France Farmers’ protest
20 02 2024 Farmers' protest by the rural coordination of Gers, Hautes Pyrenees, and Pyrenees Atlantiques.20 02 2024 Manifestation des agriculteurs de la coordination rurale du Gers, des Hautes Pyrenees et des Pyrenees Atlantiques.//FOURCADEFERNAND_sipa.50069/Credit:Fernand Fourcade/SIPA/2402211004

La Coordination rurale, l’un des porte-étendards de la colère des agriculteurs

Deuxième organisation syndicale du secteur, connue pour ses actions coups de poing sur le terrain, la Coordination rurale est devenue particulièrement visible dans le mouvement de protestation des agriculteurs. Dans cette crise inédite par sa dureté, la CR cultive sa différence avec le syndicat majoritaire, la FNSEA. Au point d’agacer le chef de l’Etat. Focus sur ce syndicat.
Guillaume Jacquot

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« Même si on me demande d’essayer de calmer nos agriculteurs, je pense que, quand le vase est plein, il faut qu’il déborde. Il faut que cette expression de la colère sorte. » C’est l’une des premières réactions à chaud de Véronique Le Floc’h, présidente de la Coordination rurale (CR), sur le plateau de Public Sénat, le 24 février, au terme d’une journée historiquement houleuse au Salon de l’agriculture. Malgré sa participation à un dialogue avec le chef de l’Etat, cette éleveuse à la tête du deuxième syndicat agricole n’entendait pas retenir ses troupes si facilement pour cette édition, devenue le réceptacle d’un puissant ras-le-bol, qui est progressivement monté en intensité depuis l’automne.

« Un syndicat a fait le choix de ne pas appeler au calme » : Emmanuel Macron épingle la méthode « CR »

Face aux tenues sombres des forces de l’ordre, dans les allées du Parc des expositions de la porte de Versailles, les agriculteurs affiliés à la CR étaient immédiatement reconnaissables ce samedi, de par la couleur jaune de leurs bonnets ou chasubles. Le mot d’ordre est direct. « Il faut quitter le salon. Vous n’êtes plus le bienvenu, M. Macron. Partez et foutez-nous la paix ! », s’est écrié devant les caméras José Pérez, coprésident de la bouillonnante Coordination rurale du Lot-et-Garonne (CR 47), l’un des bastions du syndicat.

Cette virulence semble être restée au travers de la gorge d’Emmanuel Macron, dont la visite a été copieusement chahutée. Ce n’est probablement pas le seul élément. Début février, après les premières annonces de Gabriel Attal pour tenter de répondre aux demandes agriculteurs, la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles), ultra-majoritaire dans les chambres d’agriculture avec l’organisation des Jeunes agriculteurs, appelait les tracteurs à quitter les routes, quand la CR choisissait de maintenir la pression en refusant d’ordonner la fin des blocages. Dimanche, dans un entretien avec le Figaro, Emmanuel Macron a salué le rôle des « principaux syndicats », qui lui auraient assuré que les visites ministérielles à venir au Salon se dérouleraient dans le calme. Avant d’ajouter par contraste : « Malgré les discussions et les avancées, un syndicat a fait le choix de ne pas appeler au calme : c’est la Coordination rurale. »

Un discours antisystème et des modes d’action plus spectaculaires

Ce hiatus entre la Coordination rurale et le syndicat majoritaire est d’ailleurs à la base de son existence. Elle est née en 1991 d’une scission de la FNSEA, au moment de la réforme de la politique agricole commune (PAC). C’est également une période où la mondialisation des échanges s’intensifie. « Les militants de la CR se dissocient de la FNSEA, qu’ils présentent comme ayant trahi l’agriculture, le monde rural. Ils considèrent que la FNSEA n’est pas assez critique de la mondialisation, de l’ouverture des frontières », nous explique Nathalie Duclos, professeure de sciences politiques à l’université de Tours, qui a signé en 1998 l’ouvrage Les violences paysannes sous la Ve République. En clair, la CR veut disputer à la FNSEA son leadership, et sa place dans la définition des politiques agricoles, dans ce système de « cogestion » avec le gouvernement, mis en place depuis les 60.

