Retraites : « Il serait incompréhensible que le plus grand mouvement social en 30 ans ne trouve pas de réponse », selon Laurent Berger

Retraites : « Il serait incompréhensible que le plus grand mouvement social en 30 ans ne trouve pas de réponse », selon Laurent Berger

En marge de la troisième journée de mobilisation intersyndicale contre la réforme des retraites, Public Sénat a recueilli sur le vif les réactions des principaux leaders syndicaux. Alors que l’examen en séance publique du texte de la réforme s’est ouvert lundi à l’Assemblée nationale, les syndicats estiment que le mouvement est désormais en mesure, de par son ampleur, d’influencer les débats.
Public Sénat

Par Romain David (images Quentin Calmet)

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Après deux journées de grève et de manifestations, les 19 et 31 janvier, contre la réforme des retraites, acte trois pour l’intersyndicale ce mardi 7 février. Les cortèges à Paris et en régions se sont élancés en début d’après-midi. La mobilisation s’annonçait encore très suivie, malgré l’inflexion du nombre de grévistes, imputable notamment au début des vacances scolaires d’hiver dans les académies de la zone A : 14,17 % de grévistes dans l’Education nationale, selon le ministère (contre 25,92 % le 31 janvier) et 25 % de grévistes à la SNCF, selon les syndicats (contre 36 % le 31 janvier). Pour rappel, la journée du 31 janvier, qui a réuni entre 1,27 million et plus de 2,5 millions de manifestants selon les sources, a battu le record de la mobilisation de 2010 contre la réforme des retraites du gouvernement Fillon. Ce mardi, les journalistes de Public Sénat se sont rendus dans la manifestation parisienne, à la rencontre des principaux leaders syndicalistes. Morceaux choisis :

Pour Laurent Berger (CFDT), « la radicalité est celle du nombre, pas celle du geste »

« La mobilisation d’aujourd’hui reste une grosse mobilisation, sans doute au même niveau que le 19 janvier », estime Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, pour qui cette journée servira de « tremplin » au 11 février, premier samedi lors duquel l’intersyndicale appelle à défiler.

Il a tenu à saluer le calme des manifestants, qui trahit à la fois la gravité de la situation et l’importance de la mobilisation : « C’est la France populaire, la France du travail, la France raisonnable qui est dans la rue », souligne le syndicaliste. « Cela fait un mois qu’on nous parle de radicalité et de blocage du pays : le constat, tout le monde peut le faire, ce mouvement est digne, raisonnable et encadré. » Il ajoute : « La radicalité est celle du nombre, pas celle du geste ».

Laurent Berger s’inquiète désormais des « perspectives démocratiques » que le gouvernement et l’Assemblée nationale, qui a débuté lundi, dans un climat particulièrement tendu, l’examen de la réforme en séance publique, donneront à la mobilisation. « Le message n’est pas qu’à Emmanuel Macron, il s’adresse aussi aux parlementaires : aujourd’hui le monde du travail, dans sa grande diversité, est opposé au report de l’âge légal de départ à 64 ans. Il serait incompréhensible démocratiquement que le plus grand mouvement social depuis le début des années 1990 ne trouve pas de réponse. »

Pour Philippe Martinez (CGT), « si le gouvernement maintient ses positions, le climat va se tendre et les grèves se durcir »

De son côté, Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, ne doute pas que les parlementaires s’interrogent face à l’ampleur des cortèges et à l’ancrage du mouvement dans la durée. « On voit que la mobilisation pèse sur les débats, sur ce que pourraient faire certains députés de la majorité ou de droite. Lorsqu’ils rentrent dans leurs circonscriptions, ils sont interpellés par les électeurs, y compris ceux qui ont voté pour eux », relève-t-il. Une référence aux divisions qui agitent les LR, alors qu’Aurélien Pradié, le numéro 3 du parti, et une quinzaine d’autres élus, menacent de ne pas voter le texte si le gouvernement n’assouplit pas certains critères d’éligibilité au dispositif carrières longues, qui permet de partir à la retraite avant l’âge légal.

Pour Philippe Martinez, l’entêtement de l’exécutif à ne pas vouloir bouger sur le report de l’âge de départ déterminera l’évolution du mouvement. « Si le gouvernement maintient ses positions, le climat va se tendre et les grèves vont se durcir. C’est évident ! », avertit l’homme à la célèbre moustache noire.

« Nous n’attendrons pas le début du mois de mars pour continuer à nous mobiliser », poursuit-il. Le leader cégétiste reconnaît toutefois que les vacances de février pourront s’accompagner d’un léger reflux. « L’effet vacances compte. Quand les gens ne sont pas au boulot, ils ne sont pas grève. Et contrairement aux idées reçues, à la SNCF ils ne gagnent pas leur vie mieux qu’ailleurs. Une journée de grève pèse aussi dans leur porte-monnaie », explique-t-il.

