Mafia, la France dans le déni ?

Mafia, la France dans le déni ?

Dans l’imaginaire collectif, la mafia reste l’apanage des contrées reculées d’Italie du Sud : avec ses parrains, ses complots et ses intrigues, le monde mafieux fascine autant qu’il terrifie. Mais la mafia existe-t-elle sous d’autres formes ? Et surtout, est-elle seulement présente en Italie ? En Corse, dans le sud-est de la France, les règlements de comptes dans le «Milieu » sont monnaie courante. Mais s’agit-il vraiment d’une mafia et l’État français prend-il la mesure du phénomène ?
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Par Amélia Morghadi

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La mafia sicilienne, telle qu’elle a existé dans les années 80, 90 en Italie, infiltrée dans toutes les strates de la société, et diablement efficace, n’existe plus. Si les organisations mafieuses sont toujours présentes, elles ne recouvrent plus les mêmes réalités. Et elles ne se limitent pas à l’Italie.

Pour l’historien du droit Jacques de Saint Victor, la clé de compréhension de la pieuvre mafieuse se situe dans les définitions. Gang, cartel, milieu, yakuzas, on ne manque pas de termes pour qualifier les différentes organisations de crime organisé à travers le monde. Mais qu’est-ce qui caractérise le phénomène mafieux ?

Le pouvoir invisible de la mafia

La mafia repose avant tout sur un principe d’une direction collégiale et sur une stratégie d’infiltration de la société civile et des institutions. « Il y a peu de systèmes aussi puissants que le système mafieux tel qu’on l’a connu en Sicile, extrêmement pyramidal. »  souligne Jacques de Saint Victor.

Car pour qu’une association mafieuse fonctionne, il ne suffit pas d’effectuer des crimes en bande organisée. Il y a une interconnexion nécessaire avec le pouvoir politique : « Il n’y a pas de mafia s’il n’y a pas de pactes scélérats entre le monde politique, le monde économique et le monde criminel » continue l’historien, professeur des universités.

Dans l’inconscient collectif, la France n’est pas le terrain de la mafia, mais abrite un simple grand banditisme organisé horizontalement qui agit de manière déconnectée du reste de la société. Tout le contraire donc de la Cosa nostra et des autres mafias italiennes, qui fonctionnent comme de véritables hydres de Lerne, capable de rebondir même quand ses chefs se retrouvent condamnés.


Une réalité française

Pour l’historien Jacques de Saint Victor, la mafia n’a au départ pas de réalité en France. « Historiquement, le grand banditisme français, les gangs corso-marseillais, n’ont pas du tout les mêmes origines que les phénomènes mafieux sicilo-napolitains. La mafia c’est d’abord et avant tout un contrôle capillaire du territoire, là où les phénomènes de grande criminalité à la française sont nés plutôt dans ce qu’on pourrait appeler les diasporas criminelles, liées aux grands trafics de drogues, comme pour la « French connection » (trafic d’héroïne à travers l’Europe) par exemple ».
Une situation qui a changé à partir du processus de décentralisation dans les années 90.

« Il y a eu un réinvestissement territorial que ce soit en Corse ou dans le sud-est de la France. On voit apparaître des phénomènes qui peuvent s’apparenter à de la bourgeoisie mafieuse » explique-t-il.

"Les gangs corso-marseillais n'ont pas du tout les mêmes origines que les mafias italiennes" #UMED
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Certains évoquent aussi un « Milieu » lyonnais, marseillais, toulonnais, niçois ou même encore l’influence grandissante de la mafia calabraise en France. Le racket des commerçants, les attaques politiques, les trafics de drogue et les règlements de comptes seraient une réalité occultée par les pouvoirs publics et sur laquelle on ne sait pas bien mettre de mots.

Selon Fabrice Rizzoli, criminologue spécialiste de la Mafia, si on ne peut pas aujourd’hui définir avec certitude ces phénomènes, c’est que l’on manque d’informations, par manque d’intérêt pour la question. Il pointe du doigt le profond déficit français concernant l’étude de cette réalité : « Il faut pouvoir démontrer au point de vue scientifique et éventuellement dans l’enceinte d’un tribunal » martèle-t-il.

Un problème de législation, car par exemple, contrairement à l’Italie où il est reconnu depuis 1982, en France le délit pour association mafieuse n’existe pas. « Avec le délit d’association mafieuse, on peut condamner celui qui a donné l’ordre de tuer. On réduit l’impunité du donneur d’ordre et on confisque les biens des complices » observe Fabrice Rizzoli.

Reconnaître la mafia pour mieux la combattre

Pour lui, la France pourrait s’inspirer de l'expérience italienne, qui permet de s'attaquer efficacement aux biens des criminels, des complices et des prête-noms... La justice italienne peut saisir les biens des membres d'une "association mafieuse", comme les complices et prête-noms. Une manière de mettre à mal leur puissance économique et leur influence.

Mafia en France : "Il faut démontrer scientifiquement et dans l'enceinte d'un tribunal" #UMED
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Au-delà des considérations de définitions de Jacques de Saint Victor, Fabrice Rizzoli met en évidence le problème français : en refusant de qualifier les faits de crime organisé comme étant l’action de mafia, on ne peut pas trouver de solutions efficaces pour les contrer.
 « En Corse, pendant 20 ans, il y a eu 30 homicides par an. Qu’est-ce que ça change pour les populations ? Même si ce n’est pas de la mafia, les conséquences pour les citoyens sont extrêmement importantes » dénonce Fabrice Rizzoli, président de l’association Crim’HALT, qui lutte pour impliquer la société civile dans la lutte antimafia. En effet, la Corse est la région la plus criminogène d’Europe. Elle dépasse même la région de Sicile pourtant traditionnellement considérée comme le berceau de la mafia. En trente ans, ce n’est pas moins de 371 personnesqui ont été assassinées dont onze représentants de l’État  (maires, préfets, avocats…).

Un déni qui contribue à un immobilisme, et que déplore également l’historien Jacques de Saint Victor : « les autorités ne pensent pas qu’il y a un phénomène mafieux en France ». Or pour lui, « C’est la prise de conscience qui va conditionner la réaction de l’autorité, tant qu’il n’y a pas cette prise de conscience, le système mafieux continue » conclut l’historien.

Un point de vue partagé par Fabrice Rizzoli, qui explique que bien qu’il se développe actuellement un discours antimafia dans une partie de l’Italie,  «il y a d’autres lieux en Italie, d’autres pays d’Europe et même certaines régions du sud-est de la France où cette prise de conscience n’existe pas ». Pour lui c’est pourtant la condition n°1 : « Plus importante que la lutte antimafia elle-même par les autorités. ».

 

Retrouvez l'émission Un monde en docs, consacrée à la mafia, samedi 16 décembre à 23h30.

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