Lutte contre le négationnisme : « Il faut recommencer à chaque fois, être pédagogue, ne pas se décourager », confie Serge Klarsfeld
Le Sénat accueillait vendredi 28 janvier les Assises nationales de la lutte contre le négationnisme. De nombreux intervenants, parmi lesquels l’avocat Serge Klarsfeld, la sénatrice Nathalie Goulet ou encore le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, ont pointé la nécessité de s’ériger contre les remises en cause de la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs.

Lutte contre le négationnisme : « Il faut recommencer à chaque fois, être pédagogue, ne pas se décourager », confie Serge Klarsfeld

Le Sénat accueillait vendredi 28 janvier les Assises nationales de la lutte contre le négationnisme. De nombreux intervenants, parmi lesquels l’avocat Serge Klarsfeld, la sénatrice Nathalie Goulet ou encore le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, ont pointé la nécessité de s’ériger contre les remises en cause de la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs.
Romain David

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« Réveiller les consciences ». C’est ainsi que la sénatrice centriste Nathalie Goulet résume l’objectif des 12e Assises nationales de la lutte contre le négationnisme, organisées par la Paris School of Business et la LICRA, et qui étaient accueillies vendredi matin dans les murs du Sénat. Au programme, plusieurs tables rondes sur le thème « Pétain et Vichy : quand l’histoire ne ment pas… » Un intitulé qui n’est pas sans écho à la période électorale, puisqu’il fait implicitement référence aux propos tenus à plusieurs reprises par le candidat Éric Zemmour, notamment dans son livre Le Suicide français (2014) et sur le plateau de CNews en octobre 2019, selon lesquels le maréchal Pétain et le régime de Vichy auraient permis de sauver des Juifs français. Propos pour lesquels le polémiste, et désormais candidat à la présidentielle, a été jugé le 20 janvier dernier par la cour d’appel de Paris après une première relaxe en février 2021. La décision du tribunal ne sera toutefois pas rendue avant l’élection présidentielle.

« Évidemment, ce colloque est aussi une réponse », assume Nathalie Goulet auprès de Public Sénat. « Le négationnisme, tel qu’il a été évoqué par Éric Zemmour, dans un élan scandaleux, doit être étouffé dans l’œuf. On ne peut pas laisser dire ça, c’est impossible ! », martèle l’élue. « Moi, dont les parents et les grands-parents ont été déportés, comme tous les gens qui ont été persécutés, nous ne pouvons pas laisser dire que Vichy a protégé les Juifs, ça n’est pas vrai. C’est un mensonge ! »

 

2021 a été « une bien mauvaise année »

Ces assises s’inscrivent également dans un moment plus large de commémoration. Jeudi, le Premier ministre, Jean Castex, était à Auschwitz à l’occasion du 77e anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Il a notamment dénoncé les remises en cause du rôle de l’État français dans la déportation, et appelé à la méfiance contre les « falsificateurs de l’histoire ». Une allusion à peine voilée, semble-t-il, à Éric Zemmour que les derniers sondages créditent de 13 % d’intentions de vote.

« Oui, sans doute, mais pas seulement à lui », indique à Public Sénat Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale. « À tous ceux qui essayent d’instrumentaliser l’histoire, pour faire scandale ou aboutir à des raisonnements faux. Il est important que l’histoire soit un sujet pris sérieusement, sans manipulation », explique le locataire de la rue de Grenelle, qui était également présent au Sénat vendredi. « Le négationnisme est le noyau dur de l’antisémitisme, ce qui le conditionne », estime Jean-Michel Blanquer. « Et si la démocratie n’est jamais finie, la lutte contre l’antisémitisme non plus. »

 

Avec ses hauts et ses bas. Devant le ministre, Nathalie Goulet estime ainsi que 2021 a été « une bien mauvaise année ». « La résolution adoptée en octobre par le Sénat sur la lutte contre toutes les formes d’antisémitisme marque un constat d’échec », selon l’élue de l’Orne. « Cela montre que quelque chose n’a pas fonctionné ». Et d’évoquer, pêle-mêle : « une utilisation abusivement scandaleuse des symboles dramatiques de la Shoah pour s’opposer au passe sanitaire », ou encore cette décision de justice rendue fin décembre, intimant aux opérateurs le blocage de deux sites internet négationnistes, dont l’un baptisé « Shoarnaque ». « Il est toujours triste de devoir encore ouvrir des assises sur la lutte contre le négationnisme », abonde le géopolitologue Frédéric Encel, enseignant à la Paris School of Business.

Selon un sondage publié mercredi, et réalisé par la Fondation pour l’innovation politique et l’American Jewish Committee, 74 % des Français juifs disent « avoir déjà subi au cours de leur existence un comportement antisémite, de la moquerie à l’agression physique en passant par l’insulte ou la menace verbale ». Toujours selon Nathalie Goulet, le contexte électoral contribue aussi à l’exacerbation de ce climat délétère. « Les candidats pèchent en ripant sur une droite nauséabonde. Je ne suis pas sûre qu’en faisant ça, ils ne perdent pas des voix centristes et modérées. La campagne n’est pas d’un très bon niveau », déplore-t-elle.

L’influence de « nouvelles chaînes de télévision généralistes »

L’historien et avocat Serge Klarsfeld pointe de son côté le rôle de certains médias, auquel il reproche de jouer la carte de l’outrance au nom de l’audience. « Les nouvelles chaînes de télévision généralistes sont entre les mains de personnes favorables à une droite que je qualifierai de plus radicale. C’est aussi une volonté de mettre du suspense dans l’élection, de mettre en avant des personnages plus disturbants, mais qui intéressent la population par rapport au ronron des hommes politiques habituels du centre droit ou du centre gauche. Il y a cet impératif commercial qui fait que l’on pousse les candidats des extrêmes », analyse l’historien.

Et d’ajouter : « Cela correspond aussi, sans doute, aux affinités particulières de ceux qui possèdent ces chaînes ». Serge Klarsfeld, toutefois, ne dira pas à qui il pense. « Il n’y a pas beaucoup de noms qui circulent », souffle-t-il.

 

« Il faut montrer la même énergie que ceux qui sont animés par la haine »

L’intervention de Serge Klarsfeld était certainement la plus attendue ce vendredi. L’historien de 86 ans, célèbre pour avoir participé avec son épouse Beate Klarsfeld à la traque d’anciens criminels nazis, s’est lancé dans un long descriptif des politiques antijuifs du régime de Vichy. Il chiffre à plus de 70 000 le nombre de Juifs déportés hors de France pendant la Seconde Guerre mondiale, dont quelque 24 000 de nationalité française, et ce à cause de « la participation active du régime de Vichy à la solution finale élaborée par le régime nazi. » Des chiffres glaçants, qu’il convient de rappeler génération après génération, explique-t-il encore à Public Sénat.

« Il y a 30 ans, il fallait faire connaître l’action de Vichy, son action antijuifs, les dégâts commis. Et aujourd’hui, il faut à nouveau faire connaître la réalité de l’antisémitisme de Vichy, sa complicité avec les Allemands dans la solution finale en arrêtant et en livrant des milliers et des milliers de familles juives », indique Serge Klarsfeld. Pour lui, cette journée est certes « une réponse [aux polémiques actuelles, ndlr], mais les démagogues recommenceront éternellement. Il faut recommencer également, montrer la même énergie que ceux qui sont animés par la haine. Il faut recommencer à chaque fois, être pédagogue. Et ne pas se décourager », ajoute-t-il.

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