Un dimanche matin de janvier à Livry-Gargan, en Seine-Saint-Denis. Armés de gants et de sacs-poubelle, les bénévoles du collectif « Green for us » se sont donné rendez-vous pour leur tournée mensuelle de ramassage de déchets dans la ville.
Dans leur collimateur, les bonbonnes de protoxyde d’azote. « On en trouve partout » se désole Martine Reversat, fondatrice du collectif. « On ne peut pas laisser traîner ça, c’est dangereux et un véritable problème environnemental ».
Une catastrophe sanitaire
Depuis quelques années, elles envahissent nos rues : des bonbonnes de toutes les couleurs et de plus en plus grosses, abandonnées là par des usagers souvent jeunes qui se shootent au « proto ».
Une pollution de l’espace public, mais aussi le signe d’une catastrophe sanitaire à grande échelle, s’alarme Ahmed Laouedj. En croisade contre ces fameuses bonbonnes, le sénateur (RDSE) de la Seine-Saint-Denis est venu prêter main-forte aux habitants de Livry-Gargan. « Dans ces cartouches, il y a ce qu’on appelle du gaz hilarant, qui est consommé comme une drogue. Et ça fait des dégâts » explique l’élu.
Des consommateurs paralysés des jambes
Utilisé en pâtisserie (pour fabriquer de la crème chantilly) mais aussi en pré-anesthésie, le protoxyde d’azote est un produit parfaitement légal, détourné pour ses propriétés euphorisantes. Le gaz contenu dans les bonbonnes est d’abord expulsé dans un ballon de baudruche, avant d’être inhalé. La mode des « ballons » fait fureur chez les ados et sur les réseaux sociaux. Elle est surtout à l’origine de graves troubles neurologiques.
Pour en mesurer les dégâts, il faut pousser la porte du centre de rééducation « L’Oiseau blanc » à Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines. Voilà deux semaines que Stéphanie* y est prise en charge pour une rééducation longue et éprouvante. Âgée de 19 ans, la jeune femme doit réapprendre à marcher. La faute à une addiction au « proto ».
Un gaz neurotoxique
« Au début c’était pour se marrer, en soirée » témoigne Stéphanie. « Et puis ça a pris une autre tournure. J’étais d’abord dans le déni, et à la fin je faisais des ballons toutes seules, j’étais super triste ». Jusqu’au jour où elle ne parvient plus à se lever de son lit, encore moins à tenir debout.
« La voie d’entrée de ce gaz, ce sont les poumons » détaille le docteur Ali Khaled, qui accompagne Stéphanie dans sa rééducation. « Une fois inhalé, le gaz passe dans le sang et cible la vitamine B12, qui sert à synthétiser la gaine de myéline » poursuit le neurologue. « Cette gaine entoure nos nerfs et les fibres nerveux. Sans vitamine B12, le corps ne parvient plus à la fabriquer. Or, un nerf privé de sa gaine de myéline est un nerf inopérant, il ne transmet plus les informations ».
Malgré la dangerosité, un approvisionnement facile
Pour le docteur Kahled, on assiste à un raz-de-marée. « Je suis rééducateur depuis trente ans. J’ai vu une explosion des cas d’intoxication au protoxyde d’azote à partir de 2017 : des jeunes d’une vingtaine d’années, en fauteuil roulant, incapables de poursuivre leurs études, de travailler, de se projeter dans l’avenir ».
Un raz-de-marée qui s’explique par l’extrême facilité avec laquelle se procurer du protoxyde d’azote. Comme pour le cannabis et la cocaïne, il suffit de passer commande à des livreurs qui font leur réclame sur les réseaux sociaux, comme Snapchat. Ces derniers peuvent se fournir auprès de fabricants sans scrupule, qui proposent de la vente en gros sur Internet.
Vide juridique
Et dont les produits, sans lien avec la pâtisserie ni le domaine médical, ciblent directement les jeunes. « Il y a un véritable marketing. Des bonbonnes aux contenances énormes, jusqu’à trois litres, aromatisées au kiwi, à l’ananas ou à la noix de coco » alerte Ahmed Laouedj, dont la proposition de loi, votée en mars dernier au Sénat, vise à encadrer beaucoup plus strictement la vente.
Actuellement, celle-ci n’est interdite qu’aux seuls mineurs. Devant le vide juridique autour du protoxyde d’azote, les communes font avec les moyens du bord. A Livry-Gargan comme dans de nombreuses autres villes, un arrêté municipal interdit désormais la détention de bonbonnes de protoxyde d’azote sur la voie publique.
L’urgence de la prévention
« Mais notre champ d’action reste limité » regrette Christelle Müller, cheffe de brigade à la police municipale. « Si on trouve une bonbonne dans un véhicule, on n’a aucun moyen légal d’empêcher le conducteur de reprendre le volant, ce produit n’étant pas classé comme stupéfiant et en l’absence de moyens de dépistage ».
Récemment, plusieurs accidents mortels de la route impliquant une conduite sous protoxyde d’azote ont placé le sujet sous le feu des projecteurs. En attendant un cadre législatif plus répressif, demeure le chantier urgent de la prévention. « Il faut que l’éducation nationale fasse sa part du travail » insiste Ahmed Laouedj. « Vous avez encore des ados, des parents, qui ne savent même pas que ce produit est dangereux ». Sa proposition de loi est entre les mains des députés. Le temps presse.