Médias en ligne : « Si vous parlez de régulation, votre rôle de politique, c’est de nous protéger aussi », lance Denis Robert

La commission d’enquête sur « les zones grises de l’information » poursuit ses travaux au Sénat. Trois responsables de médias engagés – Blast, StreetPress et Basta ! – étaient auditionnés ce mardi 14 avril. Les intervenants ont en particulier été interrogés sur la limite à définir entre information et opinion. Mais aussi sur leur modèle de financement, qui demeure fragile. « C’est impossible de travailler sur un sujet sans aller chercher les versions de toutes les parties prenantes », a assuré Johan Weisz, fondateur de StreetPress, devant les sénateurs.
Théodore Azouze

Temps de lecture :

6 min

Publié le

Entendre la voix des médias indépendants. Initiée cet hiver, la commission d’enquête sur les « zones grises de l’information » poursuit ses travaux au Sénat. Après avoir reçu les vidéastes Gaspard G et HugoDécrypte et le streameur Jean Massiet la semaine dernière, trois responsables de sites journalistiques au ton engagé ont été auditionnés ce mardi 14 avril par les membres de la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport. Denis Robert, fondateur de Blast, Johan Weisz, fondateur de StreetPress, et Ivan du Roy, cofondateur de Basta !, ont tous trois répondu aux questions des parlementaires pendant deux heures. 

Point commun entre ces trois structures ? Un contenu à l’accès libre, rendu possible grâce au soutien financier et aux dons d’une partie de leur lectorat. Ces titres partagent aussi une certaine vision du journalisme, marquée par une appétence pour le terrain et des lignes éditoriales identifiées à gauche. « Vos trois médias partagent une même colonne vertébrale idéologique : le refus d’un journalisme qui contribuerait à maintenir le statu quo », a ainsi résumé en préambule Laurent Lafon, sénateur (Union centriste) et l’un des rapporteurs de la commission. 

Des algorithmes au fonctionnement « nébuleux »

Le modèle économique de ce type d’entreprises de presse, actives à l’écrit sur leurs sites web et en vidéo sur différentes plateformes en ligne comme YouTube, a occupé une grande partie des débats. Avec environ 4500 dons par mois en moyenne, Blast, fondé en 2021, compte sur son public pour produire articles et vidéos au quotidien. « Ceux qui veulent que cette information existe s’abonnent ou font des dons pour permettre précisément qu’elle reste accessible à tout le monde, c’est un acte généreux », souligne Denis Robert. « Tout le monde prévoyait qu’on se plante au bout de quelques mois. Même moi, aujourd’hui je suis surpris de notre succès, qui est assez fulgurant, mais qui fait qu’aujourd’hui cette économie fonctionne. »

Mais, avec des moyens limités et une force de frappe moins importante que les médias traditionnels, ces sites de presse font toutefois face à de nombreux défis. Comme lors des autres auditions de la mission, la question de l’impact des algorithmes sur la visibilité de leurs productions a été évoquée lors de ces échanges. La plus faible mise en avant des contenus journalistiques sur Facebook ces dernières années a par exemple réduit l’exposition de certaines publications de Basta !. « Les différentes évolutions des algorithmes ont rendu nos contenus invisibles », pointe ainsi Ivan du Roy. 

StreetPress a vu son compte TikTok « supprimé du jour au lendemain » avant d’être rétabli. Dans la même veine, certaines de ses vidéos sur YouTube, abordant par exemple le sujet des violences policières, ont été « démonétisées ». Conséquence : celles-ci ne sont alors plus « suggérées » aux internautes, mais uniquement « uniquement proposées aux abonnés » au compte du média sur la plateforme au logo rouge, regrette Johan Weisz. Or, « en général, la moitié des gens qui vont regarder une vidéo ne sont pas abonnés à votre chaîne », poursuit-il. « Donc (…) à partir du moment où la démonétisation est actée, on va toucher de moins en moins d’internautes. »

Sur cet aspect, la « zone grise » est davantage « du côté des diffuseurs de l’information » que des médias indépendants, estime Ivan du Roy, en référence au nom donné à la mission du Sénat. Le journaliste déplore les critères « nébuleux » des grandes plateformes du numérique pour mettre plus ou moins en avant un contenu ou un autre. « Qu’est-ce qui est considéré par Google ou Meta comme une information sérieuse, rigoureuse, vérifiée (…) et ce qui est du tout-venant, y compris de la fausse information ou de l’intoxication manifeste ? », questionne-t-il. Les trois responsables présents ce mardi insistent par ailleurs sur le fait que les droits voisins, ces sommes versées par les GAFAM pour l’utilisation de leurs contenus sur le net, demeurent pour le moment minimes. Ils représentent par exemple « moins de 5% » des revenus de Blast, selon Denis Robert. 

