« Les crues dans l’Ouest exigent une mobilisation totale », a écrit sur X le Premier ministre Sébastien Lecornu, alors que la montée des eaux dans plusieurs départements place élus et exploitants dans une situation de grand désarroi. Ce jeudi 19 février, en fin d’après-midi, le chef du gouvernement a réuni plusieurs ministres, professionnels et préfets à Matignon. Après la tempête Nils, c’est au tour de la tempête Pedro de déferler sur l’Hexagone. Cinq départements ont été placés par Météo France en « vigilance absolue » face au risque de crues : la Gironde, le Lot-et-Garonne, la Charente-Maritime, le Maine-et-Loire et la Loire-Atlantique. Une douzaine d’autres restent en vigilance orange.
« Nous n’avons pas de perspectives de décrues dans les prochains jours »
L’attention se concentre notamment sur la ville d’Angers, où le Maine a commencé à envahir les quais et des portions de rues dans le centre-ville. Plusieurs ponts ont été fermés à la circulation. « Cette journée est d’autant plus compliquée qu’on va passer les 6,12 m dans quelques heures, ce qui correspond au moment où une partie significative du bas de la ville commence à être inondée », a expliqué le maire Christophe Béchu, lors d’un point presse dans la matinée.
Les services de la ville ont commencé à démonter les horodateurs, dont les composants électroniques ne peuvent pas rester immergés trop longtemps. Dans les heures qui viennent, plusieurs quartiers pourraient se retrouver privés d’électricité. « La situation reste très préoccupante dans la mesure où la Vienne continue de gonfler, ce qui alimente la Loire. Nous n’avons pas de perspectives de décrues dans les prochains jours », explique le sénateur LR du Maine-et-Loire Stéphane Piednoir.
Ce jeudi matin, cet élu accompagnait les ministres Philippe Tabarot et Françoise Gatel, en déplacement dans plusieurs communes du département. La ministre de l’Aménagement du territoire s’est engagée à ce que la reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle soit examinée d’ici le début du mois de mars. « Aujourd’hui, pour nombre d’élus, la première urgence c’est d’avoir la certitude que les assurances vont indemniser les dégâts », souligne Emmanuel Capus, sénateur Horizons du Maine-et-Loire.
La Gironde, entre décrue et grande marée
200 kilomètres plus au sud, dans la ville de Saintes en Charente-Maritime, l’eau est montée à plus de six mètres. Plus de 2 000 d’habitations seraient touchées, rapporte Sud Ouest, et le pic est attendu pour la fin de semaine. « On est sur des choses que l’on ne connaît plus », a confié le maire au quotidien régional devant l’ampleur du phénomène.
En Gironde, une lente décrue s’est amorcée dans le sud du département. En revanche, la métropole bordelaise et l’estuaire connaissent un pic, également lié aux forts coefficients de marée. « Ici, la priorité, c’est de rétablir la circulation, car 150 routes ont été coupées. Ensuite, il faudra sécuriser l’approvisionnement en eau potable dans les communes touchées. Et puis, dans les jours à venir, ce qui va se démultiplier, ce sont les besoins matériels pour vider les poches d’eau, vidanger les caves, assurer l’essuyage des sols », détaille Hervé Gillé, le sénateur socialiste de la Gironde.
« Ce n’est pas tant la force de ces inondations qui doit nous frapper aujourd’hui, mais le fait que jamais nous n’avons connu en France un phénomène couvrant un territoire aussi vaste », pointe l’élu.
Les exploitations agricoles en première ligne
Pour l’heure, les dégâts sont encore difficiles à estimer. Outre les habitations, la voirie, le mobilier urbain et certaines infrastructures, ce sont les exploitations agricoles qui risquent de payer le plus lourd tribut à cet épisode diluvien. « Dans le Réolais, les maraîchages sont sous l’eau, c’est une catastrophe. Des vignes ont aussi été emportées », rapporte la sénatrice LR de Gironde Florence Lassarade.
« Pour tous les semis d’hiver, sur une période aussi longue d’inondation, ça va être compliqué », prédit au micro de Public Sénat le sénateur centriste du Morbihan Yves Bleunven, dont le territoire a aussi été frappé par la dépression Pedro. « Pour les cultures fruitières, quand les racines sont dans l’eau aussi profondément, cela risque d’avoir des conséquences sur la production. Il faut s’attendre à des conditions extrêmement compliquées sur les récoltes 2026 », détaille-t-il. Son collègue Hervé Gillé ajoute : « Plus la décrue sera lente, plus l’impact socio-économique sera important ».
La « mise en cause déloyale » des élus par la ministre de la Transition écologique
« Nous ne sommes pas sortis des bottes », soupire la sénatrice socialiste de Gironde Laurence Harribey. « Il y a une très grande fatigue une lassitude des élus, et une certaine colère par rapport à la manière dont les autorités nationales traitent la question », dénonce-t-elle au micro de Public Sénat. Dans son viseur : les propos polémiques tenus par la ministre de la Transition écologique lors d’une visite à Cadillac-sur-Garonne, au sud de Bordeaux, en début de semaine.
Evoquant l’entretien des digues, Monique Barbut a rappelé que depuis 2018, les collectivités « sont autorisées à lever une taxe qui est de 40 euros par personne et par an ». Elle a déploré que « beaucoup de collectivités n’utilisent pas au maximum cette ressource ».
Ces propos ont été vécus comme une attaque par certains élus, qui estiment que les transferts de compétences de l’Etat vers les collectivités, en l’occurrence sur la gestion des milieux aquatiques et l’entretien de certaines infrastructures, ne s’accompagnent pas des leviers financiers nécessaires. « La taxe GEMAPI, même augmentée à son maximum, serait très loin de couvrir le financement des besoins d’aménagement des digues et de lutte contre les inondations », a réagi dans un communiqué l’Association des maires de France, qui dénonce « une mise en cause déloyale ».
Laurence Harribey cite l’exemple d’une communauté de communes du Lot-et-Garonne qui a mis en place cette taxation « et parvient à lever environ 500 000 euros par an, pour des travaux qui nécessitent 20 millions. » Florence Lassarade brocarde « une ministre complètement décalée, qui n’a pas su enfiler sa tenue de combat et montrer de la compassion. »
Une proposition de loi pour renforcer la marge de manœuvre des communes
« Le sujet de la prise en charge nationale viendra dans les prochaines semaines », veut déminer Stéphane Piednoir. « Sur le terrain, l’heure est à l’urgence et au curatif », insiste le sénateur, qui évoque « la forte solidarité individuelle qui se met en place dans les petites communes ». « Je n’ai pas eu de récriminations particulières de la part des élus quant à un éventuel sentiment d’abandon par l’Etat », abonde Emmanuel Capus. Au contraire, le sénateur salue « le grand calme » avec lequel se déroulent les opérations dans le Maine-et-Loire et « la bonne coopération avec les services de l’Etat ».
En tout état de cause, le sujet du désengagement de l’Etat et de la gestion du risque inondations par les collectivités reviendra dans le débat fin avril, avec l’inscription à l’agenda du Sénat d’une proposition de loi portée par Hervé Gillé. Elle prévoit notamment de renforcer « les mécanismes de solidarité financière » à l’égard des territoires les plus exposés.