Paris: Rassemblement policiers

Quels ont été les grands mouvements de contestation de policiers ?

La fronde qui s’est installée dans plusieurs commissariats de police du sud-est de la France, suite au placement en détention d’un agent de la brigade anticriminalité, interpelle autant qu’elle inquiète. Pourtant, il ne s’agit pas là du premier mouvement de contestation qui secoue la profession. Retour sur quatre grandes mobilisations des policiers de ces soixante dernières années.
Rédaction Public Sénat

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« Comme vous, je ne conçois pas que nous ne répondions pas collectivement présents pour protéger, chaque jour et chaque nuit, les habitants de l’agglomération. » a écrit le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez, s’adressant, dans une lettre publiée hier, aux policiers protestataires. Ces derniers jours, de nombreux policiers se sont mis en arrêt maladie ou en « code 562 » – c’est-à-dire qu’ils assurent un service minimum, et n’assurent que des missions d’urgence depuis leurs bureaux – en signe de protestation après qu’un agent de la brigade anticriminalité de Marseille a été incarcéré, visé par une enquête pour violences policières. Après avoir pris fait et cause pour Frédéric Veaux, le directeur général de la Police nationale, le week-end dernier, Laurent Nuñez a donc appelé hier les policiers « à mesurer le tort [qu’ils feraient s’ils s’aventuraient] à délaisser le service des autres », une façon polie d’inviter ses troupes à cesser leur mobilisation. Le tout, en continuant à leur témoigner sa plus grande sollicitude : « Vous savez que je répondrai toujours présent pour votre défense. » Même son de cloche place Beauvau, où le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui est resté jusqu’ici silencieux, a reçu hier soir les syndicats de police.

Soumis à un « statut spécial » défini par la loi du 28 septembre 1948, les policiers n’ont pas le droit de grève « en raison du caractère particulier de leurs fonctions et des responsabilités exceptionnelles qu’ils assument ». Ce statut ne les empêche pas de se constituer en syndicat, ni de manifester. A ceux qui s’étonneraient de voir la contestation atteindre les rangs d’une profession symbole du respect de l’ordre, un petit rafraîchissement de mémoire s’impose.

« La plus impressionnante manifestation à ce jour est celle du 13 mars 1958 »

Si elle n’est pas la première, la mobilisation du 13 mars 1958 reste sûrement « la plus impressionnante à ce jour » selon le professeur émérite d’histoire contemporaine et chercheur au CESDIP Jean-Marc Berlière. Le 13 mars 1958, plusieurs milliers de policiers se réunissent dans la cour de la Préfecture de police de Paris à l’appel du Syndicat général de la Police. Ils réclament des réajustements de salaires et une augmentation de leur prime de risque. Mais, comme l’explique Jean-Marc Berlière, le rassemblement « dérape complètement » et les policiers, excités par des instigateurs d’extrême-droite, déboulent devant les portes de l’Assemblée nationale. Hurlant leur mécontentement, les policiers se pressent aux grilles du Palais Bourbon alors que retentissent les sifflets à roulette et les sirènes d’alarme.

Face à la pression, les députés acceptent de faire entrer une délégation de policiers pour entendre leurs revendications. Au-delà de la colère que ressentent les policiers face à leurs conditions de travail, c’est « un profond rejet de la IVème République » qui se fait entendre, selon Jean-Marc Berlière.

1983 : une mobilisation dirigée par l’extrême-droite contre le nouveau gouvernement socialiste

En 1983, une nouvelle manifestation de policiers défraie la chronique. Le 3 juin, 2 500 policiers se rassemblent place Vendôme, après la mort de deux de leurs collègues lors d’un cambriolage à Paris. Cette fois, la manifestation a été organisée par la Fédération professionnelle indépendante de la police (FFPIP), un syndicat très clairement identifié d’extrême-droite. Scandant des « Badinter assassin », les fonctionnaires exigent la démission du ministère de la Justice, Robert Badinter. Les accusations de laxisme visant le garde des Sceaux se mêlent à la réprobation plus générale de sa politique. Les années précédentes ont, en effet, été marquées par l’abolition de la peine de mort, la suppression de la loi anticasseurs ou la disparition des quartiers de sécurité renforcés dans les prisons.

