Insurrection au Brésil : derrière les condamnations unanimes, des lectures politiques divergentes
Au lendemain de l’invasion des lieux de pouvoirs brésilien par des partisans de Bolsonaro, les condamnations des violences par la classe politique française et internationale sont unanimes. Les avis diffèrent en revanche sur les conséquences politiques à tirer de ce coup de force : doit-on y voir une résurgence de mouvements de type Gilets Jaunes qui pourraient déborder les syndicats, ou bien la montée en puissance de l’extrême droite au niveau mondial ?

Insurrection au Brésil : derrière les condamnations unanimes, des lectures politiques divergentes

Au lendemain de l’invasion des lieux de pouvoirs brésilien par des partisans de Bolsonaro, les condamnations des violences par la classe politique française et internationale sont unanimes. Les avis diffèrent en revanche sur les conséquences politiques à tirer de ce coup de force : doit-on y voir une résurgence de mouvements de type Gilets Jaunes qui pourraient déborder les syndicats, ou bien la montée en puissance de l’extrême droite au niveau mondial ?
Louis Mollier-Sabet

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Il flottait comme un air de déjà-vu en ce dimanche 8 janvier. Des milliers de sympathisants d’un ancien président d’extrême droite défait lors des élections prenaient en effet à nouveau d’assaut des institutions publiques. Expliquer que les images de la place des Trois Pouvoirs rappellent furieusement celles du Capitole le 6 janvier 2021, il y a presque deux ans jour pour jour, relève presque de l’évidence. Pourtant, difficile de passer à côté du parallèle, tant les trajectoires de Bolsonaro et de Trump semblent se suivre, alors que l’ancien président brésilien s’est réfugié en Floride après sa défaite.

Des soutiens de l’ancien président d’extrême droite opposés au retour au pouvoir de Lula ont en effet saccagé le Congrès, la Cour suprême et le palais présidentiel à Brasilia, ce dimanche. Au bout de quelques heures, la police a fini par évacuer les militants bolsonaristes, après que Lula a décrété une intervention de la police fédérale à Brasilia.

« C’est à la fois triste et inquiétant qu’une très grande démocratie, deux ans après les Etats-Unis, nous montre à nouveau les risques d’un coup de force, dont le Brésil n’a pas vraiment besoin vu sa situation », analyse ainsi Christian Cambon, président LR de la commission des Affaires étrangères. La présidente du groupe d’amitié interparlementaire France-Brésil au Sénat, Laurence Cohen, se dit « extrêmement choquée » : « Ça ne peut que rappeler ce qu’il s’est passé aux Etats-Unis au niveau des partisans de Donald Trump. C’est un déni de démocratie et un refus de reconnaître le suffrage universel. »

« Je m’attendais même à ce que ça arrive plus tôt »

Pour autant, la sénatrice communiste dit « ne pas être surprise » par des tensions sur lesquelles on l’avait alertée lors d’un déplacement en mars dernier. « Nous avions mené des auditions à l’ambassade de France à Brasilia, et on craignait des explosions de violence. Je m’attendais même à ce que ça arrive plus tôt », raconte Laurence Cohen. En tout cas, ce « coup de force » a d’emblée été dénoncé par la communauté internationale, et particulièrement par les démocrates américains, qui, en plein bras de fer avec les républicains trumpistes au congrès, n’ont pas manqué de faire le parallèle. « Je condamne l’atteinte à la démocratie et au transfert pacifique du pouvoir au Brésil. Les institutions démocratiques du Brésil ont tout notre soutien », a ainsi tweeté Joe Biden.

Emmanuel Macron a lui aussi apporté le « soutien indéfectible de la France » et a rappelé que « la volonté du peuple brésilien et les institutions démocratiques doivent être respectées ! » Le président de la commission des Affaires étrangères du Sénat estime par ailleurs que, le Brésil étant « coupé en deux » depuis les élections présidentielles et législatives, Lula, « une personnalité clivante », doit « faire les gestes nécessaires à la réconciliation nationale. » Une analyse que ne partage pas Laurence Cohen, pour laquelle Lula « a construit son gouvernement en essayant de rassembler le plus largement possible. » Elle salue ainsi la réaction d’Emmanuel Macron : « C’est très important que le président Lula et son gouvernement puissent avoir des soutiens à l’international et le communiqué du Président Macron va dans ce sens-là. Il faut que les bolsonaristes voient ce soutien. »

Bolsonaro : « Un pompier pyromane » ?