Pour Benoît Teste (FSU), la force du mouvement tient à son enracinement « dans le public, le privé, dans toutes les couches de la population »

Benoît Teste de FSU, le premier syndicat de l’enseignement, attire l’attention sur les ramifications importantes de la mobilisation et sur son caractère inédit par rapport aux derniers grands mouvements sociaux. Nous sommes sur un mouvement qui n’a pas vraiment de secteur moteur, et c’est tant mieux. Nous avons connu des mouvements autour des profs ou de la SNCF, là c’est un mouvement très large », explique-t-il. « La limite, c’est que l’on a moins de visibilité entre deux temps forts parce qu’il n’y a pas de grèves dures au long cours, mais notre force c’est d’être ancrés dans le public, le privé, dans toutes les couches de la population. Nous avons un potentiel de mobilisation énorme », se félicite-t-il.

Pour Laurent Escure (Unsa), « la légitimité du mouvement social se heurte à la légitimité de l’élection présidentielle »

Laurent Escure, le secrétaire général de l’Union nationale des syndicats autonomes (Unsa), considère lui aussi que « la mobilisation est en train de s’installer dans la durée ». Comme Laurent Berger, il invoque la force des chiffres et tient à interpeller l’exécutif sur les débouchés démocratiques d’une telle contestation. « Quand on représente 32 à 35 millions de Français en âge de voter qui disent être opposés à la réforme des retraites, cela fait plus que le score cumulé des deux candidats finalistes à la présidentielle », pointe-t-il.

« Nous avons donc une légitimité très forte du mouvement social qui vient se heurter à la légitimité de l’élection présidentielle. On ne peut pas avoir un gouvernement qui reste sourd à cette dichotomie entre lui et l’opinion publique ». Et de tacler : « Pendant qu’on le voit peiner à convaincre une dizaine de députés à l’Assemblée nationale, nous, nous allons continuer de porter la voix de dizaines de millions de Français ! »

Pour Cyril Chabanier (CFTC), « le spectacle donné à l’Assemblée nationale n’est pas à la hauteur sur un sujet aussi important »

« La mobilisation reste très forte, très importante, malgré une baisse du nombre de grévistes », constate Cyril Chabanier, le président de la CFTC, qui estime ce recul à environ « 15 % » par rapport au 31 janvier. « On savait qu’aujourd’hui quelques personnes auraient du mal à refaire grève avec un troisième jour de perte de salaire. Mais globalement, les gens restent mobilisés et ceux qui ne sont pas là aujourd’hui seront là samedi ! », assure-t-il.

Ce syndicaliste dénonce la tenue des débats au Palais Bourbon, la première journée d’examen ayant été marquée par des échanges particulièrement houleux à propos du tirage au sort qui a donné la faveur à la motion référendaire déposée par le RN, plutôt qu’à celle soutenue par la gauche. « Le spectacle donné aujourd’hui à l’Assemblée nationale n’est pas à la hauteur sur un sujet aussi important que les retraites, je pense qu’aujourd’hui la seule solution que l’on a pour faire reculer le gouvernement, c’est la mobilisation syndicale, soutenue par la population. »

La CFTC ne conteste pas la nécessité d’équilibrer le régime des retraites mais estime que d’autres pistes méritent d’être explorées pour combler le déficit. « Le texte peut être voté, mais ça ne voudra pas forcément dire que les organisations syndicales s’arrêteront », ajoute Cyril Chabanier. Et d’ajouter : « Rappelez-vous de l’exemple du CPE. » Le « contrat première embauche » porté en 2006 par le gouvernement de Dominique de Villepin avait en effet été abrogé un mois après sa création, face à la vive opposition qu’il avait soulevé dans les milieux étudiants et lycéens.

Pour Frédéric Souillot (FO), « la mobilisation reste pleine et entière »

« 10 000 manifestants à Reims, 10 000 au Puy-en-Velay… », annonce Frédéric Souillot, le secrétaire général de Force ouvrière. « Ils étaient 11 000 la semaine dernière dans ces villes, la mobilisation reste pleine et entière », souligne ce métallurgiste. « Contrairement à ce que certains avaient dit, la résignation et l’inflation ne nous empêchent pas de mobiliser. »

« Nous allons discuter entre nous pour savoir quelles stratégies adopter après le samedi 11 », ajoute le leader de FO, évoquant la possibilité de nouvelles grèves dès le 19 février.

 

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