Trafic de drogue : « Une hausse de 57% des homicides ou tentatives d’homicide entre malfaiteurs sur un an », constate le directeur de la police nationale

Pour Frédéric Veaux, la France fait face à un contexte mondial d’augmentation de la production de drogue, ce qui rend plus difficile la lutte contre les trafics, et impliquerait, toujours selon lui, de faciliter les procédures.
Hugo Ruaud

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Depuis 20 ans, les ministres de l’intérieur se succèdent, avec un invariant : un discours résolument offensif contre la drogue et son trafic, qui gangrène de nombreuses villes de France. Et depuis 20 ans, la consommation de drogue n’a jamais cessé d’augmenter et le trafic de drogue de faire des victimes : « Au 13 novembre 2023, nous avons constaté 315 homicides ou tentatives d’homicides entre malfaiteurs, une hausse de 57 % par rapport à 2022 », a déploré Frédéric Veaux, directeur général de la Police Nationale, auditionné lundi après-midi par le Sénat, dans le cadre de la commission d’enquête sur les narcotrafics. Le haut fonctionnaire explique ce paradoxe par « une réalité : la progression continue de la production mondiale, que ce soit pour le cannabis, la cocaïne, l’héroïne ou les drogues de synthèse », que les autorités françaises ne parviennent pas à endiguer.

 

Les petites villes de province touchées

 

En France, depuis 20 ans, si la consommation de cannabis demeure à peu près « stable » selon Frédéric Veaux, la cocaïne s’est « démocratisée », avec 600 000 personnes qui en ont consommé en 2022. « D’après l’Insee, les Français auraient dépensé 4,2 milliards d’euros dans la consommation de drogue en 2020 », a rappelé le DGPN devant les sénateurs. Pour Frédéric Veaux, si la consommation et le trafic ne baissent pas, c’est parce que les autorités subissent « à la fois l’augmentation de la production et les facilités que procure le libre-échange pour alimenter ces trafics ». Car l’essentiel de la drogue consommée en France est produite et acheminée depuis l’étranger : au Maroc et en Espagne pour le cannabis, en Amérique du Sud pour la cocaïne, d’après le haut fonctionnaire. A ce titre, le port du Havre, l’un des symboles français du commerce mondialisé, est un cas typique : il représente 70 % des saisies de drogues dans les ports français. Avec la hausse de la production de drogue et de sa circulation sur le territoire, certaines petites villes de province deviennent des centres de trafic importants : « Là où quand on saisissait 1 kg d’héroïne à Marseille on pensait avoir fait l’affaire de l’année, aujourd’hui, on trouve ces quantités à Angoulême, à Cholet, et on a même trouvé une quarantaine de kilos d’héroïne à Chalon-sur-Saône », déplore Frédéric Veaux

Des saisies et des interpellations en hausse

 

Pourtant, la police ne reste pas les bras ballants. Entre 2000 et 2022, le total des mises en cause pour infraction à la législation sur les stupéfiants est passé de 106 000 à 258 000. Les saisies ont également bondi, de 95 % pour le cannabis, et de 1 000 % pour la cocaïne, toujours sur la même période. Si la différence de dynamique de consommation entre ces deux drogues motive certains à penser qu’il faudrait légaliser le cannabis pour concentrer l’effort des forces de l’ordre dans la lutte contre les drogues dures, ce n’est pas l’avis de Frédéric Veaux, qui y verrait un aveu de faiblesse : « Ce serait un très mauvais signal adressé à l’ensemble de ces délinquants. Partout où cela a été fait, cela n’a réglé aucun problème », assure le DGPN.

Lui prône au contraire « l’impunité zéro », et réclame « partout une capacité d’agir, d’interpeller et de saisir », car en même temps que le trafic grossit, « une véritable économie de quartier se structure sur ces trafics ». Et dans ces mêmes quartiers, le trafic fait de nombreuses victimes : sur les 315 homicides ou tentatives d’homicides entre malfaiteurs constatés depuis le début de l’année, « 30 % des victimes ont moins de 20 ans » selon Frédéric Veaux. « Nous sommes confrontés à des jeunes qui ont la possibilité de gagner très vite, beaucoup d’argent et qui n’ont peur ni de mourir, ni d’aller en prison », décrit le DGPN. Une indifférence aux risques qui limite les « capacités d’agir sur ces trafics » des forces de l’ordre, qui se targuent tout de même d’un motif de satisfaction : la baisse du nombre de points de deal. « Au 4e trimestre de 2020 nous avions 4 034 points de deals recensés, au 2e trimestre de cette année, nous en avions 3 069 », se réjouit le patron de la Police Nationale.

Critique de la censure du Conseil constitutionnel

Au-delà de la stratégie de la police et de son efficacité dans la lutte contre la drogue, Frédéric Veaux a expliqué aux sénateurs regretter les trop nombreuses « procédures » qui entraveraient selon lui l’action de la police : « Quand les textes sortent du Parlement ou du Conseil constitutionnel, il y a des avancées mais il y a aussi quelques décisions qui contribuent à complexifier encore la procédure pénale ». Et Frédéric Veaux d’appeler les sénateurs à faciliter « tout ce qui pourra permettre de vraiment simplifier la procédure ». Le DGPN va même jusqu’à critiquer directement la récente décision du Conseil constitutionnel : « Le fait que le Conseil constitutionnel ait censuré la possibilité d’activer à distance les caméras et les micros des téléphones portables est évidemment, pour nous, un très mauvais signal envoyé à la lutte contre le crime organisé et au trafic de stupéfiants ». La mesure était comprise dans la loi d’orientation et de programmation pour la justice pour la période 2023-2027. Elle aurait permis aux enquêteurs, sous le contrôle d’un juge, d’activer à distance la caméra et le micro des appareils électroniques à l’insu de son propriétaire, dans les affaires de terrorisme, ou relatives à la criminalité organisée. Pour les Sages, cette mesure constituait « une atteinte » au « droit au respect de la vie privée » qui « ne peut être regardée comme proportionnée au but poursuivi ».

 

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