« Comme le syndicat à l’origine de la manifestation était très minoritaire, la réponse du pouvoir fut terrible. » explique Jean-Marc Berlière. Le préfet de police et le directeur général de la Police sont limogés, nombre de gradés présents à la manifestation révoqués et les leaders syndicaux durement sanctionnés. La manifestation du 3 juin 1983 jette par ailleurs une lumière crue sur « un contentieux vieux de 150 ans entre la justice et la police » (Jean-Marc Berlière), et que l’on retrouve au cœur de la fronde actuelle.

Manifestations de 2016 et 2021 : quelle place pour les syndicats ?

Deux manifestations de policiers se distinguent par leur ampleur et leur importance en ce début de siècle. La première se déroule dans la nuit du 17 au 18 octobre 2016, quand près de 500 policiers manifestent illégalement sur les Champs-Elysées, après l’agression aux cocktails Molotov de deux de leurs collègues à Viry-Châtillon (Essonne). Dénonçant leurs conditions de travail dans la rue et sur les réseaux sociaux, prenant pour cible une justice pénale jugée trop laxiste, les policiers poursuivent leurs rassemblements nocturnes au cours des semaines suivantes. D’abord totalement marginalisés et rétifs à soutenir un mouvement né hors de leur giron, les syndicats de police tenteront de reprendre l’ascendant.

Ils se rattrapent néanmoins, cinq ans plus tard, en organisant « un rassemblement citoyen de soutien aux forces de l’ordre ». Le 19 mai 2021, plusieurs milliers de policiers défilent devant l’Assemblée nationale à l’appel de 14 organisations syndicales. A l’ordre de leurs revendications, toujours la même rengaine : plus de moyens et plus de fermeté à l’encontre des agresseurs. La charge contre la justice est particulièrement forte, comme en témoigne l’exhortation du secrétaire national du syndicat Alliance : « Le problème de la police, c’est la justice. » Parmi le cortège, on trouve le ministère de l’Intérieur Gérald Darmanin ainsi que nombre de responsables politiques, de gauche comme de droite, à l’exception de la France Insoumise.

Bien qu’ils soient à l’initiative de la manifestation du 19 mai 2021, Jean-Marc Berlière tend à relativiser la place des syndicats de police dans les contestations : « Ils n’ont pas un rôle de pointe dans la revendication. » D’ailleurs, comme en 2016, le mouvement de contestation actuel n’a pas émergé grâce aux syndicats de police. « Aujourd’hui, la réaction n’est pas syndicale, elle est à la fois collective et individuelle. » explique l’historien, pour qui les syndicats de police sont de plus en plus « court-circuités » au sein de la profession, incapables de satisfaire les revendications prioritaires de la base. Loin de limiter son propos à la police, Jean-Marc Berlière rapproche la perte d’ascendant des syndicats à d’autres professions : « Je pense qu’il se passe dans la police ce qu’il se passe dans la société de façon générale. »

L’étude des précédents historiques s’avère toujours utile lorsque l’on souhaite analyser un mouvement de contestation porté par un corps professionnel ou une catégorie de la population. Par exemple, la persistance de certains motifs de protestation au sein de la police (conditions de travail, sentiment d’abandon, perception d’une justice trop laxiste) interroge. De même, les réactions variées des gouvernements et de la hiérarchie policière face à la contestation méritent d’être analysées. Tant pour accomplir notre devoir d’histoire que pour apprécier le caractère inédit ou banal des rapports actuels entre la police et les autres institutions.

 

Article rédigé par Lucie Garnier

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