Tristan Mendès France : « La pénétration du numérique dans nos sociétés accroît le risque de cyberattaques »

Tristan Mendès France : « La pénétration du numérique dans nos sociétés accroît le risque de cyberattaques »

Nouvel épisode de notre série estivale « La politique à l’heure du numérique » : les cyberattaques en provenance de puissances étrangères à l’encontre de toutes les démocraties occidentales de la planète. Des attaques venues de Russie, de Chine ou encore d’Iran qui vont aller crescendo, en particulier à l’occasion de la prochaine l’élection présidentielle. C’est en tout cas l’analyse de Tristan Mendes-France, maître de conférences associé à l’université de Paris-Diderot. Ce spécialiste des cultures numériques pense notamment que « la bascule toujours plus forte des activités humaines vers le numérique » va amplifier les opportunités d’attaques. Entretien.
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Comment explique-t-on cette multiplication des cyberattaques, notamment contre des entreprises, depuis ces dernières années en France ?

En fait, tout cela est lié à la pénétration du numérique dans nos sociétés. Aujourd’hui, 3,5 milliards d’humains sont sur les plateformes sociales, aux Etats-Unis, 2/3 des Américains s’informent sur ces mêmes plateformes et la moitié des moins de 35 ans en France accèdent uniquement à l’information via les réseaux sociaux. C’est vraiment la fabrique de l’opinion de demain et avec cette bascule des activités humaines en ligne, cela augmente donc les opportunités d’attaques. On constate que depuis dix ans, elles augmentent même chaque année un peu plus. Mais attention, je parle là uniquement des actes de cyberguerre répertoriés et pas du tout de ceux qui ne sont pas connus, et qui sont beaucoup plus nombreux. Ces ingérences étrangères non répertoriées sont d’ailleurs incomparables en termes de volumes.

Comment s’y prennent ces puissances étrangères pour nous attaquer ?

On assiste à une dérégulation totale du marché de l’information, notamment aussi parce que cet interventionnisme dans les systèmes d’informations de chaque nation a un coût très faible pour ceux qui le pratiquent. Il suffit de créer un site, un compte Twitter ou une chaîne YouTube dans la langue de son choix et toutes les puissances étrangères peuvent venir influencer l’information dans n’importe quel pays. C’est le cas dans toutes les démocraties occidentales comme la nôtre largement victime de ces attaques, car nous sommes un marché ouvert de l’information contrairement à la Corée du Nord, la Chine, la Russie ou bien l’Iran. Nous sommes devenus leur terrain de jeu, ce qui n’était pas le cas avant l’arrivée du web et des réseaux sociaux. Si on prend l’exemple de la Russie, avant les années 1990, elle n’y arrivait quasiment pas. Elle a aujourd’hui la possibilité de mener des attaques très subtiles que la France subit totalement. La France comme toutes les démocraties ne répondent jamais au nom de leur éthique démocratique. Les démocraties occidentales ne vont tout de même pas, en représailles, créer un média qui publie des fake news ou qui propage des informations toxiques.

Quelles sont justement les nations qui attaquent le plus notre pays ?

Ceux qui ont investi très vite ce marché dans les pays stratégiques comme le nôtre, ce sont bien évidemment les Russes, et ils sont toujours le numéro un en la matière. Dès 2010, ils ont commencé à créer autant de chaînes qu’il y a de pays sur lesquels la Russie veut peser. Ce sont des médias qui ont tous la même ligne éditoriale dans le monde comme Russia Today devenu depuis RT ou encore Sputnik. Il faut aussi garder un œil attentif sur la Chine qui a pris un temps de retard en raison d’une vraie lourdeur bureaucratique dans le pays. Mais avec le succès actuel de la Russie, les Chinois ont vite compris qu’il y avait quelque chose à faire. Les Chinois sont peut-être davantage sur des manipulations très « instagramables », avec des vidéos de chats, le tout en glissant des messages pro-Chine à l’intérieur. Mais là où il est certain que les Chinois dépasseront bientôt les Russes, c’est parce qu’ils sont sur une autre échelle économique. Je peux vous dire que le jour où la Chine va accélérer ses investissements en développement des médias d’influence à l’international, on risque presque de regretter les médias russes (rires)… N’oublions pas également l’Iran qui est pour le moment une sorte de vassal géopolitique de la Russie, mais qui avance doucement avec son média d’influence Press TV, ou encore les Turques aussi qui sont assez en retard, mais qui vont aussi inévitablement prendre le pli.

Quelles sont leurs stratégies pour intervenir et ainsi tenter de manipuler leurs cibles ?

Il y a bien sûr le fait de propager des fausses informations, mais ce n’est pas la majorité de leur stratégie. L’essentiel pour eux, c’est de focaliser tous leur contenu sur ce qui va mal. De relayer des bad buzz et les failles de chaque pays pour l’affaiblir au maximum. Leur deuxième grande stratégie, c’est de créer de la confusion en multipliant les narratifs autour d’un événement spécifique comme le crash du MH17 par exemple. Le but est de créer une confusion pour qu’il y ait un doute sur la version qui a été communément établie. Cela marche actuellement très bien sur les vaccins en créant le trouble autour de leur efficacité contre le Covid-19… En fait, l’important pour eux, c’est de laisser penser qu’ils sont plus ouverts que les autres, puisqu’ils donnent la parole à tout le monde. Et justement leur troisième stratégie, c’est de faire dire à des étrangers, ce qu’eux voudraient qu’on dise sur leur pays. Par exemple, sur la question des Ouïghours, ils vont essayer de trouver des idiots utiles qui sont la voix de ce relais. Ils ont par exemple trouvé ici en France Maxime Vivas, un administrateur du site « Le Grand soir » qui dit à longueur de journée tout le bien de ce qu’il pense de ce que fait la Chine avec les Ouïghours. Il est souvent invité là-bas, il vend des bouquins et a été traduit, c’est assez hallucinant.

