Arrêts de publicités, espionnage de François Ruffin : échange tendu entre Bernard Arnault et David Assouline
Un échange froid a opposé à David Assouline, le rapporteur de la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias, à Bernard Arnault, président-directeur général du groupe LVMH. Le socialiste l’a interrogé sur d’éventuelles interférences vis-à-vis de la presse.

Arrêts de publicités, espionnage de François Ruffin : échange tendu entre Bernard Arnault et David Assouline

Un échange froid a opposé à David Assouline, le rapporteur de la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias, à Bernard Arnault, président-directeur général du groupe LVMH. Le socialiste l’a interrogé sur d’éventuelles interférences vis-à-vis de la presse.
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Il y avait un peu d’électricité dans l’air, ce 20 janvier, dans la salle Clemenceau du Sénat. Le rapporteur de la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias, David Assouline (PS), s’intéresse aux « possibles interférences » des puissances économiques sur la liberté de la presse. Et demande des explications à Bernard Arnault, le PDG le LVMH, l’une des personnalités très attendues par la commission. Il lui demande notamment si le groupe a pu exercer des représailles publicitaires dans le passé. « Vous savez qu’il y a eu un certain nombre de reproches dans la façon dont vous avez interféré dans des activités de presse », rappelle le sénateur de Paris.

Premier exemple cité : la Une de Libération, le 10 septembre 2012. Le quotidien avait fustigé la demande de naturalisation belge du milliardaire, avec ce titre choc : « Casse-toi, riche con ! » David Assouline mentionne « 150 000 euros de publicité en moins pour le quotidien » de la part du groupe LVMH. Bernard Arnault s’étonne. « Ça vous avait paru tout à fait normal d’avoir un titre aussi agressif contre la première entreprise français, pour une motivation fausse ? Je n’ai jamais eu intention devenir résident fiscal belge. C’était un fantasme encore une fois. » A l’époque le dirigeant avait porté plainte contre le titre de presse, pour « injures publiques proférées à son égard ».

Le dirigeant souligne que ces investissements publicitaires n’étaient pas importants. « On ne faisait quasiment jamais de publicité dans Libération. Les lecteurs de Libération ne sont pas les clients du groupe. » Le numéro 1 du leader mondial du luxe avait même pris soin de décrocher son téléphone pour se plaindre auprès du directeur du journal. « C’est incroyable de pouvoir traiter une des plus grosses entreprises françaises de cette façon », s’offusque-t-il.

David Assouline l’interroge en parallèle sur le cas du Monde, qui, en novembre 2017, épingle le milliardaire dans les Paradise Papers, une vaste enquête internationale sur l’évasion fiscale qui met au jour le fonctionnement de plusieurs sociétés offshore. Dans la foulée, le Canard Enchaîné affirme que LVMH a pris la décision d’annuler près de 600 000 euros d’achats d’espaces publicitaires dans le journal. « Vous confirmez ? » demande le socialiste. Bernard Arnault conteste, imperturbable. « Je vous dis que c’est faux ». Est-ce que vous avez d’autres exemples à me montrer ? »

« Vous avez accepté de donner dix millions pour quelque chose où il n’y a aucun sujet pour vous, c’est ça ? »

Le rapporteur évoque cette fois le cas de Bernard Squarcini, lié au groupe LVMH. L’ancien patron du renseignement intérieur avait été mis en examen pour des accusations d’espionnage visant le réalisateur François Ruffin en 2016, au moment de « Merci Patron ! », un film satirique centré le géant mondial du luxe. « La justice a acté le fait qu’il y a eu cela et a proposé, moyennant le versement de 10 millions d’euros que vous avez accepté, que l’affaire serait close. Vous me le confirmez ? » interroge le rapporteur.

Là encore, Bernard Arnault dément toute implication, même si LVMH a accepté l’accord de la convention judiciaire d’intérêt public, proposée par le parquet de Paris. « Dans ce document, nous n’avons reconnu aucune culpabilité. Je réfute toute culpabilité, ce qui a été approuvé par la justice française dans ce dossier. Si vous essayez d’insinuer qu’on est coupable de quoi que ce soit dans cette affaire, Monsieur le sénateur, je vous invite à lire la décision de justice. »

« Je n’insinue rien. Je ne suis pas dans un dialogue personnel avec vous. Je vous donne la possibilité de donner des explications », rebondit le parlementaire, lequel ne peut s’empêcher de trouver l’arrangement curieux. « Vous avez accepté de donner dix millions pour quelque chose où il n’y a aucun sujet pour vous, c’est ça ? »

« Le juge nous a proposé cette transaction afin d’éviter que nous soyons pris dans cette affaire à laquelle on n’avait rien à voir », reprend le milliardaire. Avant de s’en prendre à François Ruffin, devenu entre-temps député du groupe La France Insoumise. « C’est quelqu’un de très brillant, qui est d’extrême gauche, et pour lequel le groupe LVMH est un épouvantail. Pourquoi ? Car nous sommes Français. Car on embauche en France, on crée des ateliers en France. C’est un contre-exemple tellement flagrant pour sa stratégie de communication qu’il est obligé d’essayer de trouver des poux dans la tête, partout. »

Le rapporteur sent que l’échange est en train de dévier du cœur de son travail d’enquête. « On n’est pas sur la même longueur d’onde de réflexion. Ce qui nous intéresse : c’est voir les possibles interférences des puissances économiques sur la liberté d’expression, de la presse. Les faits, je ne les invite pas. Ce n’est pas moi qui ai été les chercher. Ce que je sais, c’est que M. Ruffin n’accepte pas le jugement. »

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