Municipales 2026 : « Je m’étais engagé à faire le maximum pour sauver nos commerces », la croisade d’un maire contre le déclin des campagnes

PORTRAITS DE MAIRES – Benoît Hennart, élu en 2008 maire de Quittebeuf, un village de l’Eure, est allé jusqu’à s’endetter personnellement pour maintenir des commerces ouverts dans sa commune. Candidat à un quatrième mandat, cet ancien menuisier est également devenu au fil des années l’homme à tout faire de ses administrés.
Romain David

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Benoît Hennart, maire de Quittebeuf dans l’Eure, nous avait donné rendez-vous de bon matin à la mairie, une élégante bâtisse de briques rouges qui trône au cœur du bourg. Finalement, c’est dans la chaufferie de l’école maternelle que nous le retrouvons, revêtu d’une cotte de travail qu’il ne quitte quasiment plus, à la main une impressionnante clé à molette. « À 6h30, j’ai reçu un texto pour me dire qu’il n’y avait plus de chauffage dans l’école, donc je suis venu voir », souffle-t-il. « Généralement, quand il y a un problème le matin, c’est toujours moi qui interviens parce qu’aucun artisan ne répond au téléphone ». Coup de chance, la pièce défectueuse pourra être changée facilement : il en existe une identique sur la vieille chaudière d’un corps de ferme récemment acquis par la municipalité. Les petits écoliers Quittebeuviens ne mourront pas de froid cet hiver.

Plomberie, électricité, menuiserie, peinture… Benoît Hennart, élu en 2008, est aussi devenu l’homme à tout faire de cette commune de 672 habitants, qu’il sillonne toute la journée au volant de sa camionnette blanche. À 63 ans, cet ancien menuisier d’agencement intervient gratuitement auprès de ses administrés pour venir colmater une fuite d’eau, s’attaquer à une coupure de courant, réparer une voiture, et plus généralement pallier les mille et une petites pannes du quotidien. « En début de semaine, c’était l’éclairage public qui déconnait, aujourd’hui c’est le chauffage, demain ce seront peut-être des toilettes bouchées… Les habitants savent que généralement j’arrive à les dépanner », énumère-t-il. Le maire figure même sur la liste des contacts d’urgence de plusieurs personnes âgées à Quittebeuf, ce qui lui vaut quelques réveils nocturnes, « pour aller relever une mamie ou un papy, parfois les deux… »

Un prêt de 200 000 euros

Pourtant, si Benoît Hennart est devenu une célébrité locale, c’est moins pour ses capacités de bricoleur que pour son obsession à vouloir redynamiser le centre bourg et maintenir un certain nombre de commerces en activité dans le village. Si bien qu’il s’est personnellement endetté pour racheter plusieurs bâtiments, les transformer en fonds de commerce, et les mettre en location. Cette histoire a fait le tour de la presse locale et des réseaux sociaux, d’autant qu’elle pourrait ressembler à celle de David contre Goliath. À l’heure de la désertification rurale, le commerce traditionnel est à la fois battu en brèche par l’hégémonie des zones commerciales périphériques, véritables mastodontes de la consommation, et le développement de la vente en ligne.

« Je m’étais engagé auprès des habitants à faire le maximum pour sauver nos commerces, parce qu’ils fermaient les uns après les autres », explique Benoît Hennart. « En 2017, j’ai dit à ma fille : ‘On va poster une annonce sur Leboncoin pour trouver un barman, un boucher…’ Bref, on s’est fait plaisir. À ma grande surprise, des gens nous ont répondu. Ils étaient prêts à s’installer dans la commune ». Mais les postulants n’avaient pas nécessairement les moyens d’investir. Qu’à cela ne tienne : Benoit Hennart s’est lui-même endetté avec un prêt de 200 000 euros sur vingt ans, ce qui lui a permis de racheter plusieurs bâtiments, qu’il a retapés avec sa famille et des amis, avant d’y installer un bar, une pizzeria et une boucherie. « De toute façon, même si je venais à le regretter… Maintenant c’est trop tard ! », plaisante-t-il.

Aujourd’hui, Quittebeuf compte une dizaine de commerces et services : coiffeur, onglerie, restaurant de sushis, kinésithérapeute, sage-femme, espace de vie sociale… Dernier projet en date : l’installation d’une maison d’assistantes maternelles dans une ancienne ferme, à deux pas de l’église. À terme, elle devrait pouvoir accueillir douze enfants. Cette fois, c’est la commune qui a racheté le bâtiment, 400 000 euros payés comptants, en partie grâce aux économies qui ont été faites sur les travaux réalisés par le maire.

Mais la croisade de Benoît Hennart contre la dévitalisation du village a aussi connu ses revers. En campagne, la clientèle vient parfois à manquer et certains commerçants ont mis plusieurs fois la clef sous la porte. L’épicerie attenante au bar ne parvenait plus à écouler ses stocks. « Le commerce, c’est quelque chose de fragile », admet l’édile. Pour autant, il ne baisse pas les bras et candidate à un quatrième mandat aux municipales de mars. « Il y a encore plein de commerces qui veulent s’installer dans la commune, cela me tient à cœur de poursuivre ça », explique-t-il.

« J’aurais dû me faire élire député, ça paye plus ! »

L’élu se dit « sans étiquette ». À ce jour, aucune liste d’opposition n’a été déposée, ce qui était déjà le cas pour les précédents scrutins. Quittebeuf, comme une très large partie de l’Eure, n’a pas échappé à la vague bleu marine : au second tour de la présidentielle, Marine Le Pen y a glané 61,82 % des voix au second tour. Lors des dernières législatives, plus de 66 % des bulletins déposés dans l’urne sont allés à la députée RN sortante Katiana Levavasseur, contre 54,37 % à l’échelle de la circonscription.

Interrogé sur la classe politique, Benoît Hennart soupire et fustige la déconnexion de certains élus, sans les nommer. Il peste contre la multiplication des procédures et la surcharge administrative. « Aujourd’hui, pour une demande de subvention tout est informatisé, c’est une galère… Même chose pour la compta, il faut dix clics pour payer une malheureuse facture. Avant, on envoyait ça par courrier ou par fax, c’était plus simple », regrette-t-il. L’édile évoque également ses 624 euros de retraite – il a perdu quelques trimestres en se consacrant à son mandat -, auxquels s’ajoutent un peu plus de 1 000 euros d’indemnités pour l’exercice de sa fonction. « J’aurais dû me faire élire député, ça paye plus ! », raille-t-il.

S’il fourmille toujours d’idées pour sa commune – il rêve notamment d’ouvrir un centre multisports -, Benoît Hennart admet être parfois gagné par une forme de vertige face à l’ampleur de la tâche. « C’est comme si j’étais monté dans un train en 2008. Et depuis, je n’ai jamais réussi à descendre en gare. »

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