Comment expliquez-vous que les citoyens du monde entier se font de plus en plus manipuler par ces théories conspirationnistes ?

Nous ne sommes plus en 2021 sur un marché commun de l’information avec des chaînes d’infos et des radios classiques. L’information est balkanisée en communauté et complètement cloisonnée. Les nouvelles stars internationales sont celles qui sont sur les plateformes sociales et vous ne les connaissez que si vous les suivez. Le youtubeur suédois PewDiePie et sa fortune estimée à 20 millions de dollars est connu que de ceux qui le consomment, mais c’est pourtant celui qui fait le plus de vues sur Youtube dans le monde. Nous assistons à un bouleversement qui rebat complètement les cartes de l’information au niveau planétaire. Regardez, The Epoch Times et NTD : ce sont deux médias lancés par la secte chinoise Falun Gong aux USA et ils font une audience phénoménale en défendant la cause Trump et en s’opposant à la Chine. En fait, ce qui compte aujourd’hui, c’est d’être recommandé, d’être partagé pour être vu. Ce sont les communautés les plus extrêmes, les plus militantes et les plus complotistes qui vont devenir les petites mains de ces médias. Qui milite aujourd’hui pour le Monde ou Le Figaro pour partager leurs articles ? Ils sont très peu nombreux par rapport à tous ces excités. Nous avons aujourd’hui des groupes anti-masques et des groupes anti-vaccins sur Facebook ou Twitter, mais où sont les groupes pro-masques et pro-vaccins ? Il n’y en a pas, car c’est un problème systémique de fond. Ces médias-là bénéficient d’une prime de visibilité mécaniquement plus grande qui va logiquement entraîner une frange de gens qui n’ont pas d’avis tranché.

Comment expliquez-vous que les gens se fassent avoir comme ça sur les réseaux sociaux par tous ces groupes complotistes ? C’est un manque de culture générale, d’éducation aux médias ?

La majorité des Français ne connaissent pas bien les médias et personne ne sait qui est derrière RT ou The Epoch news. En général, ils vont regarder le titre, lire le contenu qui les intéresse et c’est tout. Il y a un gros problème autour de l’estimation de la signature, de la marque et de la source du média consulté. Dans les programmes scolaires, il existe de l’éducation aux médias, mais le problème, c’est qu’avec les usages et les plateformes qui changent d’année en année, comme par exemple avec l’omniprésence actuelle de TikTok, l’Education nationale est complètement larguée.

On sent que les autorités politiques sont totalement impuissantes face à ce phénomène : quels sont malgré tout, leurs leviers ?

Cela ne peut passer que par une batterie d’actions. L’Etat seul ne peut rien parce que c’est un phénomène mondial, et qu’il faut donc une action inter nations. La première chose à faire pour moi, c’est de communiquer sur le fait qu’il y a des Etats étrangers qui s’immiscent chez nous. Il faut parler beaucoup en plus. Ensuite, dire aux plateformes sociales qu’elles sont responsables de toutes les informations qu’elles diffusent, cela serait possible, mais cela signerait automatiquement leur arrêt. Il faut leur mettre la pression, je suis d’accord. Mais comment fait-on alors pour les messageries privées comme WhatsApp. On dit aux opérateurs téléphoniques d’être responsables aussi des messages privés qui y sont diffusés ? Non, ce n’est pas possible et les gens ne le voudront pas. En revanche, il faut essayer de responsabiliser au maximum les plateformes sociales pour qu’elles ne fassent pas bénéficier d’accélération algorithmique des contenus toxiques. Il faut aussi faire en sorte que leur premier budget d’investissement soit la modération des contenus. Mais une problématique vient s’ajouter à tout cela : l’injonction contradictoire. On ne peut pas être proactifs et modérer les contenus les plus toxiques d’un côté, et limiter la liberté d’expression de l’autre en suspendant tel ou tel compte. C’est une injonction contradictoire qui n’est pas facile pour ces plateformes sociales, et qui peut aller à l’encontre de l’exercice de nos démocraties.

Pensez-vous que cette ingérence étrangère sera encore plus forte lors de l’élection présidentielle de 2022 dans dix mois ?

Oui, c’est même certain. Cela va aller crescendo avec l’élection présidentielle. Tous ces médias vont faire de l’ingérence, ils seraient fous d’ailleurs de ne pas le faire à cette occasion, surtout quand on sait qu’il n’y a rien d’illégal à cela. Concernant les candidats à la présidentielle, celui qui a le plus d’abonnés sur Facebook, c’est logiquement Emmanuel Macron, mais celui qui a le plus d’engagements, c’est Nicolas Dupont-Aignan. La réalité de ce qu’il pèse socialement n’est pas la réalité de ce qu’il pèse en ligne. On le voit bien, plus vous êtes mesuré et équilibré, moins vous vous adressez à des extrêmes, et moins vous avez des excités qui relaient toute votre doctrine sur les réseaux. Et puis, il ne faut pas négliger également les listes complotistes qui se sont montées aux dernières élections régionales. Elles ont fait un flop dans les urnes, mais on n’avait quand même jamais vu ça auparavant. Ce sont des milliers de candidats qui sont parvenus à s’organiser virtuellement avec aucun moyen. Grâce à des cagnottes en ligne, ils sont en effet arrivés à mailler tous les territoires et à présenter des listes quasiment partout. C’est un véritable ballon d’essai.

Propos recueillis par Antoine Comte

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