure d’exprimer leur besoin, elles connaissent leur culture, elles doivent être actrices et il faut leur fournir les outils. » explique Céline Bardet. « Néanmoins, poursuit-elle, je travaille dans des zones où il est très compliqué pour les femmes de voir un médecin. Certaines ne veulent pas. » C’est ainsi que la fondatrice de WWoW a co-créé l’outil Backup, qui sera bientôt présent en Ukraine : « C’est un système d’alerte avec un lien et questionnaire judiciaire. Ça nous permet de réorienter les femmes sur place et d’utiliser ces données dans le cadre d’enquête. L’outil permet de mémoriser leurs histoires par la voix ». Backup a notamment été utilisé en Libye pour faire le lien ensuite avec un médecin. « Nous voulons mettre en place un système de signalement et fournir aux femmes les services dont elles ont besoin. Certaines femmes victimes ne sont pas prêtes pour la justice. On ne peut pas forcer ça. Parfois des mois après, elles reviennent. Il faut créer des espaces qui permettent ce temps et qu’on travaille à leur rythme. »

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