Aux confins des Ardennes, à une quinzaine de kilomètres de la frontière belge, le village de Malandry a des airs de carte postale, avec son unique rue que domine un majestueux clocher de pierres blondes. Depuis Sedan, la route départementale serpente à travers les champs et les pâturages, gravit un coteau forestier, avant de basculer dans un large vallon où se niche cette petite commune de 80 habitants. Le grand ciel bleu et les couleurs fauves du mois d’octobre parachèvent ce tableau champêtre, qui pourrait presque servir d’affiche de campagne, illustration d’une ruralité rêvée. « On ne comprend pas comment, dans un tel environnement, on peut se retrouver avec une pollution digne d’un site industriel ! », se désole la maire Annick Dufils.
Depuis le 10 juillet, ce cadre idyllique a basculé, lorsqu’un arrêté préfectoral a interdit aux habitants de Malandry de consommer l’eau du robinet. En cause : un contrôle de l’Agence régionale de santé (ARS), qui a révélé la présence importante de PFAS dans l’eau potable, à des niveaux bien supérieurs à ceux de la limite réglementaire. En tout, ce sont treize villages des alentours qui sont concernés par cette pollution, soit quelque 3 000 habitants qui ne peuvent plus boire l’eau du robinet.
« Les résultats des analyses, tels qu’ils m’ont été notifiés par les autorités, c’était de l’hébreu. Je n’avais jamais entendu parler de PFAS », explique Annick Dufils. À 69 ans, après deux mandats et sur le point de rempiler pour un troisième, cette retraitée de l’Education nationale ne s’attendait pas à devoir gérer une telle crise. « En faisant des recherches sur Internet, j’apprends que ce sont des polluants éternels. Le terme ‘éternel’ m’a fait peur. Là, je me suis dit qu’on allait avoir de sérieux ennuis… »
Des molécules qui mettent des siècles à disparaître
Les « PFAS » – un diminutif pour désigner des substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées – sont des produits chimiques qui ont été très largement utilisés à partir des années 1950 par les industriels en raison de leurs propriétés antiadhésives et imperméables. On cite souvent le cas des poêles en téflon, mais on retrouve aussi des PFAS dans les emballages, la peinture, les textiles, ou encore les cosmétiques.
Adoptée par le Parlement le 20 février 2025, une loi oblige désormais plusieurs secteurs à s’en passer. En effet, leur concentration dans l’environnement inquiète car certains PFAS sont des perturbateurs endocriniens, ils favoriseraient le développement de différents cancers. D’autant que les molécules peuvent mettre des décennies, voire des siècles avant de disparaître, ce qui leur a valu ce surnom de « polluants éternels ».
Le suivi des PFAS dans l’environnement est récent. Il a été imposé par une directive européenne de 2020. En France, la réglementation prévoit leur intégration systématique dans les analyses sanitaires de l’eau de consommation seulement depuis le 1er janvier 2026. Avant cette date, un suivi a pu être mis en place dans les zones où une présence anormale de PFAS avait déjà été identifiée.
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L’inquiétude des riverains
Très vite, la mairie a dû s’organiser pour fournir de l’eau potable aux habitants, dans la mesure où la distribution est une compétence qui revient aux communes. Incapable de déployer la logistique nécessaire, Malandry a opté pour un virement : environ 2 650 euros par foyer, soit l’équivalent de deux bouteilles d’eau par habitant et par jour, pour une durée de six mois. « On sera très certainement amené à refaire un deuxième virement, puisqu’à ce stade nous n’avons pas de solution pérenne », indique la maire. Une charge qui est loin d’être négligeable pour le budget du village.
Dans le même temps, une onde de peur s’est abattue sur les administrés, dont les habitudes ont été complètement chamboulées. À présent, il n’est plus question de cuisiner qu’avec de l’eau en bouteille. La maire avoue avoir eu un geste de recul, au début, lorsqu’il fallait se laver les mains : « On regarde l’eau couler et on se dit que c’est du poison ». Il y a aussi cet adolescent, qui a commencé à faire des crises d’angoisse à l’idée de se doucher, ou cette mère de famille qui refuse dorénavant de remplir la gamelle du chien avec l’eau robinet. Et puis, nécessairement, plusieurs cas de cancers qui interrogent, à Malandry et aux alentours.
Risque sanitaire
« À force d’être interpellés sur les risques sanitaires, avec mes collègues maires des villages voisins de La Ferté-sur-Chiers et Villy, nous avons décidé de faire des analyses pour savoir si nous avions des PFAS dans le sang », raconte Annick Dufils. Leurs résultats, rendus publics dans une démarche de transparence, sont édifiants : tous affichent des niveaux « exceptionnellement élevés ». Dans le cas d’Annick Dufils, la concentration de PFAS dans son organisme dépasse de six fois la limite au-delà de laquelle il existe un risque accru pour la santé. « Il y a d’abord de la sidération. Et puis, on se pose des questions : est-ce que l’on peut être malade ? Attraper un cancer ? On essaye de dédramatiser. La doyenne du village, qui a 92 ans, a toujours consommé l’eau du robinet et n’a pas de problème de santé. »
« Certains habitants voudraient se faire tester, mais ils ne comprennent pas pourquoi l’analyse n’est pas prise en charge par la Sécurité sociale », poursuit l’élue. Aujourd’hui, elle se sent complètement abandonnée par les autorités. « Nous réclamons un suivi épidémiologique, mais ça, personne ne veut en entendre parler. On nous dit que ça n’est pas nécessaire », explique-t-elle. « Les PFAS, on les extermine à partir de 1 400 degrés ! On ne peut pas avoir, à notre échelle, des solutions rapides pour dépolluer. Ce que je reproche à l’Etat, c’est de tout nous mettre sur le dos. »
Trouver des solutions
À Malandry, l’origine de la contamination n’est pas connue avec certitude. Plusieurs habitants ont créé un collectif pour pouvoir porter plainte contre X pour empoisonnement et mise en danger de la vie d’autrui. De fortes suspicions se portent sur une ancienne papeterie dont les boues, issues de la fabrication du papier, auraient été épandues sur des parcelles agricoles à proximité du point de captage.
Celui-ci se trouve au milieu des bois, à la sortie du village. On y accède par un petit édicule de béton. Une échelle descend de quelques mètres sous terre ; là, les eaux de sept sources environnantes se jettent dans une grande galerie avant de rejoindre le château d’eau un peu plus loin, puis le réseau de distribution du village. Le débit est cristallin, la fraîcheur des eaux monte instantanément au visage, elle ferait presqu’oublier la contamination. « Nous avions toujours eu de très bonnes analyses », raconte Annick Dufils. « Ironie du sort : il a même été question d’embouteiller l’eau de Malandry dans les années 1960. »
Veolia a proposé d’installer dans le château d’eau un dispositif test de filtrage. L’engin consiste en un grand tonneau rempli de charbon actif ; les niveaux de PFAS sont mesurés à l’entrée et à la sortie. Mais ce système, qui a coûté 20 000 euros à la municipalité, laisse Annick Dufils dubitative : il filtre 540 litres à l’heure, une bagatelle face au 120 m3 du réservoir qui alimente la commune.
Le 23 octobre, la sénatrice LR des Ardennes, Else Joseph, a interpellé la ministre de la Transition écologique à l’occasion des questions d’actualité au gouvernement : « Les maires sont déboussolés, les habitants désemparés. On redoute un scandale judiciaire et sanitaire ». Monique Barbut lui a répondu qu’il incombait d’abord aux communes touchées de « présenter un plan d’action ». Le ministère a néanmoins chargé une mission d’inspection de plancher sur le financement de cette dépollution.