La plateforme X au cœur d’investigations menées par la justice française. Des perquisitions ont été menées ce mardi 3 février dans les bureaux du réseau social américain, a annoncé dans un communiqué la procureure de la République de Paris, Laure Beccuau. L’opération s’inscrit dans le cadre d’une enquête ouverte en janvier 2025 par le parquet de la capitale. Elon Musk, qui a racheté Twitter en 2022 avant de le renommer X, ainsi que l’ex-directrice de l’entreprise Linda Yacarino, ont également été convoqués en avril prochain « en qualité de témoin[s] » pour des « auditions libres ».
Une « démarche constructive » du parquet à ce stade
Pour le moment, aucune infraction caractérisée contre X n’a été établie par la justice française. Le parquet indique d’ailleurs que les recherches engagées par ses services relèvent « à ce stade » d’une « démarche constructive ». L’objectif affiché ? « Garantir in fine la conformité de la plateforme X aux lois françaises, dans la mesure où elle opère sur le territoire national », souligne Laure Beccuau. « Deux signalements » sont à l’origine de l’enquête. L’un d’entre eux avait été effectué il y a un an par le député (Ensemble pour la République) Eric Bothorel. Il dénonçait alors les « récents changements d’algorithme de X, ainsi que les ingérences apparentes dans sa gestion depuis son acquisition par Elon Musk ».
Concrètement, qu’est-il reproché aujourd’hui au réseau social ? Le parquet de Paris précise que les investigations portent sur sept possibles infractions différentes. Plusieurs d’entre elles sont liées à la diffusion de contenus illégaux sur les réseaux sociaux, comme des images pédopornographiques, des deepfakes à caractère sexuel ou des messages relatifs à la contestation de crimes contre l’humanité. Fin décembre, de nombreux utilisateurs avaient relayé sur X des publications dénudant des femmes sur des photographies sans leur consentement, au moyen de Grok, l’outil d’intelligence artificielle disponible sur la plateforme.
De quoi également alerter les défenseurs des droits des enfants. La Haute-commissaire à l’enfance, Sarah El Haïry, avait d’ailleurs annoncé début janvier avoir saisi la Commission européenne et la justice française face à cette « IA qui déshabille des enfants ». Des recherches scientifiques alimentent ces accusations. En début d’année, l’ONG AI Forensics a ainsi « collecté des dizaines de milliers d’images générées par Grok pour les caractériser », explique à Public Sénat Paul Bouchaud, spécialiste au CNRS en audit algorithmique ayant participé à ces travaux. « Là-dedans, on a trouvé que la majorité d’entre elles, c’est du contenu sexuel, qui vise le plus souvent des femmes. »
Du contenu illégal toujours en ligne malgré des signalements
Dans le détail, des images pédopornographiques, par exemple de mineures en bikinis, ont été observées sur X et sur le site de son intelligence artificielle, Grok. « Des contenus qui font la promotion de l’Etat islamique » ou « du contenu nazi » ont également été recensés dans cette somme d’images. Tant de publications problématiques remontées au réseau social d’Elon Musk par différents moyens, notamment via des déclarations réalisées sur la plateforme étatique Pharos. Or, « ce contenu est toujours disponible » plusieurs semaines après ces signalements, pointe Paul Bouchaud. « À ce stade-là, ça peut aussi caractériser une infraction de ne pas enlever du contenu qui est illégal en droit français. »
Si ces éléments sont publics, de nombreuses zones d’ombre persistent en revanche sur la façon dont fonctionne concrètement l’algorithme régulièrement décrié de X. La plateforme est pointée du doigt pour la mise en avant de contenus dangereux et la diffusion de désinformation sur son interface. Elon Musk est ainsi régulièrement accusé par ses détracteurs d’avoir transformé Twitter en un réseau social où se propage la haine et où les opinions les plus extrêmes ont voix au chapitre. Et ce, à des fins politiques, Elon Musk ayant longtemps été lui-même très proche du président américain Donald Trump et de la sphère « Make America Great Again » qui le soutient.
Déficit de preuves factuelles
Mais, en réalité, les experts du domaine manquent aujourd’hui d’éléments factuels pour prouver une telle conclusion. « D’un point de vue purement scientifique, il est difficile de montrer qu’il y a des ingérences » de la part d’Elon Musk, souligne Paul Bouchaud. « C’est très compliqué, car cela demande l’accès à des données qui ne sont pas publiques : s’il y a eu des modifications du code source, de l’algorithme de recommandation… » En 2023, les médias américains avaient néanmoins rapporté que le patron avait déjà incité des dizaines d’ingénieurs à modifier l’algorithme de la plateforme pour mettre en avant ses propres posts. À l’époque, le milliardaire s’était vexé de constater qu’un tweet du président démocrate Joe Biden ait reçu trois fois plus d’impressions que le sien, lors de la soirée de la finale du Super Bowl.
Malgré tout, l’évolution générale de l’algorithme initiée par Elon Musk au profit d’une idéologie spécifique demeure à prouver factuellement. « Savoir s’il y a une modification pour favoriser la droite ou la gauche, ça reste encore à déterminer », expose Paul Bouchaud. Avec les perquisitions réalisées ce mardi, les enquêteurs français pourraient justement chercher à obtenir des éléments prouvant, ou non, un fonctionnement favorisant la diffusion de contenus illégaux en France. Début décembre, la Commission européenne avait condamné X à une amende de 120 millions d’euros pour trois manquements de l’entreprise à la réglementation européenne en matière de numérique, le Digital Services Act (DSA), entré en vigueur en 2023. L’un des motifs justifiant cette sanction concernait notamment les « obstacles inutiles » imposés « aux chercheurs » pour « avoir accès aux données publiques de la plateforme ».
Après cette condamnation européenne, Washington avait répliqué le 23 décembre en sanctionnant plusieurs personnalités engagées pour la régulation de la tech sur le Vieux continent. L’ex-commissaire au marché intérieur Thierry Breton, grand défenseur du DSA, a notamment été interdit de séjour par les Etats-Unis. Le secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio, avait ainsi dénoncé une réponse à un acte « de censure extraterritoriale » de l’UE contre les plateformes américaines. Si pour le moment, aucune procédure judiciaire n’a été engagée contre le réseau social, toute potentielle mise en examen dans ce dossier pourrait de nouveau susciter l’ire de Washington envers un de ses alliés, en l’occurrence Paris. Et ce, à un moment où les relations transatlantiques sont déjà très dégradées sur de nombreux autres thèmes.