C’est une course à la montre permanente. Ils sillonnent les rues, le regard fixé sur leur smartphone, enchaînant les courses au rythme des notifications. À Paris comme à Bordeaux, les livreurs à vélo des plateformes numériques incarnent une nouvelle figure du travail précaire, prise dans l’engrenage d’un modèle économique qui, selon une étude inédite, fragilise durablement leur santé physique et mentale. Publiée mardi 31 mars, l’enquête Santé-Course, menée par l’Institut de recherche pour le développement et l’Institut national d’études démographiques (Ined), en partenariat avec plusieurs associations dont Médecins du Monde, dresse un constat sans appel. Fondée sur plus de 1 000 entretiens réalisés au premier semestre 2025, elle documente pour la première fois à grande échelle les conditions de vie et de travail des livreurs.
« Une forme d’esclavage moderne »
Le constat est sans équivoque. Les livreurs pour des plateformes comme Uber Eats, Deliveroo ou Stuart déclarent travailler en moyenne 63 heures par semaine pour un revenu mensuel brut d’environ 1 480 euros. Une fois déduits les frais de location de compte, les cotisations et le matériel, leur salaire net tombe entre 840 et 880 euros, soit à peine plus de 3 euros de l’heure. Pour Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, « on est face à une forme d’esclavage moderne ». Sur le terrain, l’ONG constate « la difficulté qu’ils ont à vivre et à survivre ». « Ce système d’ubérisation se nourrit de la précarité et l’entretient pour fonctionner, tout en enrichissant les plateformes », ajoute-t-il. Selon lui, il y a dans ce modèle « une violence, une déshumanisation et une décharge de responsabilité ». Et de dénoncer : « Cette approche suprémaciste, sous prétexte qu’ils soient exilés, permet de les exploiter ». Le constat résonne aussi dans la sphère politique. Olivier Jacquin, sénateur socialiste, déclare : « Ce dossier est révoltant. Ce ne sont pas des syndicats qui alertent, mais des ONG qui travaillent sur la misère. Comment peut-on accepter une telle situation ? » L’élu dénonce un système reposant sur une main-d’œuvre vulnérable : « On n’est pas dans un État de droit quand on accepte cela ». Pour Jean-François Corty, cette situation révèle « une certaine lâcheté de notre société ».
Une main-d’œuvre invisible
L’étude met en lumière la composition sociale de cette main-d’œuvre : 99 % des livreurs sont des hommes, presque tous nés à l’étranger, et près des deux tiers sont sans titre de séjour. Dans ce contexte, 76 % d’entre eux déclarent louer un compte pour pouvoir travailler, contre environ 528 euros par mois. « La plupart sont exilés ou sans papiers. Ils sont obligés de louer des comptes pour accéder au travail », insiste Jean-François Corty. « Cela les place dans une dépendance extrême, avec la peur permanente d’être déconnectés ou dénoncés. » Cette précarité administrative rend, selon lui, toute amélioration difficile sans réforme plus large : « On ne pourra pas régler la question du statut sans aborder celle de la régularisation ».
À cette fragilité sociale s’ajoutent des conditions de travail éprouvantes. L’étude révèle que 59 % des livreurs ont déjà été victimes d’un accident de la route dans le cadre de leur activité, et que 78 % d’entre eux ont été blessés. Les troubles de santé sont nombreux : douleurs dorsales (plus d’un tiers des répondants), atteintes aux articulations, troubles du sommeil, symptômes dépressifs. Plus d’un tiers évoque également des troubles génito-urinaires, liés notamment à l’impossibilité d’accéder à des sanitaires pendant leur journée de travail. « Les algorithmes les poussent à enchaîner les courses, à prendre des itinéraires dangereux, à faire du chiffre », décrit Jean-François Corty. « Ils ne mangent pas, ne boivent pas, travaillent toute la journée. Ils sont poussés à bout physiquement et psychologiquement. »
« Ils vivent avec une boule au ventre permanente »
La pression ne s’arrête pas à la performance. Elle est aussi psychologique. Deux livreurs sur trois disent avoir été contrôlés par la police au cours de l’année, six sur dix déclarent avoir subi des agressions verbales, un sur quatre des violences physiques. « Ils vivent avec une boule au ventre permanente », résume le président de Médecins du Monde. « Peur du contrôle, peur des clients, peur des plateformes. » Malgré un état de santé dégradé, l’accès aux soins reste limité : 22 % des livreurs disposant d’une couverture médicale y renoncent, faute de moyens, de temps ou de papiers. Cette proportion dépasse 50 % chez ceux qui n’en ont pas. À Bordeaux, des structures comme Médecins du Monde ou la Maison des livreurs tentent de pallier ces manques en proposant des consultations gratuites. Mais pour les acteurs de terrain, ces dispositifs restent insuffisants face à l’ampleur du phénomène.