Les actions coups de poing de la CR sont présentes dès ses origines. En 1992, au moment de la renégociation de la PAC, la Coordination rurale tente d’organiser un « blocus » de Paris. L’ampleur voulue n’a pas eu lieu et les perturbations ont été relativement timides, mais l’appel participe à médiatiser le jeune syndicat. Encore aujourd’hui ses coups d’éclat marquent le conflit actuel : entrée de la préfecture à Agen transformée en décharge, un supermarché du Lot-et-Garonne département pris pour cible. « C’était l’occasion de concurrencer la FNSEA, dont les actions paraissaient moins radicales, plus sporadiques », compare la chercheuse Nathalie Duclos. Dès 1995, la CR remporte deux présidences lors des élections aux chambres d’agriculture : le Calvados et l’Allier.

« L’ampleur de ce mouvement est peut-être plus le produit de l’affaiblissement de la FNSEA »

« Historiquement, la Coordination rurale se place sur une position anti-administration, anti-étatique », indiquait récemment à Public Sénat l’historien Édouard Lynch. Pour le chercheur en sciences politiques Alexandre Hobeika, les différences entre la Coordination rurale et la FNSEA doivent être nuancées, sur plusieurs aspects. « Le fait est que la Coordination rurale a des positions qui sont, dans le fond, pas si éloignées de la FNSEA, en termes de revendications, sur la simplification des normes, la renégociation de la PAC, l’opposition aux accords de libre-échange. Ils se démarquent avec des formes de radicalité dans le discours et des actions spectaculaires présentes dans son répertoire depuis les années 90 », résume cet expert des questions agricoles, chercheur au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement).

Au-delà des coups d’éclat très bien mis en lumière dans les chaînes d’info en continu, Alexandre Hobeika tient à rappeler que le réseau de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs (JA) reste bien supérieur en termes de moyens humains et budgétaires, ou encore de nombre d’adhérents. « En termes de capacité à proposer des services aux agriculteurs, cela fait une énorme différence. Ce mouvement-là n’est pas le produit d’une institutionnalisation de la Coordination rurale. C’est plus la Coordination rurale qui arrive à exprimer une colère, à prendre de la visibilité dans un mouvement assez disparate », estime Alexandre Hobeika. Et d’ajouter : « L’ampleur de ce mouvement, de caractère protéiforme, difficilement contrôlable, est peut-être plus le produit de l’affaiblissement de la FNSEA que d’une montée en puissance de la Coordination rurale. »

Des liens avec l’extrême droite ?

L’un des autres griefs mis en avant par Emmanuel Macron dans son entretien au Figaro tient dans les liens qu’entretiendraient certains membres de la Coordination rurale avec l’extrême droite. « Des décideurs locaux de la Coordination rurale sont engagés de manière très officielle au Rassemblement national », a accusé le chef de l’Etat, s’appuyant sur les messages inscrits sur les pancartes brandies lors du Salon. « Je ne suis dupe de rien. Le Salon a toujours brassé politiquement, ce n’est pas nouveau. Mais quand vous avez des centaines de gens avec des drapeaux réclamant le Frexit, ce ne sont pas des mouvements agricoles, c’est factuel. »

Qu’en est-il vraiment ? Il y a notamment le cas de Serge Bousquet-Cassagne, président (CR) de la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne, dont le fils s’est présenté sous l’étiquette FN aux législatives lors d’une partielle en 2013. Le responsable syndical avait précisé à l’époque au journal Libération : « Comme tous les Français, je partage 80 % des idées du FN. Et, bien entendu, je soutiens mon fils, car c’est mon fils. Mais je n’appartiens pas au FN. » Le cas de Philippe Loiseau, ancien député européen et ex-conseiller de Marine Le Pen pour les dossiers agricoles, avait adhéré à la Coordination rurale dès sa création. Avant son élection comme député de l’Aude, Christophe Barthès (RN) avait été un membre de la Coordination rurale.

Le syndicat se veut en tout cas « apolitique » et interdit à un responsable d’être encarté dans un parti politique. « Il y a des proximités au niveau local, des affinités, des gens qui ont été militants CR et candidats sous la bannière RN. Il est possible qu’il y ait un développement d’affinités. Il n’y a pas de lien organique, en tout cas pas visible, mais il peut y avoir des affinités », précise le spécialiste Alexandre Hobeika.

Fin janvier, interrogée par Mediapart, Véronique Le Floc’h avait indiqué si tout le monde avait les idées de l’eurodéputé RN, « on avancerait peut-être davantage ». Samedi, sur Public Sénat, la présidente de la CR a contesté tout lien ou proximité idéologique avec le Rassemblement national. « On veut rester dans l’Europe, on veut cette exception agriculturelle, sortir l’agriculture des accords de l’OMC », se défendait-elle.

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