Si la condamnation des violences et du coup de force est unanime, l’analyse politique de la situation peut différer, notamment dans le rôle à attribuer à l’extrême droite et à Jair Bolsonaro. Christian Cambon voit dans cet événement l’action de « militants qui ont largement dépassé M. Bolsonaro, un peu comme avec Trump à l’époque, où des éléments très extrémistes ont dépassé leurs chefs présumés. » Pour autant, le président de la commission des Affaires étrangères du Sénat ne minimise pas les conséquences de cet épisode : « Aux Etats-Unis, on a justement vu les conséquences politiques de cet épisode, avec le blocage du Congrès par quelques députés républicains les plus durs. Il va y avoir des procès. »

Laurence Cohen se montre plus circonspecte face au rôle de l’ancien président dans la prise d’assaut de diverses institutions politiques brésiliennes ce dimanche 8 janvier : « Il y a une déclaration de M. Bolsonaro qui dit qu’il respecte le suffrage universel, mais son expression n’est pas non plus celle d’un homme qui exige des poursuites sévères contre des auteurs de tels actes. C’est un peu le pompier pyromane : on ne peut pas chauffer à blanc ses partisans, crier au fait que les élections étaient entachées d’irrégularités et puis quand ça explose, dire qu’on n’y est pour rien. S’il n’est pas derrière, c’est au moins une grande irresponsabilité de sa part, on est obligés de faire le lien. Il va y avoir des enquêtes pour faire la lumière sur ce qu’il s’est réellement passé. »

« Souvenez-vous ce que l’on a vécu à l’Arc de Triomphe »

Les sénateurs s’accordent sur le fait qu’il est difficile, à chaud et sans être sur place, de précisément statuer sur ce qu’il s’est passé. La divergence tient peut-être plus à la grille de lecture que l’on peut transposer au contexte français et européen et aux conséquences politiques qu’il faut tirer de la déstabilisation de ces deux grandes démocraties américaines sur des modes si semblables ces deux dernières années. Le président LR de la commission des Affaires étrangères y voit un rappel des menaces qui peuvent peser sur les démocraties libérales dans un contexte social particulièrement tendu : « Il faut bien prendre conscience que nos démocraties ne sont pas à l’abri de ce genre de tentatives qui peuvent être encouragées par l’étranger, il faut être très vigilant sur nos valeurs, sur le respect de la démocratie, du Parlement et des institutions, c’est une leçon à méditer pour tout le monde. »

Dans le contexte inflationniste actuel, Christian Cambon se rappelle des épisodes des Gilets Jaunes, et craint un autre « mouvement spontané » : « Cette contestation liée à la crise économique peut conduire à des révoltes. En France on voit que les syndicats ont été dépassés par des mouvements spontanés lors de la dernière grève à la SNCF. Je ne dis pas que l’on risque les mêmes choses, mais si l’on n’est pas attentifs à ces soubresauts et à ces messages qu’envoient ces couches de la population, on voit les conséquences que ça peut avoir dans la rue. Souvenez-vous ce que l’on a vécu à l’Arc de Triomphe et les tentatives de pénétrer dans un ministère. » Une « confusion extrêmement préjudiciable » et une « analyse dangereuse et grave », pour la sénatrice communiste Laurence Cohen. « Parfois il y a des colères qui s’expriment contre des injustices, mais là c’est le cœur des institutions de la République brésilienne qui est remis en cause », avance-t-elle.

Bolsonaro, Trump : « Reconstitution de l’internationale fasciste » ou « mouvements spontanés » agités par « les extrêmes » ?

Ce qui « inquiète » la présidente du groupe d’amitié France-Brésil dans cet épisode, « c’est la montée des extrêmes droites dans le monde et la reconstitution de l’internationale fasciste. » Une analyse que récuse le sénateur LR Christian Cambon : « Parfois on s’aperçoit qu’extrême droite et extrême gauche ont des intérêts communs à susciter le désordre, et déstabiliser notre démocratie. Ils ne sont pas catalogués sur tel ou tel parti et peuvent naître spontanément avec les réseaux sociaux qui bouleversent la donne. Là il y a l’inflation, la réforme des retraites, la crise des boulangers. On ne sait pas d’où cela peut surgir, mais cela peut déstabiliser certaines institutions comme le Parlement ou le gouvernement. »

Une divergence qui s’est retrouvée dès ce matin sur les plateaux télé, où les membres de la majorité présidentielle, comme Stéphane Séjourné, secrétaire général du parti présidentiel, Renaissance, a fait le lien entre la situation brésilienne et « des tentations de la part de LFI d’expliquer que la légitimité des élus était mise en cause », sans évoquer l’extrême droite française.

Une « honteuse comparaison » pour Jean-Luc Mélenchon, qui a réagi sur Twitter, alors que le candidat LFI à la dernière élection présidentielle avait rendu visite à Lula en prison en septembre 2019, et que le président brésilien nouvellement élu l’a soutenu en avril dernier. Marine Le Pen a, elle, condamné sur Twitter « les violences qui ont été perpétrées contre les institutions brésiliennes pour contester l’élection du Président Lula. » Si la condamnation des violences est unanime, les conséquences politiques à en tirer sont, elles, loin de faire consensus.

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