Un modèle contesté
Les plateformes de livraison contestent vigoureusement les conclusions de l’enquête. Interrogée par l’AFP, Uber Eats évoque une « méthodologie biaisée », estimant que l’étude se focalise sur des profils particulièrement précaires et ne reflète pas l’ensemble de l’activité. L’entreprise défend le caractère « complémentaire » de la livraison de repas, soulignant qu’elle dépend des commandes des clients et que le temps de connexion ne saurait être assimilé à du temps de travail, à l’instar d’autres formes d’activité indépendante. Elle critique également un échantillon jugé insuffisant. De son côté, Deliveroo met en avant l’existence de dispositifs d’assurance pour les livreurs. La plateforme britannique a toutefois été condamnée par la cour d’appel de Paris pour travail dissimulé concernant neuf livreurs, une décision qui s’inscrit dans une série de jugements similaires. Ces décisions illustrent les tensions persistantes autour du statut des livreurs. Considérés comme indépendants par les plateformes, ils sont, pour leurs détracteurs, soumis à des contraintes proches du salariat. Face à ces constats, la responsabilité des plateformes est directement pointée. « Elle est évidente », affirme Pascal Savoldelli, sénateur communiste et auteur d’une proposition de loi pour améliorer le sort des travailleur subérisés. Selon lui, leur modèle repose « en grande partie sur une main-d’œuvre précaire, flexible et peu protégée, notamment des travailleurs sans papiers ». Le sénateur élargit la critique : « Ce modèle s’inscrit dans un projet de dérégulation du travail, qui exerce une pression à la baisse sur les droits de l’ensemble des salariés. » Il rappelle également les révélations des « Uber Files », qui ont mis en lumière les stratégies d’influence déployées pour contourner le droit du travail. Une zone grise juridique que l’Union européenne entend encadrer.
« Il faut qu’ils puissent travailler dignement, avec des droits »
La publication de cette étude intervient dans un contexte de réforme. L’Union européenne a adopté en novembre 2024 une directive visant à lutter contre le « faux travail indépendant ». La France a jusqu’à fin 2026 pour la transposer. Ce texte prévoit notamment de mieux encadrer le management algorithmique et d’instaurer une forme de présomption de salariat pour certains travailleurs de plateformes. Pour Pascal Savoldelli, ce texte marque « un progrès réel », notamment grâce au renversement de la charge de la preuve et à un meilleur encadrement du management algorithmique. Mais il met en garde : « Tout dépendra de sa transposition en France. Il existe un risque de la vider de sa substance ». Mais pour Jean-François Corty, l’enjeu dépasse le cadre juridique : « Il y a une question morale. Le fait de pouvoir commander à bas prix repose sur l’exploitation de personnes précaires. » Il appelle à des mesures concrètes : accès aux droits, protection en cas d’accident, amélioration des conditions de travail et régularisation des travailleurs sans papiers. « Il faut qu’ils puissent travailler dignement, avec des droits », insiste-t-il. Au-delà des plateformes, le sénateur communiste pointe le rôle de la puissance publique : « L’État doit pleinement assumer son rôle de protection des travailleurs face à des plateformes qui réintroduisent, de fait, une forme de travail à la tâche », affirme-t-il. Mais les perspectives d’évolution restent incertaines. « Si les plateformes devaient payer le smic réel et respecter les temps de pause, cela tuerait leur modèle », estime le sénateur, Olivier Jacquin. En attendant, les livreurs continuent de pédaler, entre deux notifications, dans une économie qui, pour beaucoup, avance plus vite que le droit.