Pourquoi les militants de Dernière Rénovation bloquent des routes

Pourquoi les militants de Dernière Rénovation bloquent des routes

En quelques semaines, le collectif Dernière Rénovation a bloqué une dizaine de grands axes routiers parisiens. Face à l’urgence climatique, ils réclament un grand plan de rénovation thermique des bâtiments français. Public Sénat a suivi l’une de leurs actions.
Public Sénat

Par Samia Dechir

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6 min

Publié le

8h30 du matin sur le périphérique parisien, une dizaine de personnes longe la barrière de sécurité. Sur leur dos, un gilet orange fluo tranche avec la grisaille ambiante. Il est siglé Dernière Rénovation, le collectif écologiste auquel ils appartiennent. A quelques dizaines de mètres de la bretelle d’entrée, ils franchissent le muret de béton qui les sépare de la route, et s’interposent rapidement en ligne face aux véhicules. En moins d’une minute, la circulation est totalement interrompue entre la porte de Choisy et la porte d’Ivry.

L’opération est risquée, la méthode bien rodée. Dernière rénovation n’en est pas à son coup d’essai. Ce jeune collectif créé en mars dernier mène une campagne de « résistance civile » pour réclamer un grand plan de rénovation énergétique des bâtiments français, avec un financement progressif pour aider les ménages les plus précaires. En quelques semaines, ses membres ont déjà bloqué une dizaine de grands axes routiers parisiens. Ce matin, comme à chaque fois, la colère des automobilistes monte très rapidement.

« C’est pas en bloquant les autres que ça va changer »

Bloqués, certains se sentent « pris en otage », et n’hésitent pas à tenter d’évacuer eux-mêmes les manifestants. Sans grand succès : certains activistes se sont collé une main sur le bitume pour ralentir l’évacuation par les forces de l’ordre. Excédée, une femme s’avance vers les bloqueurs. « Franchement, c’est pas cool. Le climat, le climat, on est tous pour le climat » leur lance-t-elle. Elle est en route pour l’hôpital, où elle doit apporter des médicaments à une amie. Comme beaucoup de conducteurs derrière elle, elle dit comprendre la cause, mais pas l’action. « C’est pas en faisant ça que ça changera les choses. C’est beaucoup plus haut que ça se passe. Nous pauvres citoyens on fait des gestes au quotidien mais c’est pas en bloquant les autres personnes que ça va changer quelque chose ».

« C’est trop urgent, il faut prendre des mesures radicales »

Face aux insultes et aux cris, les membres de Dernière rénovation restent impassibles. « On comprend très bien la colère des gens. C’est pas une souffrance à laquelle on est indifférents » explique calmement l’un des porte-paroles du jour. « Ça ne nous fait pas plaisir d’être là. C’est une situation stressante, angoissante, mais on estime que là on n’a plus le choix. Ça fait cinquante ans que le mouvement écologiste est gentil, là c’est le moment de dire « c’est trop urgent », il faut prendre des mesures radicales ».

Leur collectif a fait son apparition sur la scène médiatique française en juin dernier. En plein tournoi de tennis de Roland-Garros, une jeune femme s’attache le cou au filet, face à deux millions de téléspectateurs, pour réclamer un grand plan de rénovation énergétique des bâtiments français d’ici 2040. Cette mesure, proposée par la Convention citoyenne pour le climat, est un levier d’importance dans la lutte contre le réchauffement climatique : le chauffage du secteur résidentiel-tertiaire représente 20 % des émissions de gaz à effet de serre en France.

« J’ai peur pour ma vie »

Aujourd’hui, Dernière rénovation dit rassembler un millier de citoyens. Tous ne sont pas des activistes chevronnés, mais ils ressentent le même besoin d’agir face à l’urgence climatique. « Je ne me définis pas comme une militante écologiste, je suis juste une femme avec un instinct de survie » précise l’une des participantes. « Je suis là parce que j’ai peur de mourir de soif, d’être rationnée en eau potable par l’armée, que ma nièce meure dans des canicules atroces, j’ai peur pour ma vie ».

Un mouvement international

A l’image des collectifs Just Stop Oil au Royaume-Uni ou Last Generation en Allemagne, le collectif Dernière Génération mène des actions dites radicales, pas toujours bien acceptées par une partie de l’opinion publique. Mais ses membres assument leurs « actions perturbatrices non-violentes », pour forcer les dirigeants à réagir plus vite face au réchauffement climatique. « Depuis combien d’années on fait des marches pour le climat, des COP ? Est-ce que les résultats sont à la hauteur ? Est-ce que les Etats s’engagent vraiment pour baisser leurs émissions de gaz à effet de serre ? Pas du tout » dénonce une manifestante.

Sa voisine renchérit, la main toujours collée à la route. « Les pétitions, les manifestations, ça n’a rien changé. Alors voilà, on se retrouve à bloquer des routes. Ça peut paraître incohérent, mais au regard de l’illégalité du gouvernement, ce délit ce n’est rien du tout. Le gouvernement a été condamné pour inaction climatique. Est-ce que les vies de toutes les personnes qui meurent de froid chaque année, de tous ces ménages précaires ne valent pas plus qu’un blocage de trente minutes sur une autoroute ? ».

Trente minutes, c’est précisément le temps qu’il faudra à la police pour évacuer les lieux. A l’arrivée des renforts, tous les manifestants sont emmenés en garde à vue. La circulation reprend progressivement. Mais d’autres actions suivront. Dernière rénovation dit avoir déjà formé plus de 300 personnes prêtes à passer à l’action dans toute la France.

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