Débat sur la limite entre information et opinion

En toute fin d’audition, Laurent Lafon a interrogé plus spécifiquement les responsables de ces médias engagés sur les limites fixées entre l’information et l’opinion. Tout en revendiquant une ligne éditoriale propre à StreetPress, Johan Weisz promet que ses journalistes ne donnent pas leur « avis » dans leurs articles. « Ce qu’attendent les lecteurs et lectrices de StreetPress, c’est qu’on soit des yeux et des oreilles », assure-t-il. Le tout, en assurant le contradictoire, promet-il : « C’est impossible de travailler sur un sujet sans aller chercher les versions de toutes les parties prenantes, c’est notre travail. » « On va s’appuyer sur les faits, les reportages de terrain, on va aller vérifier, contrebalancer », abonde Ivan du Roy. « On ne va pas tordre les faits en fonction de l’idée ou du préjugé qu’on se ferait en fonction de tel ou tel sujet. »

Denis Robert, lui, dénonce des intimidations liées à la mise en ligne de certaines publications. Il cite en particulier des menaces reçues après la réalisation d’un entretien du député LFI Raphaël Arnault. L’un des collaborateurs parlementaires de ce dernier a été mis en examen dans le cadre de l’affaire sur la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, au mois de février. « Je ne pensais jamais en tant que patron d’un média (…) être autant l’objet d’un retour de haine et de violence », pointe l’ex-journaliste de Libération. D’après lui, « des organes de presse » font aujourd’hui « la promotion » de la « violence d’extrême-droite ». « Si vous parlez de régulation, vous, votre rôle de politique, c’est de nous protéger aussi », pointe-t-il. Le dirigeant dit avoir pris des mesures supplémentaires ces derniers temps pour protéger sa rédaction : « C’est absolument anormal que pour faire de l’information, on paie un vigile. »

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Médias en ligne : « Si vous parlez de régulation, votre rôle de politique, c’est de nous protéger aussi », lance Denis Robert
3min

Société

« On a la capacité de recruter des profils de grandes sociétés américaines qui ont reculé sur le télétravail », se réjouit ce chef d’entreprise de la Tech

Le bureau d’Olivier Lambert n’est pas tout à fait celui de tout un chacun les jours ensoleillés. Aujourd’hui, il travaille dans son jardin. Cet entrepreneur de ‘cloud’ souverain dirige une entreprise de plus de 100 salariés en 100 % télétravail. Et ce n’est pas la conséquence de la pandémie, c’est un choix ! Dans Dialogue citoyen présenté par Quentin Calmet, il témoigne et interroge les sénateurs sur la façon d’appréhender le télétravail quand on est chef d’entreprise.

Le

Médias en ligne : « Si vous parlez de régulation, votre rôle de politique, c’est de nous protéger aussi », lance Denis Robert
7min

Société

Entendus au Sénat, Mediapart, Disclose et Off Investigation revendiquent leur indépendance et leur conception « des plus classiques » du journalisme

Interrogés mardi 7 avril par la commission sénatoriale sur les « zones grises de l’information », les médias Mediapart, Disclose et Off Investigation ont voulu insister sur leur indépendance éditoriale. De quoi marquer leur opposition à la concentration des médias et à « la captation des aides publiques à la presse par quelques groupes ».

Le

La sélection de la rédaction

Médias en ligne : « Si vous parlez de régulation, votre rôle de politique, c’est de nous protéger aussi », lance Denis Robert
5min

Parlementaire

Nouveaux médias : « Les néomédias ont des modèles sains, indépendants de subventions, ne sont pas la propriété de milliardaires », martèle Gaspard G

Auditionnés dans le cadre d’une commission d’enquête sénatoriale sur les « zones grises » de l’information en ligne, Gaspard Guermonprez, Jean Massiet et Hugo Travers ont décrit un paysage médiatique profondément transformé. Entre nouvelles pratiques de consommation, dépendance à la publicité et enjeux démocratiques, ils appellent à une meilleure reconnaissance de leur rôle.

Le

Médias en ligne : « Si vous parlez de régulation, votre rôle de politique, c’est de nous protéger aussi », lance Denis Robert
3min

Culture

Commission d’enquête sur la concentration des médias : Bolloré, Arnault, Bouygues, Ernotte… auditionnés au Sénat

La commission d’enquête sur la concentration des médias du Sénat démarre l’année 2022 par l’audition de figures majeures de l’audiovisuel et de la presse française : Vincent Bolloré, Delphine Ernotte, Bernard Arnault, Xavier Niel, Martin Bouygues, Matthieu Pigasse, Arnaud Lagardère, ou encore Edwy Plenel seront entendus au mois de janvier.

Le